Aristote contre Platon

Pilule bleue, pilule rouge

Pilule bleue, pilule rouge

Stéphane Montabert Article publié le 30.05.2017 

Considéré comme l’un des films du genre le plus important de son époque, Matrix (1999) représenta une évolution cinématographique remarquable dans le découpage scénique et l’utilisation d’effets spéciaux novateurs, mais aussi dans le récit. Son scénario original força le spectateur à une mise en abîme de sa propre existence, à questionner sa propre réalité. Pas si mal pour un « simple » film de science-fiction!

Matrix foisonne littéralement de références à des mythes historiques et à la philosophie comme l’existentialisme, le gnosticisme, le messianisme, le nihilisme ou l’ontologie, mais définit aussi sa propre symbolique. L’une des plus mémorables séquences du film vient du choix proposé à Neo (Keanu Reeves) par Morpheus (Laurence Fishburne) entre la pilule bleue et de la pilule rouge.

Neo n’a qu’une alternative. La pilule bleue renvoie Neo dans l’ignorance, l’amenant jusqu’à oublier qu’il a pris ladite pilule – il n’est d’ailleurs pas impossible qu’il se retrouve à nouveau confronté à ce choix en croyant que c’est la première fois. La pilule rouge amène Neo à poursuivre sa quête et à se réveiller, sachant qu’il s’agit d’un voyage sans retour et potentiellement douloureux vers la connaissance et la fin de l’illusion.

Bien entendu, ces pilules ne sont qu’un prétexte, même dans Matrix. Personne ne s’inquiète de leur composition chimique ou de leur posologie. Elles symbolisent le choix de l’individu entre la continuité d’un mensonge et une rupture dérangeante amenant la perception à un nouveau niveau. Les deux pilules ne sont pas équivalentes.

  • La bleue permet de maintenir le statu-quo, mais celui-ci n’a rien de confortable. Il engendre suffisamment de mal-être pour amener le héros à le remettre en question et à se retrouver devant les deux pilules.
  • La rouge incarne un départ définitif vers un degré supérieur de compréhension du monde, un changement de paradigme dont on ne revient pas. On ne peut pas continuer à croire à une illusion une fois découverte pour ce qu’elle est. Mais cette révélation peut être douloureuse et ne garantit nullement le bonheur. Au moins un autre personnage de Matrix, Cypher (Joe Pantoliano), a pris la pilule rouge et regrette sa décision, estimant ne pas avoir été « assez informé » des conséquences.

Le choix métaphorique entre les deux pilules a atteint le langage courant. En anglais, le terme est devenu un verbe qui s’appliquent à ceux qui ne voient définitivement plus les choses de la même manière (« he’s been redpilled » – il a pris la pilule rouge).

Pilule rouge et politique

Le terme a une forte connotation politique. Il se réfère à un rejet du dogme, de la chape de plomb du politiquement correct, du silence des médias officiels sur les affaires dérangeantes, des mensonges, de la désinformation, des chasses aux sorcières médiatiques, des tabous et de l’embellissement de la situation pour plaire au pouvoir en place. Prendre la pilule rouge implique une personnalité forte, capable de remettre en question la présentation officielle de la réalité. Et comme dans Matrix, le voyage est sans retour. Beaucoup de gens renoncent, mais ceux qui s’engagent le long de ce chemin ne peuvent plus jamais mener leur vie « comme avant ».

Aux États-Unis, le vocable a été abondamment repris lors de la campagne présidentielle de 2016 entre Donald Trump et Hillary Clinton. Sur le site communautaire Reddit, au sein du très populaire canal pro-Trump, les partisans du candidat républicain l’employaient lorsqu’un ancien supporter démocrate venait témoigner de son changement d’allégeance, lassé des magouilles de la candidate démocrate (comme ses manœuvres contre Bernie Sanders) ou simplement faute de croire au narrative médiatique brossant un portrait dégoulinant de flatterie des huit années de présidence Obama.

Au Royaume-Uni, 51,89 % du corps électoral décida d’avaler la pilule rouge le 23 juin 2016 en votant pour quitter l’Union Européenne – alors que leurs médias, les dirigeants de la City et tout ce que le pays comptait d’élites leur annonçait la ruine, la déchéance et les nuées de sauterelles s’ils ne votaient pas comme il faut.

En France, la pilule rouge a été avalée par les 10’638’475 Français apportant leur suffrage à Marine Le Pen au second tour de l’élection présidentielle – en dépit de tous les ralliements politiques en faveur de son adversaire, de tout le battage médiatique contre la candidate du Front National, de l’odeur de souffre d’un mouvement politique honni, méprisé et traîné dans la boue depuis quarante ans.

