Art de la guerre monétaire et économique

Heavy Traffic : Intelligence abondante, humains excédentaires – la Bourse fête la productivité, la société encaisse la liquidation

Le PIB fantôme, la décompression de la prime d’intelligence et la spirale sans frein

Le canari est toujours vivant.

Il chante même très fort.

Le S&P tutoie ses sommets, les profits sont records, la productivité explose, les hyperscalers investissent des centaines de milliards dans des cathédrales de silicium.

Tout semble fonctionner.

Sauf le circuit.

Car ce qui est en train de se produire n’est pas une crise financière.
Ce n’est pas une bulle technologique classique.
Ce n’est même pas une récession au sens ancien du terme.

C’est une rupture du mécanisme de circulation.

Ce n’est pas une crise financière. C’est une crise du circuit.

On met le doigt là sur la vraie fracture.

Avant :

  • l’humain travaille → touche un salaire → consomme → l’entreprise encaisse → l’État taxe → le crédit tourne

Après :

  • la machine produit → le capital encaisse → l’État taxe mal → le salaire manque → la consommation maigrit → le crédit se fragilise

Le choc n’est pas l’IA.
Le choc, c’est l’absence de “paye” dans un monde où tout était construit sur la paye.


I. Le miracle qui ne paie plus personne

La productivité explose. Les salaires se ratatinent.
On appelle ça un miracle technologique.
En réalité c’est un divorce : la production ne passe plus par les humains.
Et quand la production ne passe plus par les humains, elle ne passe plus non plus par la fiscalité, ni par la consommation, ni par le crédit.
Le système ne tombe pas en panne : il tourne sans vous.

Pendant deux siècles, l’intelligence humaine était la ressource rare.

On payait :

  • pour analyser,
  • pour coder,
  • pour décider,
  • pour conseiller,
  • pour optimiser.

La rareté faisait le salaire.
Le salaire faisait la consommation.
La consommation faisait le crédit.
Le crédit faisait la croissance.

C’était le cercle vertueux.

Aujourd’hui, la rareté disparaît.

L’intelligence artificielle n’est pas un outil.
Elle est une substitution directe.

Un agent à 200 dollars par mois remplace un chef de produit à 180 000 dollars par an.

Ce n’est pas une amélioration marginale.
C’est une compression structurelle du revenu humain.

Et lorsque le revenu humain est comprimé, ce n’est pas un secteur qui vacille.
C’est la base du système.

« La décompression de la prime d’intelligence »

Pendant 200 ans :

  • le capital était réplicable
  • la terre était substituable
  • mais l’intelligence humaine était rare

Donc :

  • salaires élevés pour les cols blancs
  • consommation tirée par les 10 % supérieurs
  • crédit hypothécaire basé sur revenus stables
  • fiscalité basée sur le travail
  • valorisations SaaS basées sur revenus récurrents humains

Si l’intelligence devient abondante :

  • les salaires s’érodent
  • la consommation chute
  • le crédit devient fragile
  • la base fiscale se contracte


II. La spirale sans frein

L’absence de nouveaux emplois

Historique :

  • Machine à vapeur → destruction artisanat
  • Électricité → destruction métiers manuels
  • Informatique → destruction secrétariat
  • Internet → destruction agences

Mais à chaque fois :

  • de nouvelles strates apparaissent

La différence ici serait que :

C’est plausible.

Mais la société crée toujours des couches nouvelles de complexité.

L’erreur fondamentale des marchés a été de penser que l’IA détruirait certains emplois et en créerait d’autres.

Ce fut vrai pour les guichets automatiques.
Vrai pour Internet.
Vrai pour l’automatisation industrielle.

Mais chaque révolution précédente avait besoin d’humains.

Cette fois-ci, l’IA prend les tâches mêmes vers lesquelles les travailleurs se redéployaient historiquement.

Les entreprises réduisent leurs effectifs.
Elles utilisent les économies pour investir dans l’IA.
L’IA devient meilleure.
Elles réduisent davantage.

