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La finance corrompue jusqu’à la moelle? par Luigi Zingales

La finance corrompue jusqu’à la moelle? par Luigi Zingales

Professeur d’économie d’entreprise et de finance à la Graduate School of Business (GSB) de l’université de Chicago. Luigi Zingales est également coauteur avec Raghuram G. Rajan d’un livre intitulé « Saving Capitalism from the Capitalists ».

Peut-être croyez-vous que l’image du monde financier américain ne peut être plus mauvaise qu’elle ne l’est maintenant. Pourtant on n’a sans doute pas encore atteint le fond, car le procès pour délit d’initié de Raj Rajaratnam , un milliardaire gérant d’un fonds spéculatif, a débuté. Il va probablement être l’occasion d’un aperçu corsé de la corruption du monde financier…

PLUS/MOINS DE CORRUPTION EN SUIVANT :

Ce procès est remarquable à plus d’un titre.

Tout d’abord c’est l’une des rares affaires de délit d’initié impliquant un gérant de fonds spéculatif. Jusqu’à présent, les Etats et les procureurs fédéraux préféraient poursuivre les personnes qui ne donnent qu’occasionnellement des ordres en Bourse et qui, de ce fait, sont faciles à repérer.

Ainsi il n’a pas été difficile de flairer une fraude quand une minuscule banque italienne a reçu un ordre d’achat pour une somme importante (des actions de la société US Shoe, avant qu’elle ne soit rachetée par le fabricant de lunettes italien Luxottica) d’une personne qui n’avait jamais joué de gros montants en Bourse. Autrement dit, il est facile de prouver le lien de cause à effet entre des opérations boursières et une information confidentielle, si le donneur d’ordre intervient rarement en Bourse, alors que c’est bien plus difficile s’il intervient chaque jour à tours de bras.

Dans l’affaire Rajaratnam, ce sont des écoutes téléphoniques qui ont permis d’établir ce lien. C’est aussi un aspect remarquable de cette affaire: c’est la première enquête sur un délit d’initié faisant appel à une méthode généralement réservée aux trafiquants de drogue ou à la mafia. Lorsque le contenu des écoutes sera exposé devant le tribunal, cela n’apaisera sans doute pas la méfiance, déjà considérable, de l’opinion publique à l’égard du monde financier.

Frapper au cœur du monde des affaires

Mais le plus frappant dans cette affaire, c’est le niveau des personnes impliquées. Jusqu’à présent, à part les intervenants en Bourse occasionnels, les délits d’initiés mettaient généralement en cause des financiers véreux comme Ivan Boesky dans les années 1980. Mais cette fois-ci, les inculpés sont au cœur du monde des affaires américain.

Anil Kunmar, qui a plaidé coupable pour avoir vendu des informations confidentielles sur sa société à Rajaratnam pour 1,75 million de dollars, était un directeur de McKinsey.

Raja Gupta, accusé d’être l’un des conspirateurs, a été président-directeur général de McKinsey pendant 9 ans. Et Rajiv Goel qui est mêlé au même titre à cette affaire était directeur des investissements stratégiques d’Intel. Il est difficile de croire que des dirigeants en plein succès mettent en danger leur carrière et leur réputation, au point que beaucoup d’économistes espèrent que les accusations se révéleront infondées.

Mais un récente étude universitaire de Lauren Cohen, Andrea Frazzini et Christopher Malloy montre qu’il n’est pas surprenant que des amis d’université comme Kumar, Goel et Rajaratnam   partagent des informations confidentielles.

Entre bons camarades

Selon cette étude, les gérants de portefeuilles investissent davantage dans les firmes dirigées par leurs anciens camarades d’études et cette stratégie accroît leur gain de 8% en moyenne. On peut interpréter avec indulgence ce résultat, en disant que d’anciens camarades d’université se connaissent bien et que, de ce fait, un gérant de portefeuille est mieux placé pour évaluer un PDG si c’est un ancien camarade d’université. Mais cette interprétation est difficile à concilier avec l’idée que les bénéfices qu’ils réalisent tiennent simplement aux informations communiquées par les entreprises.

A l’issue de ce procès, l’opinion publique conclura sans doute que tous les fonds spéculatifs sont malhonnêtes et que le système est truqué à l’égard des outsiders. Heureusement, ce n’est pas le cas. S’il y a des brebis galeuses dans les fonds spéculatifs, la plupart de leurs gérants sont honnêtes et leur activité légitime contribue à l’efficacité des marchés.

Mais il sera difficile à ces derniers de redresser l’image de leur secteur. Un moyen d’y parvenir serait qu’ils prennent l’initiative de la transparence.

Ils devraient rendre publiques toutes les opérations réalisées il y a plus de deux ans.

Du fait de ce décalage, cela n’affecterait pas leur compétitivité puisque la demi-vie de la plupart de leurs stratégies financières est très courte, mais prouverait qu’ils n’ont rien à cacher. Ils y gagneraient énormément en crédibilité.

Cette démarche volontaire de leur part éviterait aussi le renforcement sévère de la réglementation que pourraient entraîner les gros titres alarmants autour du procès de Rajaratnam.

Par Luigi Zingales

professeur d’économie d’entreprise et de finance à la Graduate School of Business de l’université de Chicago

source  Project Syndicate, 2011. Traduit de l’anglais par Patrice Horovitz.

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