Risques géopolitiques

Sergueï Lavrov : « L’Europe ne pourra jamais se débarrasser de la Russie – ni nous d’elle »

Sergueï Lavrov : « L’Europe ne pourra jamais se débarrasser de la Russie – ni nous d’elle »

Le ministre russe des affaires étrangères Sergueï Lavrov s’est confié sur la chaîne NTV suite à son voyage à Paris où il a rencontré le 14 octobre son homologue américain John Kerry.

Lavrov Kerry Paris

NTV : Comment estimeriez-vous les résultats de vos négociations avec le secrétaire d’État américain John Kerry à Paris ? Y a-t-il eu des moments difficiles ?

Sergueï Lavrov : Nos relations sont assez difficiles en général, autant à cause de nos divergences sur le fond, que de l’atmosphère qui s’est installée entre nous pour les raisons que l’on connaît. Pourtant, John Kerry s’efforce d’aborder des thèmes positifs, afin que nous puissions aller de l’avant. Le problème, c’est que les propositions que nos partenaires américains avancent sont majoritairement orientées, en premier lieu, sur leurs intérêts unilatéraux, alors que nous, en proposant des choses à nos collègues, nous nous efforçons en règle générale d’anticiper leurs positions et de trouver un équilibre des intérêts.

Les relations entre la Russie et les Etats-Unis se trouvent dans une impasse, qui s’est installée bien avant la crise ukrainienne.

Prenez la question de l’adoption des enfants venus de Russie, qui disparaissent régulièrement des familles qui les ont légalement adoptés et se retrouvent chez des parents d’adoption illégaux, notamment chez des couples homosexuels, ce qui est directement interdit par notre législation. Et on continue aussi de voir des citoyens russes enlevés pour être soumis aux questions de la justice américaine.

Nous connaissons des difficultés également en matière d’échange de pièces de musée. La collection de Yossef Schneersohn se trouve en Russie, et elle nous appartient. Les États-Unis insistent pour que soit satisfaite la requête en justice de la communauté des hassidim américains, qui exigent qu’elle leur soit « rendue » et rapatriée. On ne peut pas rendre quelque chose qui n’a jamais quitté le territoire russe. Dans les années 1990, la bibliothèque du Congrès, selon un système d’abonnement, nous a emprunté pour un temps une série d’ouvrages. À ce jour, nous ne sommes toujours pas parvenus à les récupérer, alors que tous les délais ont expiré depuis longtemps.

Toute une série de problèmes assombrissent nos relations bilatérales.

Indubitablement, les Américains veulent très fortement – et John Kerry me l’a redit à Paris – reprendre les négociations sur la réduction des armes stratégiques offensives. Mais nous expliquons à nos partenaires qu’il faut en premier lieu exécuter les clauses de l’accord signé en 2010 sur la réduction et la limitation de l’armement stratégique offensif. Il existe des mécanismes de contrôle pour veiller au respect de ces mesures. Nous leur rappelons également qu’avant de revenir à la problématique du désarmement, il faut régler la question de l’organisation même de notre collaboration. Le désarmement occupait une place significative dans l’activité de la Commission présidentielle russo-américaine, qui a été créée il y a quelques années, avant d’être « gelée » par les Américains, et ce – je le souligne à nouveau – bien avant que ne s’enclenche la crise ukrainienne. Les problèmes se sont accumulés depuis longtemps, et ils ne diminuent pas. Ce à quoi s’ajoute, aujourd’hui, la pression exercée dans l’espace public en accusant la Russie de tous les « péchés » possibles et imaginables, en lien avec la crise en Ukraine.

NTV : Peut-on dire que les rapports entre Moscou et Washington sont encore plus mauvais aujourd’hui qu’à l’époque de la « guerre froide » ? Ou bien vous ne qualifieriez pas les choses ainsi ?

S. L. : Les temps ont changé. Il existait, à l’époque de la guerre froide, une « stabilité négative » : il y avait deux superpuissances, sous la direction desquelles fonctionnaient des blocs politico-militaires vers lesquels, à leur tour, s’orientaient les différentes régions du monde en développement. Les conflits armés se déroulaient majoritairement à la périphérie de la politique mondiale. Cette stabilité permettait de conduire des négociations en sachant parfaitement quelles étaient les positions de base de l’un et de l’autre côté, qui avait quels partenaires et adversaires.

