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L’industrie française face à ses démons par Patrick Artus

L’industrie française face à ses démons par Patrick Artus

Avec «La France sans ses usines» (Fayard), Patrick Artus et Marie-Paule Virard pourfendent l’idée d’un modèle économique français basé sur les services et les nouvelles technologies, abandonnant l’industrie aux pays émergents. Cette illusion a provoqué des préjudices importants: désertification industrielle régionale, baisse du niveau des emplois et des salaires, déficit extérieur et dette en croissance exponentielle. Les deux auteurs plaident ouvertement pour la réindustrialisation de leur pays et proposent quelques réformes structurelles qu’ils espèrent être reprises par les futurs candidats à l’élection présidentielle.

Parmi les raisons souvent invoquées, et pas seulement pour expliquer la divergence de compétitivité entre les économies européennes, donc la désindustrialisation de certaines économies, la question des coûts salariaux fait davantage l’objet d’un consensus. La thèse «allemande» est qu’il faudrait que les autres pays de la zone euro réduisent leurs coûts salariaux pour reconquérir leur compétitivité perdue. L’argument n’est pas sans portée même si la mesure de ce handicap est peut-être plus difficile à établir qu’il n’y paraît.

PLUS DARTUS EN SUIVANT :

Premier élément de réflexion : l’évolution des coûts salariaux unitaires. Si l’on considère l’ensemble de l’économie, ils ont effectivement augmenté plus vite en France qu’en Allemagne depuis dix ans (+27% contre +3% environ), mais l’écart est nettement moins important si l’on regarde la seule industrie manufacturière (respectivement +10% et -4% sur la période, soit un écart de 14%). Grâce à une politique de modération salariale, l’Allemagne a – entre 2003 et 2010 – fait plus que compenser le handicap accumulé entre la réunification et la création de l’euro. Pour autant, les proportions (33 euros de l’heure contre un peu moins de 31 euros) ne peuvent a priori à elles seules expliquer les écarts de compétitivité et notamment de performance à l’exportation.

Toutefois, la réflexion sur l’évolution des coûts salariaux mérite d’être affinée pour tenir compte des mutations de l’industrie, et en particulier de l’outsourcing. On l’a dit, l’industrie manufacturière n’a plus grand-chose à voir avec la nomenclature Insee élaborée dans les années 1950, car il faut désormais tenir compte de l’externalisation par les entreprises industrielles d’un grand nombre de fonctions autrefois assurées par celles-ci. Au fil des années, les entreprises sont ainsi devenues de telles consommatrices de services qu’il est permis de poser la question: les coûts salariaux globaux, autrement dit ceux de l’ensemble de l’économie, ne sont-ils pas plus pertinents que les simples coûts salariaux industriels pour comparer les compétitivités industrielles et apprécier les écarts de performance? Si tel était le cas il serait réaliste de soutenir que l’écart apparu en l’espace d’une décennie de chaque côté du Rhin (24%) est bien de nature à expliquer une partie non négligeable de la compétitivité comparée entre les économies française et allemande, et donc de la désindustrialisation.

Dans cette comparaison franco-allemande, un autre élément doit encore être pris en compte, c’est l’efficacité d’une délocalisation maîtrisée de la production industrielle dans les pays émergents. Notamment dans l’est de l’Europe. L’Allemagne a en effet beaucoup plus externalisé sa production industrielle que les autres pays de la zone euro. Cela se voit à la taille de ses importations en provenance des pays émergents, et singulièrement des pays d’Europe centrale. On sait aussi que la stratégie d’externalisation de l’Allemagne a consisté à aller chercher dans les pays émergents les facteurs de production qui lui manquent, en particulier la main-d’œuvre qualifiée. De ce fait, les produits allemands incorporent du travail réalisé en Allemagne mais aussi ailleurs. Pour mesurer la compétitivité allemande, il ne faut donc pas comparer les coûts salariaux des autres pays de la zone euro aux coûts salariaux en Allemagne, mais à des coûts salariaux pondérés avec ceux des pays d’Europe centrale et orientale (Peco). Un calcul plus précis permet d’avoir en tête un ordre de grandeur : le coût salarial unitaire «réel» de l’Allemagne est sans doute 20% plus bas que celui des autres grands pays de la zone euro. Dès lors, rien d’étonnant à ce que l’Allemagne ait conquis des parts de marché par rapport aux autres pays de la zone euro puisque, grâce à l’externalisation vers les pays émergents, notamment vers l’Europe de l’Est, elle a sensiblement réduit ses coûts de production.

