Behaviorisme et Finance Comportementale

Finances Comportementales : Plaidoyer pour le retour des émotions en économie

«L’hyper focalisation des économistes sur le concept de rationalité a perdu sa raison d’être »

La théorie économique tente depuis un demi siècle de se rapprocher des sciences naturelles par la rigueur de sa méthode et de ses modèles mathématiques.

A tort?

Accaparé par la scientifisation d’une discipline, a-ton fini par occulter le postulat, sans doute erroné, d’une rationalité de l’Homo oeconomicus?

Les crises financières sont là pour nous le rappeler: les décisions d’achat et de vente sur les marchés ne sont pas purement rationnelles. Les économistes font souvent l’impasse sur la dimension psychologique des agents.

Dans un récent ouvrage,Neuroéconomie (Odile Jacob), Christian Schmidt relève le difficile pari de réintroduire des notions souvent évacuées par les thèses dominantes: les émotions, les passions, le regret, le hasard, la surprise ou encore l’empathie.Des concepts abordés par les pères de la théorie économique, puis passés aux oubliettes de l’Histoire des idées. Pour quelles raisons? Extraits.

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De toutes les sciences sociales, la science économique est, par ses approches, ses critères et ses méthodes, celle qui se rapproche le plus des sciences de la nature. Elle construit des modèles, recourt à la formalisation mathématique et travaille sur des données quantifiées. L’élaboration de plus en plus poussée du traitement statistique de ces informations a donné naissance, après la Seconde Guerre mondiale, à une branche particulière de la recherche connue sous le nom d’économétrie.

 Plus récemment, la science économique s’est également ouverte à l’expérimentation, en imaginant et en réalisant des protocoles expérimentaux destinés à tester certaines hypothèses et à en suggérer d’autres.

Quels que puissent être les jugements portés sur la qualité de ses résultats, la discipline économique peut légitimement revendiquer aujourd’hui un statut de scientificité proche de celui des sciences dites «dures», en vertu du souci de rigueur dont elle fait preuve dans la formulation de ses hypothèses théoriques et de l’effort continu qu’elle mène pour soumettre ses hypothèses à la sanction des réalités empiriques. (…)

L’idée qu’il existe une relation intime entre la science économique et les sciences de la nature n’est pas nouvelle. On la trouve évoquée, selon une argumentation plus ou moins développée, chez presque tous les fondateurs de la science économique moderne à la fin du XIXe siècle, avec, cependant, des différences quant à la science de la nature retenue comme référence.

Ainsi, pour Léon Walras, c’est de la physique théorique que la science économique est la plus proche, puisqu’il écrit dans les Éléments d’économie poliique pure (1874): «Un corps dans le langage de la Science a de la vitesse dès qu’il se meut, et de la chaleur dès qu’il est à une température quelconque.

De même ici, la rareté et l’abondance ne s’opposent pas l’une à l’autre: quelque chose est rare en économie politique dès qu’elle est utile et limitée en quantité, exactement comme le corps a de la vitesse, en mécanique, dès qu’il parcourt un certain espace en un certain temps.» (…)

Moins d’un siècle plus tard, Frederich August Von Hayek, plus connu aujourd’hui pour ses travaux économiques qui lui valurent un prix Nobel de sciences économiques en 1974 et pour son engagement libéral, publie, sous le titre Sensory Order (1952), un ouvrage qui passa presque inaperçu.

Il analyse avec minutie dans ce court essai le fondement neuronal des états mentaux et s’emploie à en dégager les principales conséquences épistémologiques sur les relations entre le monde physique et le monde des états mentaux, par l’intermédiaire de ce qu’il appelle «l’ordre neural des fibres» qui correspond au système physico-chimique de notre cerveau.

Dans sa brève préface, Hayek explique que c’est en réfléchissant sur les fondements philosophiques de l’ordre spontané à l’oeuvre dans les phénomènes économiques et sociaux qu’il retrouva, dans les années 1950, un problème qu’il s’était posé, trente ans auparavant, alors qu’il était étudiant en droit à Vienne. On peut le formuler ainsi: comment expliquerla formation de nos états mentaux à partir de ce que nous pouvons nous-mêmes connaître des relations physico-chimiques des systèmes neuronaux qui les engendrent? (…)

Il reste à comprendre pourquoi ces tentatives de rapprochement avec les sciences de la nature n’ont laissé, jusqu’à aujourd’hui, aucune trace dans le développement de la science économique.

