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Risquer davantage sa peau en 2013 par Nassim Taleb

Risquer davantage sa peau en 2013 par Nassim Taleb

 Le jour où j’ai reçu, à un moment difficile, un mot d’encouragement de la part d’un pompier a été pour moi un temps fort de 2012. Il m’expliquait qu’il trouvait mes idées sur le risque de perte extrême très faciles à comprendre. Sa question était : comment se faisait-il que les gourous de la gestion du risque, les universitaires et les spécialistes de la modélisation financière ne les comprennent pas ?

 Eh bien, la réponse était là, évidente, dans son message même. Mon correspondant est pompier et ne peut donc pas se permettre de méjuger le risque. Il serait la première victime de toute erreur d’appréciation. En d’autres termes, il risque sa peau. Et en plus, il est digne de respect parce qu’il risque sa vie sans contrepartie.

 Le concept de « risquer sa peau » est vital pour le fonctionnement adéquat d’un monde complexe. Hélas, dans un système opaque, les acteurs sont incités à dissimuler les risques, profitant des mouvements de hausse sans être pénalisé par la baisse. Et il n’existe pas de méthode de gestion du risque qui puisse remplacer le fait de risquer sa peau – en particulier lorsque l’opacité des informations est aggravée par une asymétrie d’information, en sus de ce que les économiques qualifient de problème du principal agent.

 Ceux qui bénéficient de la hausse économique ne s’exposent pas nécessairement à la baisse. Les banquiers et les dirigeants de société, par exemple, reçoivent des bonus pour leur « performance », mais ne doivent pas reverser de bonus dans le cas d’une performance négative. Ils sont en outre incités à dissimuler les risques dans les queues de distribution – en d’autres mots, à retarder les crises.

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Les Anciens étaient parfaitement conscients de cette incitation à dissimuler les risques et ont adopté des heuristiques, très simples, mais efficaces. Il y a près de 3000 ans, le Code de Hammurabi spécifiait que si une maison s’effondre et provoque la mort du propriétaire, le constructeur de la maison en question sera mis à mort. 

Ce principe simple est à l’origine de la loi du talion, « œil pour œil, dent pour dent » et de la règle d’or de l’éthique, « Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fasse ». Mais au-delà de l’éthique, il s’agit là de la meilleure règle de gestion du risque jamais formulée.

 Les Anciens avaient compris que le constructeur est toujours plus au courant des risques que son client et qu’il peut dissimuler les points faibles et améliorer sa rentabilité en faisant des économies. Les fondations sont le meilleur endroit où dissimuler le risque. Le constructeur peut également tromper un inspecteur ; la personne qui dissimule le risque a un avantage important en matière d’information sur celui qui doit trouver cette information.

 Pourquoi certaines personnes ont-elles une incitation à « bien paraître » plutôt qu’à « bien faire » ? La raison en est simplement l’absence de risque individuel. Les problèmes et les solutions sont les suivants :

 Premièrement, prenons les législateurs et les politiciens. Dans un système décentralisé – disons, les municipalités – ces individus sont contrôlés par un sentiment de honte ressenti à l’idée de faire du tort à autrui en raison de leurs erreurs. Mais dans un système décentralisé de grande taille, la source d’une erreur est moins apparente et une feuille de calcul erronée n’incite pas à la honte. Cette sanction, la honte, outre d’autres arguments, plaide en faveur de la décentralisation. 

Deuxièmement, nous comprenons de travers la structure des incitations des dirigeants de société. Contrairement à la perception publique, les dirigeants de société ne sont pas des entrepreneurs. Ils ne sont pas ce que l’on pourrait qualifier d’agents du capitalisme. Depuis l’an 2000, aux Etats-Unis, le marché boursier a perdu – selon la méthode de calcul employée – jusqu’à 2000 milliards de dollars provenant des investisseurs (comparé aux dividendes qu’auraient touchés ces derniers s’ils avaient conservé leurs fonds en liquidités ou en bons du Trésor). 

L’on pourrait donc penser, puisque la rémunération de ces dirigeants est basée sur des incitations de performance, qu’ils devraient assumer les pertes. Mais ce n’est pas le cas : il existe une asymétrie. Les dirigeants de société qui perdent de l’argent ne sont pas soumis à une compensation négative. Il y a une option facultative inhérente dans la rémunération des dirigeants de société qui ne peut être supprimée qu’en les obligeant à assumer une partie des pertes. A cause de cette option intégrée, alors que les actionnaires ont beaucoup perdu, les dirigeants de société ont gagné plus de 500 milliards de dollars.

 Troisièmement, un problème se pose avec les économistes universitaires, les spécialistes de la modélisation quantitative et les conseillers politiques.  La raison pour laquelle les modèles économiques ne correspondent pas à la réalité est que les économistes ne sont soumis à aucun facteur dissuasif et qu’ils ne sont jamais pénalisés pour leurs erreurs. Tant qu’ils plaisent aux rédacteurs en chef des publications universitaires, leur travail est jugé excellent. 

Nous utilisons en conséquence des modèles comme la théorie du portefeuille et d’autres méthodes qui n’ont aucune base empirique. La solution est d’empêcher les économistes d’enseigner aux praticiens. Cet exemple illustre à nouveau la nécessité de la décentralisation, soit un système dans lequel les décisions politiques sont prises localement par des petits groupes de personnes – et qui n’ont donc pas besoin d’économistes.

 Quatrièmement, les prévisions dans les domaines socioéconomiques ne se vérifient pas, mais ceux qui formulent ces prévisions sont rarement affectés par ce qu’ils prédisent. Nous savons pourtant que les individus ont tendance à prendre plus de risques après avoir pris connaissance d’une prévision numérique. La solution est de demander, et de ne tenir compte que de, ce que l’auteur de la prévision a fait et compte faire dans l’avenir.

 Je dis à autrui ce que contient mon portefeuille, sans avancer de prévision ; de cette façon, je suis le premier à encourir des risques. Inciter les individus à prendre des risques sans soi-même encourir le risque de pertes est un comportement contraire à l’éthique. Dans mon livre Antifragile, je dis aux gens ce que je fais, pas ce qu’ils doivent faire, au grand dam des critiques littéraires. Je ne le fais pas pour des motifs autobiographiques, mais uniquement parce qu’une autre approche ne serait pas moralement défendable.

 Enfin, il y a les bellicistes. Pour remédier à ce problème, l’ancien candidat à la présidence des Etats-Unis et défenseur des consommateurs Ralph Nader a proposé que ceux qui votent en faveur de la guerre, ou un de leurs descendants, accomplissent leur service militaire.

 L’on ne peut qu’espérer que des mesures seront prises en 2013 pour que soient appliquées des heuristiques de prise de risque individuelle. Une société sûre et juste l’exige.

Source Project Syndicate Janv13/ Traduit de l’anglais par Julia Gallin

http://www.project-syndicate.org/commentary/improving-managers–incentives-by-nassim-nicholas-taleb/french#kDiZEElTj0OffXxW.99

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