Mieux encore, elle l’a fait – et c’est là peut-être l’atout décisif de l’industrie made in Germany – tout en favorisant la montée en gamme de son offre. Car, contrairement à ce que l’on pourrait imaginer intuitivement, les industriels allemands – qui manquent de main d’œuvre qualifiée locale – ont externalisé la partie sophistiquée de leur production industrielle dans les pays d’Europe centrale et conservé la partie moins sophistiquée sur leur propre sol. Cette hypothèse, à la fois stimulante et provocatrice, est confirmée par un travail de recherche approfondi réalisé par la chercheuse Dalia Marin de l’université de Munich : l’industrie allemande a accompli une réorganisation efficiente de la chaîne de valeur en pratiquant l’«offshoring» sur le travail qualifié. Impossible d’expliquer autrement le mystère de la faible productivité industrielle allemande. Entre 1999 et 2011, le rapport de la valeur ajoutée à la production dans l’industrie a baissé de 2% en Allemagne alors qu’il a augmenté de 15% dans les Peco, preuve que c’est bien dans les pays d’Europe centrale que la partie la plus sophistiquée de la production s’est installée. Quand Renault va chercher à Pitesti en Roumanie de la main-d’œuvre moins chère pour fabriquer les gammes Logan puis Sandero, Volkswagen produit en République tchèque ou en Slovaquie des véhicules haut de gamme voire très haut de gamme telle la Porsche Cayenne 4×4 qui sort chaque jour des chaînes de montage de Bratislava. Et les industriels allemands peuvent d’autant plus aisément trouver ainsi une solution à l’insuffisance de leurs ressources nationales en matière de main-d’œuvre qualifiée que les salariés slovaques, tchèques ou slovènes jouissent désormais d’un niveau d’éducation qui n’a rien à envier à celle des Européens de l’Ouest. En République tchèque comme en Slovaquie, trois actifs sur quatre ont un niveau d’éducation équivalent au 2e cycle du secondaire et postsecondaire non tertiaire, pour reprendre la nomenclature de l’OCDE et la proportion monte à 90% si l’on y ajoute les formations universitaires. Et les chiffres sont à peine inférieurs en Pologne (respectivement 67% et 88%) ou en Slovénie (60% et 83%). À comparer aux niveaux allemand (59% et 85%) ou français (41% et 70%). Sans parler de l’Italie (40% et 55%), de l’Espagne (22% et 52%) ou du Portugal (15% et 30%).

La conclusion s’impose d’elle-même : la performance industrielle de l’Allemagne dépend fortement de sa politique d’externalisation qui lui permet d’optimiser la chaîne de valeur en allant chercher ailleurs les facteurs de production qui lui font défaut tout en abaissant ses coûts de production. Cerise sur le gâteau, lorsqu’on regarde l’évolution de l’emploi manufacturier, on observe que, grâce à cette compétitivité-coût associée à l’externalisation, l’Allemagne est parvenue depuis 2006 (hors effets de la crise) à créer plus d’emplois industriels que l’outsourcing ne lui en a coûté directement. Sur la question plus complexe qu’il n’y paraît de la compétitivité-coût, il faut donc prêter attention à tout. Sans trop cultiver les idées reçues. Y compris sur les délocalisations.

