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« Il faudrait revenir à la banque des années 1990 »

« Il faudrait revenir à la banque des années 1990 »

Le chief economist de BNP Paribas Fortis, Freddy Van den Spiegel, a quitté  son poste le 1er avril. Retour sur 35 années fastes pour les banques et l’économie mondiale.

À 58 ans, l’économiste désire se consacrer davantage à ses activités académiques. Il enseigne notamment les marchés financiers à la VUB (Vrije Universiteit Brussel) et à l’Université de Varsovie. Il continuera toutefois à conseiller la banque dans deux de ses domaines de prédilection: la gouvernance mondiale et la supervision bancaire. Voilà qui marque un tournant dans une carrière entamée en 1978 auprès de la banque, lorsque celle-ci s’appelait encore la CGER. L’occasion de nous livrer sa vision de l’évolution de l’économie.

ENTRETIEN

Le monde est-il radicalement différent par rapport à 1978?

Lorsque j’ai commencé ma carrière, le monde était très limité. Lorsqu’on en parlait, on se limitait aux Etats-Unis, à l’Europe occidentale et au Japon. Le reste du monde était considéré soit comme sous-développé, soit comme communiste. Depuis lors, il s’est globalisé et les régimes communistes ont ouvert leurs portes.

Mais on continue à se focaliser sur ce qui se passe aux Etats-Unis. On sait à peine ce que fait le gouvernement chinois ou ce qui se passe en Inde, sauf quelques catastrophes qu’on voit dans les médias pour le spectacle. Les médias et la population n’ont pas encore totalement compris les conséquences de cette globalisation. Au niveau du développement économique, je crois que c’est la modification la plus importante.

À quoi ressemblait le paysage bancaire dans les années septante?

Les banques étaient strictement réglementées à cette époque. Dans les années quatre-vingts et nonante, on a beaucoup dérégulé et la liberté des banques a été élargie. Dans les années septante, une banque pouvait faire ce qui était autorisé par la loi. Quinze ans plus tard, la banque pouvait faire tout ce qu’elle voulait sauf ce qui était interdit. Cela a créé ce monde financier intégré, dynamique, innovateur. Ce qui a mené à une catastrophe: la crise bancaire il y a quatre ans.

Faut-il revenir à la banque des années septante?

Je ne crois pas qu’il faut revenir à la banque des années septante. Mais il est probablement possible de revenir à la banque de la fin des années nonante. La banque de 2007 est plus ou moins la même que la banque des années nonante, mais avec plus d’effet de levier, plus de spéculations, plus de modèles et plus de complexité.

Le total bilantaire des banques européennes a augmenté de 200 % du PNB en 2000 à 300 % en 2008. Si on pouvait retourner vers les niveaux de 2000, la complexité et l’interconnectivité seraient moins importantes et la transparence, meilleure. Ce qui a permis cette complexité, c’est le cadre réglementaire.

Estimez-vous que le renforcement de la régulation est suffisant pour prévenir de nouvelles crises financières de la même ampleur?

Dans ce qui est proposé actuellement et graduellement implémenté, il y a des éléments qui sont une bonne réponse à la crise, notamment la définition plus stricte de la notion de fonds propres. Cela rend la situation plus claire et plus transparente. L’augmentation des fonds propres est aussi positive parce que la crise a souligné l’insuffisance des fonds propres pour absorber les chocs. Mais si on exagère, on a un problème! On exige plus de liquidités, un peu moins de risques, un peu plus de fonds propres….et on ne sait pas ce que sera le tableau d’ensemble. Personne ne le sait.

Vous trouvez qu’on exagère dans le renforcement de la régulation?

On verra bien. Certaines analyses me font penser qu’on va très loin. Les fonds propres minimaux exigés vont être doublés ou triplés d’ici dix ans. Il faut donc trouver des actionnaires pour financer ces augmentations de fonds propres mais en même temps on exige une diminution des risques.

Si on ne prend pas de risques il n’y a pas de rendement. Et dans ce cas, les actionnaires ne seront pas intéressés. Les banques se tourneront alors vers la collecte des dépôts du public mais ne seront pas capables d’accorder des crédits à risque parce qu’elles ont besoin pour cela de plus de fonds propres. Le métier des banques sera alors bousculé. Et l’économie réelle peut en subir les conséquences.

Le problème, c’est que les banques doivent développer leur stratégie mais elles ne savent pas très bien dans quelle direction aller. Cela devient très difficile.

A-t-on intérêt à être une grande banque ou une petite banque? Faut-il augmenter le volume des crédits ou faut-il plutôt pousser les entreprises à se tourner vers les marchés pour émettre des obligations? On ne sait pas très bien.

En 35 ans, vous avez vécu de nombreuses crises économiques et financières. Pourquoi la crise actuelle est-elle différente?

Je la compare à une crise de régime, un peu comme la Révolution française. On passe d’un régime clair avec le roi qui décide, les citoyens qui obéissent et l’Église située entre les deux, à un renforcement des droits des citoyens. Les perturbations ont duré vingt ans avant d’aboutir à un nouvel équilibre entre les trois parties, à une nouvelle architecture du système. Le Roi soleil, ce sont les États-Unis et l’Europe, et les pays émergents, sont les citoyens qui s’attaquent à la Bastille

Ce qui est posé comme problème essentiel, c’est la gestion de la planète. On est à 6 milliards. On ne peut plus dire que 800 millions vont s’amuser avec 80 % des ressources et de l’énergie alors que le reste du monde reste au Moyen-Âge.

Mais on sait qu’on ne peut pas donner la même capacité de consommation à 6 milliards de personnes dans le monde que celle détenue par ces 800 millions. Il y a des limites aux matières premières, à l’oxygène, à l’eau potable. Ce qui était à l’agenda en 1978 est revenu au-devant de la scène: l’énergie, la hausse des prix du pétrole, la disparition des ressources de la planète… Ces problèmes sont toujours là mais on peut espérer que la créativité humaine permettra de trouver des solutions à ces défis.

Donc vous êtes optimiste?

Oui, et un peu naïf. l

par Carine Mathieu L’Echo mars11

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