Changes et Devises

Bruno Colmant : Le vrai test de la monnaie unique

Depuis l’alerte de solvabilité lancée par Dubaï, les taux d’intérêt des Etats de la zone Euro, ressemblent à la chevauchée musicale d’une portée wagnérienne. Les spreads de crédit (qui mesurent la perception de la solvabilité) deviennent désordonnés.

A priori, il n’y a rien de commun entre le moratoire demandé par un Etat du Golfe et l’Euro, qui apparaît d’ailleurs comme le refuge monétaire de la crise. Mais les marchés ne s’y trompent pas. L’incident de Dubaï rappelle que les Etats de la zone Euro, les Etats-Unis et l’Angleterre se sont fortement endettés depuis deux ans: les déficits budgétaires abyssaux se conjuguent avec des endettements publics stratosphériques, que rien ne semble arrêter à court terme.

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Moody’s prévoit que les dettes publiques auront été multipliés par deux entre 2007 et 2010, 80% de l’endettement émanant des pays du G-7.

Les endettements ne sont pas homogènes, certains pays révélant une plus grande faiblesse budgétaire. Cette fragilité induit un risque de solvabilité, c’est-à-dire une perception de déficience financière. Cela conduit naturellement à l’exigence de primes de risque (c’est-à-dire de spreads de crédit), et donc de taux d’intérêt plus élevés, pour les pays les plus faibles de la zone Euro.

Au reste, l’augmentation des taux d’intérêt est prévisible. Elle se déclenchera avec un mélange d’inflation, d’excès de dette publique et de politique monétaire restrictive.

En filigrane la divergence de taux d’intérêt entre les pays forts et faibles de la zone Euro, c’est l’homogénéité des politiques des Etats-membres qui est interpellée. Au travers des conditions du Traité de Maastricht, l’Euro postulait la cohésion des économies européennes. Or ces dernières en restent éloignées.

 Les facteurs de désynchronisation sont nombreux: géographies et modèles de croissance antagonistes, absence de fiscalité et de budget fédéral européen, accès divergents aux marchés des capitaux, disparités des systèmes sociaux, mécanismes de pensions hétéroclites, pressions inflationnistes antinomiques, différentiels démographiques, etc.

Au reste, les unions monétaires ne sortent jamais indemnes des grandes crises. En effet, les ancrages de devises sont bâtis en haute conjoncture. Et, surtout, ils exigent une convergence économique qui est justement ébranlée par le protectionnisme découlant des crises financières.

Plus fondamentalement, les unions de devises sont très exigeantes car elles exigent une mobilité des facteurs de production. Une monnaie unique fonde la mobilité du capital, mais pas du travail. Faute d’utiliser la devise pour refléter la force d’une économie, ce sont les forces de travail qui doivent s’ajuster à la monnaie. Les travailleurs doivent donc s’adapter à la versatilité des poches d’emploi, voire migrer. Or la mobilité des travailleurs est, bien naturellement et légitimement, limitée dans le temps et l’espace. Lorsque le poids de l’exigence monétaire devient insupportable à une population, la monnaie est alors contestée. De surcroît, une devise ne se défend jamais par la force publique: elle n’existe que par l’adhésion populaire. En basse conjoncture, les unions monétaires s’opposent aux revendications sociales.

Il n’est d’ailleurs pas exclu que certaines populations posent des questions sur leur appartenance à la zone Euro. Des Etats, situés aux confins de l’Europe, vont suffoquer sous la discipline de la monnaie unique. Faute d’adhésion sociale ou tentés par le protectionnisme, ces pays pourraient être tentés d’abandonner l’Euro. Ce serait, bien sûr, un pari hasardeux, équivalent à une terrible dévaluation et voisin d’un choix d’hyperinflation, car ces Etats seraient proches de la banqueroute. D’ailleurs, les autorités européennes feront donc certainement tout pour s’y opposer.

Si un pays se détachait de la zone Euro, cela induirait des effets très contradictoires. Cela pourrait entraîner un effet de contamination suscitant une dépréciation monétaire en cascade et une importation d’inflation. Inversement, cela pourrait renforcer les économies du cœur de l’Europe, avec un renforcement de l’Euro et une chute de sa compétitivité.

 Plutôt que de quitter la zone Euro, les pays fragilisés devront donc restructurer leur dette publique. En résumé, les prochaines années constitueront le véritable test de viabilité de la monnaie unique. L’Irlande va donc donner de précieuses indications sur le niveau de la fermeté qui sera exigée. Après des années d’euphorie économique, ce pays est en de telles difficultés au point que l’aide du FMI n’est plus exclue par ses dirigeants. Si cette éventualité dramatique se concrétisait, cela signifierait que le FMI contribuera indirectement à l’homogénéité de la zone Euro. A une échelle différente, la sortie de crise de l’Angleterre sera, elle aussi, très instructive.

Pessimiste, Jacques Attali va même plus loin en évoquant une possible disparition de l’euro, si l’Europe n’est pas capable d’avoir un Ministère des Finances, une politique budgétaire, une politique fiscale commune, une politique sociale commune. Selon l’économiste français, l’Euro ne peut pas tenir si chacun a sa propre conception de la discipline budgétaire. Ceci révèle l’ambiguïté inhérente à la monnaie unique: l’Euro est un choix d’économie de marché alors que le poids des pouvoirs publics dans l’économie communautaire est excessif. Dans tous les cas de figure, l’avenir monétaire sera surprenant. Il sera pétri d’ajustements, d’inflation, d’amortissements de dettes et autres prélèvements fiscaux.

 Bruno Colmant  Docteur en Sciences de Gestion (ULB)

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