L’analyse de la performance allemande, décidément riche d’enseignements, ouvre une autre piste de réflexion sur les liens complexes entre compétitivité et désindustrialisation: depuis la création de la monnaie unique, l’appréciation de l’euro n’a pas handicapé ses exportations. Lorsque l’euro a commencé à s’apprécier à partir de 2002 et jusqu’en 2008 (où la monnaie européenne a atteint un pic à 1,6 dollar), les exportations allemandes n’ont pas bronché ou si peu. La sensibilité des exportations allemandes au prix (l’élasticité prix) est donc plutôt faible. Ce qui est une autre manière de constater que le niveau des exportations allemandes ne dépend pas tant que cela de leurs coûts de production. Tout simplement parce que les industriels allemands peuvent soigner leurs marges bénéficiaires dès lors que, dans le monde entier, ils sont capables de proposer à leurs clients des produits et des services susceptibles de faire la différence par rapport à leurs principaux concurrents. En revanche, lorsque l’euro s’apprécie, les exportations françaises s’écroulent, ce qui révèle la sensibilité de l’offre tricolore au facteur prix. De savants calculs économétriques montrent que si le taux de change effectif de la France s’apprécie de 1 %, celle-ci perd 0,67% de son niveau d’exportations tandis qu’en Allemagne le chiffre correspondant est de -0,22%. Autrement dit, si  l’euro s’apprécie de 10% par rapport à toutes les monnaies, la France va perdre 6,7% de ses exportations et l’Allemagne 2,2%. Cette sensibilité est due au positionnement trop milieu de gamme de l’industrie française. Le handicap se mesure certes à la réactivité des exportations à l’évolution du taux de change, mais aussi – autre indicateur qui ne trompe pas – au solde de la balance commerciale pour les biens d’équipement et les matériels de transport : il est légèrement négatif en ce qui concerne la France, mais en excédent de près de 8 points de PIB pour l’Allemagne! La France a peut-être un problème de coût du travail, mais elle est surtout confrontée au déficit d’innovation et de  qualité de son offre telles qu’elles sont perçues par ses clients dans le monde entier.

La R&D!

On en parle en France depuis trente ans avec le sentiment de rabâcher toujours les mêmes chiffres, les mêmes constats. En part du PIB qui est consacrée à la recherche et au développement, l’Hexagone pointe loin des avant-postes avec un budget à peine supérieur à 2 % quand Suède, Corée du Sud, Finlande ou Japon tutoient les 3,5%, les Etats-Unis 2,7% et l’Allemagne 2,6%. Quand les États-Unis lui consacrent près de 400 milliards de dollars par an, le Japon 150 milliards, la Chine 121 et l’Allemagne 77, l’effort de la France plafonne légèrement au-dessus des 40 milliards, elle est même désormais devancée par la Corée du Sud. Et ce montant est concentré sur un tout petit nombre de filières – pharmacie, automobile, matériels et composants électroniques et aéronautique et spatial en absorbent les deux tiers – quand la recherche allemande se déploie tous azimuts dans la chimie, les composants électroniques, les métaux industriels et les mines, l’automobile, le  software ou les énergies renouvelables. Au classement mondial des entreprises en fonction de leurs budgets R&D, la photo de groupe est cruelle pour les firmes françaises: en 2009, le budget R&D de Peugeot n’excédait pas 2,3 milliards d’euros et celui de Renault 1,6 (en baisse de 26,5 % sur 2008) quand Toyota Motor tutoyait les 7 milliards et Volkswagen les 6. Et le différentiel était comparable dans la pharmacie avec SanofiAventis, premier budget de R&D français, à 4,6 milliards, face aux efforts du suisse Roche (6,4 milliards) ou de l’américain Pfizer (5,4). Au bout de vingt ans, effet cumulatif garanti.

Non seulement la France accumule du retard, à la fois quantitatif et qualitatif, depuis longtemps mais – on le sait aussi – cette recherche, même au plus haut niveau, débouche trop rarement sur des innovations de rupture. Le recensement du nombre de brevets déposés en Allemagne et en France à dépenses de R&D pratiquement comparables est lui aussi un grand classique. Sans même parler du Japon! Lorsque les Japonais déposent 111 brevets triadiques par million d’habitants et les Allemands 73, les Français plafonnent avec un petit 40. Difficile de renverser la vapeur dès lors que la France investit structurellement moins et depuis longtemps dans  l’éducation supérieure que ses grands partenaires. Dans le supérieur, les dépenses par étudiant s’élèvent à 14.000 dollars, deux fois moins qu’aux USA (29.900 dollars). À peine un Français sur quatre est diplômé de l’enseignement supérieur contre plus de 40% des Japonais et des Américains et un Canadien sur deux. Et faut-il rappeler que la Chine «fabrique» actuellement plus de huit cent mille PhD chaque année, ce qui constitue l’un des indices les plus visibles de la vitesse du rattrapage accompli par l’empire du Milieu dans le domaine de l’éducation supérieure et de la recherche, même s’il s’agit encore davantage de développement que de recherche.

source agefi nov11

2 réponses »

  1. On aimerait avoir une idée sur ce qui fait que l’industrie française consacre moins en R&D que ses concurrents. J’ai bien mes idées sur la question (niveau des prélèvements, centralisation de la recherche, études supérieures…etc) mais j’aurais aimé avoir l’opinion d’un économiste

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