En Suisse, 1’463’854 citoyens avalèrent la pilule rouge le 9 février 2014 en approuvant l’Initiative contre l’Immigration de Masse et démontrant par là leur liberté de penser face à une classe médiatico-politique incapable de voir le moindre défaut à la libre-circulation des personnes.

Liberté de penser ou nouvelle illusion?

L’idée de la pilule rouge n’est pas d’abandonner un mensonge pour une autre comme le font certains adeptes de théories du complot. Les rebelles de banlieue qui choisissent la voie de l’islamisme, s’embarquent pour la Syrie et rejoignent les rangs de l’État Islamique ne sont pas en quête de vérité non plus. Ils ne prennent pas la pilule rouge. Ils sont à la recherche de nouvelles illusions et de sensations fortes. Leur rejet des faux-semblants de la société occidentale ne les amène qu’à un nouveau cadre où leur colère et leur soif de violence s’épanouiront et seront valorisées. En guise de libération ils ne cherchent qu’une nouvelle prison où ils pourront se livrer sans retenue à une orgie de pilules bleues, au milieu des leurs.

La nuance tient à la perception de la vérité une fois tombé le masque. La pilule rouge n’est pas une confiance aveugle offerte au premier venu, mais autorise chacun à découvrir par lui-même la réalité du monde. Le but n’est pas le confort mais d’être à nouveau libre de ses opinions, d’observer sans œillères, d’exercer son esprit critique plutôt que de se laisser dicter ce qu’il faut penser.

Les électeurs de Donald Trump savaient pertinemment que leur candidat incarnait un profil atypique et potentiellement instable. Bien peu d’entre eux le voyaient comme le Messie réincarné – un contraste saisissant avec la lumière sous laquelle son prédécesseur Barack Obama fut constamment présenté par les médias et vénéré par ses supporters. Les partisans du Brexitsavaient bien que celui-ci amènerait à des négociations de divorce longues, coûteuses et difficiles. Et les ralliements de Marine Le Pen assumaient parfaitement – en particulier depuis le calamiteux débat de l’entre-deux tours – leur soutien envers une candidate brouillonne au programme mal défini. Ils avaient juste compris que la Présidence Macron serait pire sur des aspects autrement plus essentiels à leurs yeux.

Le choix de la pilule rouge n’est pas facile. Les médias dominants et les élites vous classent d’office parmi les gens infréquentables. En allumant radio ou télévision, vous êtes constamment insulté. Si vous avez le courage d’en parler, vos collègues de travail vous snobent et les promotions vous échappent. En persistant, vous pouvez vous fâcher avec votre famille, vos amis, vos voisins – en particulier, parmi eux, tous ceux qui se réclament sans cesse de la tolérance.

Le chemin est difficile mais parfois, vous n’avez simplement pas le choix. Vous pouvez juste être confronté à une situation remettant en cause la vérité officielle de façon définitive. Avoir été sur la place de la gare au nouvel-an à Cologne. S’être frotté à la réalité des populations migrantes. Avoir été dans les environs du Bataclan lors des attentats de Paris, ou sur la Promenade des Anglais lors de ceux de Nice. La confrontation à un danger immédiat remet en cause les certitudes les plus établies. Il n’est plus possible de continuer comme avant. À moins d’opter pour une lobotomie volontaire, gober la pilule rouge devient alors une question de survie.

Libération permanente

Le Système gouverne mal mais se défend bien. Le matraquage de la vérité officielle (« l’immigration est positive », « l’Union Européenne c’est la Paix », « le Réchauffement Climatique nous menace », « les terroristes islamiques n’ont rien à voir avec l’islam »…) est continuel – dans les médias, l’éducation, l’université, les rebelles institutionnels chargés de fédérer les mécontents, les milieux culturels et même à travers la censure à l’œuvre sur les réseaux sociaux. Il est tout simplement impossible d’y échapper.

Pourquoi tous ces gens sont-ils alors terrorisés, littéralement, par la pilule rouge?

Une divergence d’opinion n’est généralement pas un problème. Après tout, aucun système ne parvient à contrôler exactement 100% de la population, sauf peut-être en Corée du Nord. Le problème posé par la pilule rouge est tout autre: une immunité face au lavage de cerveau.

