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La Chine schizophrène

La Chine schizophrène

D’un côté, Pékin lance des sessions d’autocritique comme dans les années 1950. De l’autre, Shanghai inaugure une zone spéciale affectée au libre-échange. Une Chine qui fait le grand écart? Le Parti communiste poursuit sa voie propre. Mais elle est de plus en plus difficile à mettre en œuvre

La Chine va-t-elle reculer d’un bon demi-siècle ou s’apprête-t-elle à basculer dans une nouvelle ère de réformes? L’image de dirigeants schizophréniques qui expérimentent pas à pas la transformation de leur économie sur le modèle capitaliste tout en rigidifiant la structure léniniste du pouvoir semble ces jours-ci particulièrement pertinente. Le pragmatisme, étiquette souvent accolée au pouvoir chinois, le dispute à l’idéologie la plus obtuse dont peut faire preuve un parti unique. A la veille d’importantes échéances politiques, le grand écart entre l’aspiration à la modernité et le repli passéiste prend des allures de plus en plus acrobatiques.

D’un côté, le secrétaire général du parti, Xi Jinping, a lancé une opération de «rectification» des cadres qui n’est pas sans évoquer les campagnes «anti-droitières» des années 1950. Le vocabulaire est le même – on parle de séances d’autocritique –, les dérives bourgeoises sont décriées et Mao Tsé-toung doit être source d’inspiration (le recueil des citations de Mao collectées par Lin Biao au début de la Révolution culturelle (1966-1976), plus connu sous le nom de Petit Livre rouge, sera prochainement réédité). Ce «mouvement de masses» est certes moins meurtrier, mais la répression est bien réelle pour les déviants de la ligne.

La prison cinq étoiles qui attend Bo Xilai

Dans la prison qui l’attend, réservée à l’élite communiste «fautive», Bo Xilai, étoile déchue de la politique chinoise, recevra un traitement digne d’un hôtel de standing, même s’il y sera placé sous la constante surveillance des agents du régime, témoignent d’anciens prisonniers

Cachée dans les collines boisées du nord de Pékin, la prison de Qinsheng, son grand portique chinois encadré par deux gardes, est le lieu où, selon toute vraisemblance, l’ancien membre du puissant Bureau politique du PC chinois, condamné dimanche à la perpétuité pour corruption et abus de pouvoir, va effectuer sa peine.  Qinsheng est entourée de hauts murs gris, mais aucun barbelé ni mirador ne sont visibles de l’extérieur.

«C’est comme un hôtel cinq étoiles», dit, non sans ironie, Bao Tong, l’ex-secrétaire du comité permanent du bureau politique du PC chinois, qui y a passé sept ans pour s’être opposé à la répression du mouvement pro-démocratique en 1989 sur la place Tiananmen.

La prison, qui a hébergé pratiquement tous les hauts responsables communistes emprisonnés depuis les années 1960, dispose de cellules assez spacieuses, dotées de lits confortables, d’un divan, d’un bureau et d’une salle de bain, racontent des anciens.

«J’ai été agréablement surprise quand j’ai découvert ma pièce», se souvient Dai Qing, la fille adoptive du maréchal Ye Jianying. Elle a passé 10 mois à Qinsheng pour avoir soutenu le mouvement de Tiananmen, raconte-elle dans une description écrite envoyée à l’AFP. Elle y décrit sa cellule comme faisant environ 20 m2, «avec un haut plafond… et même une salle de bain». Quant aux gardiens, ils l’ont traitée «avec chaleur et attention» et le chef de la prison «me rappelait mon vieux maître d’école».

Les détenus s’habillent comme ils l’entendent, ont du lait au petit déjeuner et un choix de soupes et de plats au déjeuner et au dîner, racontent les «anciens». En cuisines, certains chefs qui officiaient dans l’un des meilleurs hôtels de Pékin préparent des plats «de niveau ministériel», selon le quotidien officiel Beijing Times.  L’information sur la prison – qui n’apparaît sur aucune carte chinoise – est strictement contrôlée, mais des bribes ont fait surface.

L’ancien maire et chef du PC de Shanghai, Chen Liangyu, emprisonné pour corruption en 2008, portait en prison un costume occidental et y pratiquait le tai-chi, selon un journal de Hongkong.

Qincheng a été agrandie l’an dernier et un ancien mur abattu pour faire place à «des pavillons, des arbres et de la pelouse comme dans un jardin chinois», a indiqué un hebdomadaire financier, Caijing. Une description très éloignée des prisons ordinaires en Chine, où les détenus entassés sont nourris d’une pitance élémentaire et travaillent parfois à la fabrication de produits exportés. «Qincheng réserve le meilleur traitement de toutes les prisons en Chine», estime Chen Zeming, un universitaire qui y a passé plusieurs mois sous l’accusation d’avoir organisé les manifestations à Tiananmen.