Aujourd’hui, la situation est mouvante, le nombre d’acteurs ayant une influence sur la situation dans le monde a considérablement augmenté – on a vu apparaître les nouvelles économies de la Chine, de l’Inde, du Brésil. L’Union européenne – malgré son orientation totale, à l’heure actuelle, sur le cours de Washington – est tout de même devenue une structure pouvant prétendre à l’indépendance. Mais ce potentiel n’est pas utilisé.

C’est malheureux, parce qu’une voix propre de l’UE pourrait apporter un l’équilibre aux discussions internationales et aux efforts déployés pour résoudre les problèmes.

À l’heure actuelle, la situation dans le monde est aussi influencée par les organisations extrémistes et terroristes qui se sont propagées après l’agression de l’Irak en 2003, quand, en l’absence d’une quelconque autorisation du Conseil de sécurité de l’ONU, ce pays a commencé d’être bombardé et envahi. En mai 2003, on nous a annoncé le triomphe de la démocratie dans cet État, et puis, comme vous le savez, tout est parti en fumée. Aujourd’hui, ce pays se trouve dans une situation telle que beaucoup doutent qu’il parvienne à maintenir son intégrité et son unité territoriales. Ensuite, il y a eu la Libye, puis la Syrie, où l’on a tenté de faire la même chose qu’en Irak et en Libye. Et sur les cendres de toutes ces « victoires », on a vu apparaître les structures « Al-Qaïda », « Djabhat an-Nusra », et maintenant aussi l’« État islamique », qu’il faut combattre, parce qu’elles représentent une menace pour tous.

NTV : Il s’établit une situation paradoxale : Washington, d’un côté, souhaite isoler la Russie de toutes ses forces, et incite les autres pays à faire de même et, de l’autre, les Américains appellent la Russie à interagir avec eux en Irak, en Syrie, et contre l’État islamique…

S.L. : C’est un paradoxe, oui. Mais il s’agit d’un trait caractéristique des Américains : ils ont une approche consumériste des relations internationales. Ils estiment être en droit de punir les pays quand ces derniers agissent différemment de ce que voudrait Washington tout en exigeant d’eux qu’ils collaborent sur des questions vitales pour les États-Unis et leurs alliés. Ce n’est pas correct. Nous en avons parlé avec le secrétaire d’État américain John Kerry. J’ai l’impression qu’il comprend toute l’inconsistance de ces tentatives, au moins dans les relations entre Moscou et Washington.

NTV : Vous avez déjà dit que la Russie était punie pour avoir osé défendre sa position et ses intérêts. À quel point nos positions sont-elles solides ? Et combien de temps cet état de choses peut-il encore durer ?

S.L. : Personne n’a envie de subir les pertes, en premier lieu économiques, que tentent de nous infliger nos partenaires occidentaux.

Nous voulons la collaboration – mais elle doit être égalitaire. Nous voulons, en politique extérieure, que l’on sorte de l’idéologie. Nous voulons que cessent les tentatives de sacrifier l’économie au nom d’objectifs géopolitiques douteux.

Il existe certainement une « école de pensée », dont je ne fais pas partie, où les adeptes considèrent que le côté russe doit faire des concessions pour obtenir un profit économique et éviter les pertes (car, soyons francs : les sanctions nous infligent effectivement des pertes économiques). Je n’appartiens pas à cette école non pas parce que je n’aime pas mon pays, que je ne souhaite pas son bien ou que je ne veux pas voir notre économie se développer et accomplir ses missions sociales. Simplement, en politique extérieure, des pays comme la Russie ont, à côté de leurs droits, le devoir de défendre la justice, l’égalité et le caractère démocratique des relations internationales. Nos collègues américains, sous n’importe quel prétexte, donnent des leçons à tous les pays et insistent pour que ces derniers instaurent l’ordre chez eux, garantissent la souveraineté de la loi, respectent les normes démocratiques. Mais dès qu’il est question d’appliquer ces principes aux relations internationales, ils perdent sur le champ tout enthousiasme.

NTV : La Russie peut-elle s’attendre à un réchauffement de ses relations avec l’Europe ?

S. L. : Je pense que l’Europe ne pourra jamais se débarrasser de la Russie – ni nous d’elle. Nous sommes voisins, nous avons une histoire commune de plusieurs siècles.

Je suis persuadé que nos partenaires, du moins ceux qui représentent des États sérieux, ont pris conscience du caractère néfaste de la volonté de punir la Russie.

