Art de la guerre monétaire et économique

Lettre de la City : le môme qui tue tout ce qui bouge par Marc Roche

 

Lettre de la City : le môme qui tue tout ce qui bouge

 Devant cette charge qui se veut constat, réquisitoire et condamnation, on a envie de se réfugier dans quelque île grecque avec rien que la mer, du fromage de chèvre et de grosses crevettes. Car à l’heure du nouveau plan d’aide à la nation hellène, Jason Manolopoulos est pareil à un gosse lâché dans le jardin des grands qui fait joujou avec un revolver. Le môme finit par tuer tout ce qui bouge dans son pamphlet Greece’s « Odious » Debt (éditions Anthem Press, non traduit en français). 

Cofondateur d’un hedge fund basé à Athènes mais immatriculé à Genève, l’auteur est l’un de ces spéculateurs internationaux désigné à la vindicte publique. Expert en marchés émergents chez Barclays Capital et Merrill Lynch, ce diplômé de la London School of Economics a exercé ensuite ses talents en Russie, un pays où tout est permis sauf les bons sentiments. Puis, passé la trentaine et fortune faite, le petit doué s’est mis à son compte en créant un fonds d’investissement. 

La crise grecque a bouleversé ce parcours, beau et banal à la fois, sur la planète finance. « Le pillage de mon pays par l’euro, les élites politiques et la communauté financière m’a rendu fou furieux. J’écumais de rage » : au téléphone, les mots vengeurs coulent sans arrêt. « Les banques d’affaires ont accepté les yeux fermés les mensonges des promoteurs de l’euro qui présentaient la Grèce comme une économie anglo-saxonne, ouverte et libérale, alors qu’elle avait les pires travers des économies émergentes, un marché du travail inflexible, une corruption généralisée, une bureaucratie énorme. »

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 Le financier-écrivain n’a que l’expression « aveuglement collectif » à la bouche, qu’il accole souvent à « lavage de cerveau ». Comment expliquer le miracle par lequel, dans l’esprit des responsables de la zone euro, une économie grecque totalement dysfonctionnelle a pu être transformée par un coup de baguette magique, entre le lancement de la monnaie unique en 1999 et l’adhésion hellène en 2001, en un bulldozer de l’expansion ? Pour des raisons politiques évidentes, Bruxelles a tout simplement fermé les yeux sur les artifices comptables « ignobles » mis au point par les banques d’affaires dans l’objectif de dissimuler la dette stratosphérique et de respecter les critères de Maastricht.

 Pourtant, en 2003, la très respectée revue Risk Magazine avait dénoncé le maquillage des comptes grecs agencé par la banque d’affaires Goldman Sachs. Le président de la Commission européenne entre 1999 et 2004, Romano Prodi, qui avait été conseiller de Goldman Sachs, n’a rien fait pour gêner son ancien employeur. Ni au demeurant Otmar Issing, administrateur allemand à la Banque centrale européenne (BCE) entre 1998 et 2006 avant de devenir un missi dominici de l’établissement new-yorkais. Goldman Sachs n’était bien sûr pas l’unique institution à avoir participé à « ce repas gratuit », comme le rappelle Jason Manolopoulos. En 1996, JPMorgan avait créé un type de swaps identique pour l’Italie, dont le directeur du Trésor n’était autre que le président désigné de la BCE, Mario Draghi, passé chez Goldman Sachs entre 2002 et 2005. 

Il est rassurant que les gens qui gouvernent l’Europe puissent dire de grosses bêtises. Le livre abonde en déclarations optimistes de responsables communautaires sur l’état de la Grèce. Ainsi, en février 2009, six mois après l’explosion des « subprimes », le commissaire européen chargé des affaires économiques, Joaquin Almunia, proclame : « L’économie grecque est dans une meilleure situation que la moyenne de la zone euro. » Le fantôme d’Onassis, qui s’y connaissait dans le rafistolage des vieux rafiots, surgit : « Si vous empruntez, faites-le à grande échelle. »

 Le financier athénien s’interroge : comment, en cette ère de mondialisation, les investisseurs obligataires ont-ils pris pour argent comptant le prétendu succès de l’économie grecque ? Contrairement à la pensée unique de l’époque sur l’efficience des marchés, l’irrationalité influence les stratégies de placement. Le refus de considérer toute information allant à l’encontre de la norme, le comportement moutonnier pro-cycle économique, l’arrogance et le sentiment d’invincibilité sont montrés du doigt. Enfermez le plus fin des limiers dans le labyrinthe de la finance, et il ne sentira plus un sanglier à deux mètres.

 Au-delà du plaidoyer, l’ouvrage de Jason Manolopoulos présente un autre intérêt : il juge autant celui qui prononce l’acte d’accusation que ceux qu’il vise. L’imprécateur ne discerne ni stupidité ni cupidité chez ses semblables. A l’écouter, l’élite du secteur financier s’est montrée irresponsable, mais pas âpre au gain ! Jason d’Athènes n’est visiblement pas encore sur le chemin de l’expiation menant à la rédemption. 

Ne lui dites surtout pas que, en tant que spéculateur, il est guidé par les profits à court terme, aussitôt la réponse fuse : son hedge fund a été baptisé Dromeus, le coureur en grec, symbole des longs efforts. Le messager avait parcouru la distance de Marathon à Athènes pour annoncer la victoire contre les Perses. On imagine le masque de souffrance et le regard halluciné du forçat de la route. 

Clap final. La suite, s’il y en a une, à la prochaine crise de l’euro.

roche@lemonde.fr

Marc Roche

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