La «Bande des quatre», la fraction politique dirigée par l’épouse de Mao Tsé-toung, Jiang Qing, a été envoyée à Qinsheng après son procès de 1982, et les autorités de la prison y traitaient alors les «grandes figures» du PC mieux que les militants de Tiananmen, dit Chen Zeming. «Certains détenus avaient le droit de cultiver des légumes. Plus tard, j’ai réalisé que l’un d’eux était Yao Wenyuan», l’un des «quatre», membre du bureau politique sous Mao (1966-1976).

Bâtie avec l’aide soviétique dans les années 1950, Qincheng est la seule prison directement administrée par la Sécurité d’Etat et non, comme les autres, par l’autorité judiciaire. «La prison est directement contrôlée par le comité central du PC», explique Bao Tong, selon qui «la situation des détenus fait l’objet d’un rapport quotidien» à l’organe dirigeant.  Les agents de la sécurité se tenaient devant sa cellule en permanence et notaient chacun de ses changements de position, raconte-t-il. Dai Qing écrit qu’elle faisait l’objet d’une surveillance constante.

Fils d’une des figures de la révolution communiste, Bo Xilai, qui jouit encore d’un certain soutien au sein du PC chinois, n’a rien à craindre, disent les anciens détenus.  «Bo Xilai ne sera pas maltraité […] Il aura de longues périodes où il pourra respirer l’air en dehors de la prison et communiquer avec d’autres», dit Chen Zemin.  Et Bao Tong d’ajouter: «Si Bo Xilai veut danser toute la journée et si le parti est d’accord, il pourra danser toute la journée.»

Les hauts dirigeants détenus à Qincheng sont souvent relâchés pour raison médicale et assignés à résidence des années avant l’expiration de leur peine, selon des informations jamais confirmées officiellement.  La veuve de Mao aurait ainsi vécu ses dernières années dans une villa de la banlieue de Pékin en résidence surveillée.

«Après deux ans, ils diront que Bo est malade et il sera relâché et vivra près d’un lac ou au bord de la mer», prédit Bao Tong.

D’un autre côté, le même PCC inaugure une expérience qui pourrait annoncer la troisième grande vague de réformes économiques depuis 1979. Cela se passe à Shanghai, sur un territoire de 29 km2: là s’est ouverte cette semaine une «Zone pilote de libre-échange de Chine», où l’on promet une libéralisation dont les règles restent à éclaircir. On parle de convertibilité de la monnaie chinoise (yuan), d’ouverture du marché financier et des services sur le modèle des normes internationales, d’absence de censure d’Internet, de simplification administrative et de sécurité juridique. Plutôt que de fixer un cadre aux investisseurs précisant ce qui est autorisé, une liste d’interdits limitera leur action. La logique est inversée: avant, on partait du principe que tout était interdit à l’exception des autorisations délivrées par des fonctionnaires. Désormais, on conçoit qu’il est possible de tout faire sauf ce qui est clairement proscrit dans des règles… On peut y voir un retrait de l’autoritarisme.

La zone de libre-échange de Shanghai officiellement lancée

Le projet phare du premier ministre chinois Li Keqiang en matière économique a été officiellement inauguré. L’occasion d’en préciser les contours. A ce stade, 36 entreprises se sont vues autoriser une implantation dans la zone. Parmi les innovations notables, les banques étrangères obtiennent l’autorisation d’y ouvrir des succursales détenues à 100%.

Onze banques seront établies dès le début, parmi lesquelles on compte, côté étrangères, Citibank et DBS. Plus globalement, les investisseurs étrangers ont le droit d’ouvrir des succursales détenues à 100% dans plusieurs secteurs, tels que les agences de voyage ou les hôpitaux. Le secteur du jeu vidéo se voit également autoriser l’investissement et la production de consoles sur place, et le droit de vendre ces produits, ainsi que des jeux, sur le territoire chinois, sous condition d’approbation par le ministère de la Culture de chaque nouveau jeu. Jusqu’à présent les ventes de consoles et de jeux étaient théoriquement interdites en Chine.

Le régulateur boursier chinois a également autorisé la bourse de Shanghai des contrats à terme à ouvrir un bureau dans la zone. Les autorités laissent enfin entendre que cette zone de libre-échange pourrait, à terme, être étendue à toute la zone de Pudong.

En quoi consistera, concrètement, cette zone pilote? Comme l’explique un bon connaisseur, «la destination finale est connue, mais le chemin est encore très incertain». Il est prévu, en théorie, d’établir 98 règles spécifiques à cette zone, dont 54 entreront en vigueur dès le début, tandis que les autres devront être mises en œuvre avant la fin de l’année, selon le site internet chinois Caixin.

Trois piliers sont concernés. D’une part, il s’agit de renforcer le port de Shanghai et d’aller concurrencer frontalement Hong­kong ou Singapour, en les attaquant sur leur propre terrain de jeu: fiscalité faible et transparence des procédures. La même politique devra s’appliquer au secteur des services, où les groupes étrangers sont appelés à venir se positionner dans un environnement juridique censé leur permettre de jouer à égalité avec les sociétés chinoises. Le but étant d’autoriser la concurrence sur un maximum de secteurs d’activité, en restreignant autant que possible le champ des domaines définis comme stratégiques et réservés aux groupes nationaux.