Prenons l’exemple de la France. Les 33,9% des électeurs qui votèrent pour Marine Le Pen au second tour allèrent à l’encontre de l’avis de tout ce que le pays comportait comme groupes constitués – de l’Église aux ambassadeurs en passant par l’ensemble de la classe politique. Les belles plumes se succédèrent dans les colonnes des journaux pour prévenir du danger de la Bête Immonde au Ventre Toujours Fécond. Les journalistes rappelaient (ou allaient chercher pour une ultime interview) l’infréquentable Jean-Marie Le Pen, l’homme du détail de l’histoire, du jeu de mot « Durafour-Crématoire ». Les quotidiens tournèrent en boucle sur les accusations d’emploi fictif du Parlement Européen. Les médias réussirent à lancer une polémique sur la rafle du Vel d’Hiv’ en plein entre deux tours d’une élection présidentielle. Même Marine Le Pen réussit à se couvrir de ridicule lors du débat contre Emmanuel Macron.

Et, envers et contre tout, elle réunit sur son nom plus d’un tiers de l’électorat, plus de dix millions de suffrages.

Certes, un tiers n’est pas une majorité, loin s’en faut, mais le problème n’est pas là. Ces gens sont hors d’atteinte de tout ce que les médias peuvent leur envoyer. Plus aucune accusation ne semble porter ses fruits. Les gens qui ont voté pour le Front National ont franchi le Rubicon et pourront le franchir à nouveau. Ils semblent irrécupérables. Plus aucune prise – voilà ce qui terrifie nos élites.

Il y a donc fort à croire que les tenants du pouvoir vont radicaliser la lutte contre ceux qui ont l’audace d’avoir choisi la mauvaise pilule.

Stéphane Montabert – Sur le Web et sur LesObservateurs.ch, le 30 mai 2017

http://lesobservateurs.ch/2017/05/30/pilule-bleue-pilule-rouge/?utm_source=dlvr.it&utm_medium=twitter

5 réponses »

  1. « Le Système gouverne mal mais se défend bien. »
    Le système n’aurait pas besoin de se défendre bien, s’il gouvernait bien.
    Ils se sont tous perdus dans leurs contradictions.
    Les politiques ne peuvent plus être à la hauteur, ce sont les premières victimes de leur pilule bleue !
    Les faiblesses des pouvoirs apparaissent au grand jour comme dans aucune autre époque.
    S’en prendre aux Snowden et Assange, par ex, est révélateur d’un mal bien plus profond et dévastateur. L’information est rentrée dans une logique quantique, il va falloir faire avec l’imprévu, toujours plus imprévisible.
    Si gouverner c’est prévoir, alors nous n’avons plus de gouvernement, depuis un bon moment déjà… c’est ça la pilule rouge !


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  2. Texte très intéressant, merci.
    Je voudrais juste proposer une légère correction : en France, ce ne sont pas seulement les électeurs qui ont choisi Marine Le Pen au second tour qui « posent problème », et ils ne sont d’ailleurs pas un tiers de l’électorat.
    En comptant par rapport au total des inscrits, sur neuf Français les proportions sont presque exactement :
    – Quatre ont choisi Macron
    – Trois ont refusé de choisir (abstention ou vote blanc)
    – Deux ont choisi Le Pen
    Les 2 / 9 qui ont choisi Marine Le Pen sont le « problème » le plus grand certes. Mais les 3 / 9 qui ont refusé de choisir sont aussi un gros problème pour les pouvoirs établis : lorsqu’il s’agit d’une lutte entre la Lumière et l’Obscurité, entre Emmanuel le Chevalier Blanc et la terrible Marine… refuser de se rallier avec enthousiasme au panache blanc du premier, c’est déjà faire preuve d’une assez grande indépendance d’esprit et d’une assez forte imperméabilité aux consignes les plus pressantes et les plus souvent répétées !


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  3. Confiscation des mots, des images et du temps. (Titre d’un livre)

    « Ne faut-il pas rendre au terme « radicalité » sa beauté virulente et son énergie politique ?

    La radicalité fait appel au courage des ruptures constructives et à l’imagination la plus créatrice. »

    Courage….

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  4. C’est chouette….la chouette
    Au Moyen Âge, elle est associée à la rouerie et à la tromperie : elle profite de la nuit pour chasser, moment où ses proies sont souvent « aveugles » tandis qu’elle voit clair. On la cloue donc devant sa porte pour conjurer le mauvais sort

    La chouette nous informe de notre avenir
    a noter l’aveuglement et la révérence de ceux qui l’écoute
    Pour défaire quelque noeuds dans les têtes peut -être, un petit résumé pour ceux qui aurait sauté les précédents épisodes.
    a diffuser sans modération
    A l’heure ou la grenouille est cuite

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