On nous dit : « Si vous aidez à réguler la crise en Ukraine, nous annulerons les sanctions ; voici les critères : vous faites un pas, vous garantissez que les insurgés laissent venir des observateurs sur la frontière avec la Russie », etc. Nous répondons très simplement – nous n’accepterons aucun critère ni condition de ce type. La Russie a fait plus que quiconque pour que la crise en Ukraine soit régulée. Nous étions à l’origine des initiatives d’avril à Genève, qui ont suivi celles de Berlin. Les négociations de Minsk, comme le rappelle le Protocole du 5 septembre de cette année, résultent d’une initiative des présidents de Russie, Vladimir Poutine, et d’Ukraine, Petro Porochenko. Nos partenaires occidentaux, en revanche, n’usent pas tellement de leur influence sur les autorités de Kiev pour les convaincre qu’il n’y a pas d’alternative au choix de la voie sur laquelle elles se sont mis d’accord avec lesinsurgés.

Nos partenaires, qui ont, en pratique, adopté ces sanctions, ne cachent pas que le but de ces mesures, ce n’est pas l’Ukraine.

Au fond, dans leurs déclarations et leurs actes, on voit transparaître l’objectif véritable de ces restrictions – remodeler la Russie, modifier sa position sur des questions clé, essentielles pour nous, et nous contraindre à adopter la position de l’Occident. Cela relève du siècle passé, d’une époque révolue, d’une pensée coloniale obsolète. Alors qu’il se forme, aujourd’hui, une organisation multipolaire du monde, il est impossible qu’un seul acteur, qu’un groupe de pays dicte aux autres sa volonté. On le sait : il n’est pas possible, dans le monde contemporain, de résoudre seul les problèmes – vaincre le terrorisme, les maladies infectieuses (aujourd’hui, par exemple, le virus Ebola effraie tout le monde). Se trouvera-t-il des responsables politiques capables d’une vision stratégique globale ? – De cela dépendra le temps qu’il faudra pour que nous sortions de cette période.

NTV : Si l’on suit la logique de l’Occident, tant que le régime ne changera pas en Russie, les sanctions seront maintenues ?

S.L. : Ils ne parlent pas d’un changement de régime, même si certains marginaux, en Europe, ont effectivement lancé ce genre de propos. Majoritairement, on nous parle de modifier notre politique. D’accord, à la limite, si l’on nous proposait de chercher des solutions ensemble. Mais on nous dit : nous savons comment il faut faire, faites-le.

Un journal étranger m’a surnommé « Mister No » – c’est ainsi qu’on appelait, à l’époque, le ministre des affaires étrangères d’URSS Gromyko. La comparaison avec ce grand diplomate de l’époque soviétique me flatte.

On prétend que nous répondons « non » à toutes les propositions. Mais regardons les faits. Il y a plusieurs années, nous avons proposé d’adopter un traité qui codifierait le principe d’indivisibilité de la sécurité, proclamé au niveau politique – qui affirme qu’aucun État n’a le droit d’assurer sa sécurité en portant atteinte à celle des autres. Notre proposition a été rejetée.

En réalité, ce sont bien les pays de l’OTAN qui ont refusé de débattre de ce traité, qui sont eux-mêmes un « Mister No » collectif.

Le président de la Fédération de Russie Vladimir Poutine a proposé d’entamer un dialogue sérieux sur la formation d’un espace économique et humanitaire unifié de l’Atlantique à l’océan Pacifique. Il y a quelques années, on nous a répondu : pour le moment, attendons encore. C’est-à-dire qu’ils ont dit « non ». Mais aujourd’hui, on entend régulièrement les dirigeants européens dire qu’il faut réfléchir à un tel espace et commencer d’en débattre concrètement. De tels exemples sont légion. Prenez la Déclaration du 17 avril de cette année, signée par la Russie, l’Ukraine, les États-Unis et l’Union européenne, à Genève, sur le lancement rapide d’une réforme constitutionnelle en Ukraine. Pour donner un poids solide à cette Déclaration, nous avons demandé au Conseil de sécurité de l’ONU et à l’OSCE d’approuver ce document. Les partenaires qui l’avaient signé avec nous à Genève ont refusé de le faire. Cela aussi, c’est un « Mister No» collectif. Je suis convaincu que si un traité de sécurité européenne avait été signé en son temps et qu’un espace économique et humanitaire unifié avait commencé de se former de Lisbonne à Vladivostok, les problèmes qui ont conduit aujourd’hui à une crise globale de la structure étatique en Ukraine ne seraient pas survenus.

SOURCE LE COURRIER DE LA RUSSIE 23/10/2014

http://www.lecourrierderussie.com/2014/10/serguei-lavrov-europe-russie/

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