Enfin, il s’agit de tester les grandes réformes financières auxquelles la Chine sait désormais qu’elle ne peut pas couper. Là encore, ni le rythme de mise en œuvre, ni la liste exacte des réformes ne sont établis. Mais les grandes lignes sont connues: d’une part, libéraliser le secteur bancaire, en autorisant notamment une réelle concurrence sur la collecte de l’épargne – ce qui implique de laisser les banques pratiquer les taux qu’elles souhaitent sur la rémunération des dépôts. Plusieurs banques étrangères sont déjà sur les rangs pour participer à l’aventure, parmi lesquelles figurent HSBC, Standard Chartered et Bank of East Asia. Et d’autre part, il s’agit de tester peu à peu l’ouverture du compte de capital. En clair: faire tomber une partie de la barrière qui empêche toujours largement, aujourd’hui, le yuan chinois d’entrer ou de sortir du territoire national.

Durant cette première ­semaine d’activité, près de 600 personnes, toutes chinoises, se sont enregistrées dans cette zone. Les étrangers se montrent plus circonspects. Dans quel sens va tourner le vent insufflé par Pékin? Début novembre, le plénum du PCC sera décisif. L’espoir, chez les libéraux, est que la nouvelle équipe dirigeante décrète une phase de nouvelle restructuration. Si cela devait se confirmer, Shanghai, la plus grande ville du pays, serait cette fois-ci l’épicentre de cette transformation.

Après l’échec de l’économie planifiée, la première vague de réformes destinées à moderniser l’appareil industriel grâce aux technologies et aux investissements étrangers avait également débuté dans des zones spéciales avec le succès que l’on sait. La deuxième grande vague fut déclenchée par l’intégration de la Chine au commerce mondiale grâce à l’adhésion à l’OMC. Il s’agit cette fois-ci de créer un environnement favorable à l’innovation et de s’adapter aux grands espaces de libre-échange qui sont en cours de négociation au niveau régional. Avec une population qui vieillit, des salaires qui augmentent et l’affirmation d’une classe moyenne, la Chine est menacée de sombrer dans la stagnation sans nouvelle impulsion pour libérer ses forces productives. Après 34 ans de réformes et d’ouverture lancées par Deng Xiaoping, la Chine n’a toujours rien inventé d’essentiel.

Le système politique est le principal frein à la créativité. Or, de ce côté-là, il n’y a pas de zones spéciales d’expérimentation à l’ordre du jour. Le fait est que le Parti communiste poursuit sa voie: adaptation graduelle de son marché à l’économie-monde fondée sur le libéralisme et maintien de la dictature en vertu de campagne politique pour s’assurer la loyauté des élites. Dans l’esprit d’un dirigeant chinois, il n’y a rien de schizophrénique à cela. C’est au contraire un modèle de gouvernance. Mais il est de plus en plus difficile à gérer.

La «Place des Vosges» bientôt rayée des cartes de Chine?

La province du Henan, dans le centre de la Chine, en a manifestement assez des noms de rues ou de places évoquant le vaste monde. Les autorités locales ont donc décidé de sévir, en passant un règlement qui prévoit, à compter du 15 octobre, d’interdire de nommer ces lieux en faisant référence à l’étranger. Ainsi, les places ou rues baptisées «Manhattan» ou «Californie», mais encore «Venise», «Place des Vosges», «Central Park» seront supprimées. Il faudra les rebaptiser.

Les lieux à consonances occidentales sont légion dans les grandes villes chinoises, témoignant de la fascination que continuent d’exercer, auprès du grand public, les symboles de la culture occidentale. La décision des autorités du Henan n’est accompagnée d’aucune explication. Elle est peut-être motivée, en partie, par la volonté de limiter la marge de manœuvre des promoteurs immobiliers, qui n’hésitent pas à appeler «Venise» un complexe résidentiel sans grand rapport avec la célèbre cité italienne. Mais elle semble également révélatrice de l’ambiguïté de la relation qu’entretient la Chine avec le reste du monde, oscillant entre fierté et complexe d’infériorité. 

Prônant l’ouverture, Pékin accentue au même moment sa vigilance vis-à-vis de l’étranger, dont il redoute en particulier l’influence sur les esprits. Une circulaire diffusée à tous les niveaux du Parti Communiste, au printemps dernier, a explicitement mis en garde contre cette infiltration pernicieuse des mentalités, présentée comme une menace pour la légitimité du pouvoir et donc pour sa pérennité.

Par Frederic Koller Le Temps 12/10/2013

http://www.letemps.ch/Facet/print/Uuid/f7271634-32a7-11e3-a77b-ad3afd9f0d36/La_Chine_schizophr�ne

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