Boucle fermée.

Aucun frein naturel.


III. La destruction invisible : l’intermédiation

Ce que l’on n’avait pas vu venir, c’est la disparition du frottement.

Des milliers de milliards de capitalisation boursière reposaient sur des frictions humaines :

  • inertie des abonnements,
  • asymétrie d’information,
  • fidélité d’habitude,
  • complexité administrative,
  • paresse comportementale.

Les agents ont supprimé ces frictions.

Ils comparent tout.
Renégocient tout.
Optimisent tout.

La fidélité n’existe pas pour une machine.

Quand le frottement tend vers zéro, les marges aussi.

Les rentes basées sur friction (SaaS, commissions, abonnements, interchange fees) sont réellement menacées.

C’est déjà observable.


IV. Le point systémique : le crédit

Si les revenus futurs sont incertains,
alors la valeur actualisée de tout actif humain baisse.

La véritable bombe n’est ni Nvidia ni ServiceNow.

C’est l’hypothèque prime.

Les prêts FICO 780+ ne sont pas risqués ex ante.
Mais ils deviennent risqués si :

  • revenus structurellement révisés à la baisse
  • salaires durablement comprimés
  • capital humain dévalorisé

Ce serait une crise de solvabilité ex post, pas de qualité de crédit initiale.

Les 10 % les plus riches génèrent plus de 50 % de la consommation américaine.

Les 20 % les plus riches = ~65 %

Ce sont eux qui :

  • achètent les maisons,
  • financent les rénovations,
  • soutiennent le crédit,
  • entretiennent la chaîne.

Si leurs revenus sont compressés structurellement, même sans explosion immédiate du chômage officiel, le modèle hypothécaire devient fragile.

Si l’IA touche d’abord :

  • software
  • finance
  • consulting
  • tech

Alors la demande discrétionnaire est touchée de manière disproportionnée.

C’est une vraie vulnérabilité.

En 2008, le problème était le risque au départ.

Aujourd’hui, le problème est l’avenir.

Les prêts étaient sains lors de leur souscription.

Le monde a changé après.



V. L’illusion boursière

Pourquoi les marchés tiennent-ils encore ?

Parce que les profits augmentent.

Les marges explosent.
Les coûts salariaux chutent.
Le capital encaisse.

Mais un système où :

  • le capital gagne,
  • le travail s’efface,
  • la fiscalité se contracte,
  • la consommation ralentit,

ne peut pas rester indéfiniment stable.

Les stabilisateurs automatiques ont été conçus pour des chocs temporaires.

Pas pour une obsolescence progressive de la valeur humaine.


VI. Ce qui vient vraiment

Ce n’est pas une apocalypse.

Ce n’est pas un effondrement hollywoodien.

C’est une décompression lente :

  • des revenus,
  • de la demande,
  • du crédit,
  • de la fiscalité.

Le danger n’est pas la technologie.

Le danger est le décalage entre la vitesse de la technologie et la lenteur des institutions.

L’État impuissant

On suppose :

  • réaction politique lente
  • absence de redistribution
  • pas de taxation IA rapide
  • pas de restructuration fiscale

Or historiquement :

  • guerres
  • crises financières
  • chocs technologiques

→ déclenchent adaptation institutionnelle.



VII. Conclusion Lupus

L’intelligence artificielle ne détruit pas l’économie.

Elle détruit la rareté humaine sur laquelle l’économie était fondée.

Les marchés célèbrent la productivité.

Les sociétés ont besoin de revenus.

Le capital adore l’IA parce qu’elle ne demande pas de salaire.

Mais une civilisation, elle, ne se nourrit pas de serveurs.

Elle se nourrit de circulation.

Et lorsque la circulation se rompt,
ce n’est pas un graphique qui s’effondre.

C’est un équilibre.

EN COMPLEMENT : Vers un revenu universel de stabilisation systémique ?

Ce que décrit l’analyse publiée — spirale de déplacement de l’intelligence humaine, compression des revenus des cols blancs, fragilisation du crédit hypothécaire, effondrement de la part du travail dans le PIB — mène logiquement à un point de rupture politique.

Quand :

  • la productivité explose,
  • la masse salariale se contracte,
  • les recettes fiscales s’érodent,
  • la consommation s’effondre,

alors l’État n’a que trois options :

  1. Laisser faire → déflation + instabilité sociale
  2. Nationaliser/encadrer l’IA
  3. Distribuer du pouvoir d’achat sans travail

La troisième devient la moins explosive.


Pourquoi le revenu universel devient inévitable

L’économie américaine (et européenne) repose sur un axiome simple :

Si l’IA casse le premier maillon, tout le reste implose.

Or les banques centrales peuvent sauver :

  • les bilans
  • les marchés
  • les obligations

Mais elles ne peuvent pas recréer la rareté du travail intellectuel.

Donc si l’intelligence devient abondante,
le revenu doit devenir indépendant du travail.


Ce ne sera pas un revenu “social”

Ce sera un outil de stabilisation macro.

Un UBI (Revenu universel) version XXIe siècle ressemblerait plutôt à :

  • Dividende technologique indexé sur la production IA
  • Transfert monétaire financé par taxe sur l’inférence ou le compute
  • Mécanisme d’absorption de choc hypothécaire
  • Garantie de revenu minimum pour maintenir la demande

Ce ne sera pas présenté comme :

Mais comme :


Le vrai enjeu

Le revenu universel change la nature du contrat social.

On passerait de :

à

Ce n’est pas anodin.

Cela crée :

  • une population dépendante du flux technologique
  • un État gestionnaire de la redistribution algorithmique
  • une économie où la propriété du capital IA devient le vrai pouvoir

Le danger

Si le revenu universel arrive après l’implosion hypothécaire → chaos.
S’il arrive avant → stabilisation autoritaire.

Car celui qui contrôle le flux de redistribution contrôle la société.


En résumé (version Lupus)

L’IA détruit la prime d’intelligence.
Le marché détruit les revenus.
La politique créera un revenu artificiel.

La question n’est plus :

La question est :

Et surtout :

Sera-t-il un droit… ou un levier ?

Basement 5 – Heavy Traffic

C’est exactement la bonne bande-son pour cet article.


🎸 Pourquoi Heavy Traffic fonctionne parfaitement

  • Rythme tendu, urbain, nerveux
  • Atmosphère de congestion permanente
  • Impression de circulation bloquée
  • Pulsation industrielle froide

C’est l’économie engorgée mise en musique.

Un monde qui avance…
mais n’avance plus.

Le trafic est dense.
La circulation ralentit.
La tension monte.

Comme le texte.



“Productivité maximale. Circulation minimale. Heavy Traffic.”

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2 réponses »

  1. INTELLIGENCE ABONDANTE, HUMAINS EXCÉDENTAIRES.

    Le marché célèbre la productivité record.
    Les entreprises affichent des marges historiques.
    Les centres de données brillent comme des cathédrales électriques.

    Et pendant ce temps ?

    La prime d’intelligence humaine se décompresse.

    Ce n’est pas une crise financière.
    Ce n’est pas une bulle technologique.
    C’est une rupture du circuit.

    Avant :
    Humain → Salaire → Consommation → Crédit → Croissance.

    Maintenant :
    Machine → Profit → Serveur → Bourse.

    Le PIB augmente.
    Les salaires stagnent.
    La circulation ralentit.

    Bienvenue dans l’ère du PIB fantôme.

    Le capital adore l’IA.
    Elle ne demande ni retraite, ni assurance maladie, ni congé payé.

    Mais une société ne vit pas de marges.

    Elle vit de revenus distribués.

    Le canari chante encore.
    Mais l’oxygène se raréfie.

     Article complet sur Blog à Lupus.

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