Le caractère encore embryonnaire des sciences du cerveau à la fin du XIXe siècle explique, enpartie, ce désintérêt des économistes.(…)

C’est au nom de la logique, et par la formulation de ses hypothèses dans un langage mathématique de plus en plus rigoureusement contrôlé, que la science économique a gagné, à ses propres yeux, son statut de savoir scientifique.

Une illustration en est fournie, au cours des cinquante dernièresannées, par la quête, avec un bonheurinégal, d’une expressionaxiomatique des principales théoriesmicroéconomiques.

L’une des conséquences de cetteorientation fut, sans doute, une focalisation sur le concept de rationalité,jusque dans ses limites,avec tous les problèmes qu’il soulève.

Une autre conséquence est évidemment la difficulté de démêler la portée positive de la portée normative des propositions ainsi élaborées par le discours économique, et cela en dépit de l’extrême ingéniosité dont ont fait preuve les meilleurs esprits économiques pour y parvenir. Cette évolution dans la direction d’une rigueur logique du savoir économique, au demeurant bénéfique, a vidé de leur raison d’être les métaphores initiales destinées à garantir son caractère de scientificité.

Quant à lancer la recherche économique dans la voie incertaine d’une alliance problématique avec des disciplines relevant des sciences de la nature, comme la neurophysiologie et la neurobiologie, mais dont le degré de maturité reste encore très inférieur, cela ressemble à un pari précisément trop irrationnel pour être sérieusement envisagé. (…)

Les préférences des individus, avant d’être réduites par les économistes contemporains à leur représentation logique (sous la forme, par exemple, d’un espace pré ordonné permettant, sous certaines conditions formelles, d’engendrer une fonction d’utilité), ont d’abord été définies dans la tradition de l’utilitarisme britannique du XIXe siècle comme l’expression des plaisirs et des peines éprouvés par ces individus. L’utilité mesurait alors la relation entre une stimulation émanant du monde extérieur et la réaction sensitive qu’elle engendrait chez les sujets. (…)

La réapparition de l’émotion dans l’analyse des choix raisonnés ramène les économistes beaucoup plus loin dans leur retour en arrière historique. Un arrêt sur les contributions de Hume sur ce sujet semble s’imposer. (…)

Hume écrit, dans la partie 3 du livre 2 du Traité sur la nature humaine:

«Il est évident qu’à l’idée qu’un objet puisse nous causer de la douleur ou du plaisir, nous ressentons une émotion soit d’aversion, soit de propension, une émotion qui nous fait détourner de ce qui peut nous causer de l’incommodité et nous saisir de ce qui peut nous apporter de la satisfaction.

Il est aussi évident que cette émotion n’en reste pas là, mais que, nous faisant porter nos vues de tous côtés, elle s’étend aux divers objets qui sont liés au premier, par relation de cause à effet.

C’est alors qu’intervient le raisonnement, afin de dégager cette relation, et selon que notre raisonnement varie, nos actions varient en conséquence. Mais il est évident dans ce cas que l’impulsion ne naît pas de la raison, mais qu’elle est seulement dirigée par elle. C’est la perspective d’une douleur ou d’un plaisir à venir qui éveille l’aversion ou la propension envers l’objet. Et ces émotions s’étendent aux causes et aux effets de l’objet, tels que nous les signalent la raison et l’expérience.» (…)

Plus important pour nous est peut-être la manière dont Hume fait intervenir l’entendement qui, en termes contemporains, correspond aux fonctions cognitives dans la prise de décision intentionnelle.

Il établit d’abord une distinction nette entre le raisonnement abstrait, à portée strictement démonstrative, et le raisonnement au service d’une passion qui motive toujours l’action. Il montre ensuite les limites du champ d’intervention de la raison dans la seconde catégorie de raisonnement, en esquissant une définition étroite de la rationalité instrumentale. Cette intervention de la raison prend, chez lui, la forme d’un jugement d’opinion qui s’exerce de deux manières différentes et dans deux occasions seulement.

La passion peut, d’une part, se rapporter à une croyance fausse et, surtout, elle peut mettre en oeuvre, pour sa satisfaction, des moyens inappropriés. On aura reconnu, dans le second cas, ce que l’on a coutume de considérer comme la base de la rationalité économique dans son acception instrumentale la plus limitative.

Il est piquant, du reste, que Hume ait justement choisi pour illustrer cette seconde hypothèse l’exemple d’un marchand. Celui-ci ne tient pas la comptabilité de ses activités commerciales pour des raisons strictement logiques, mais seulement pour lui permettre de les poursuivre à travers les actions économiques qu’il entreprend dans ce cadre. Ainsi, pour Hume, les comptes du marchand sont exclusivement au service des transactions commerciales qui caractérisent son activité. Quant au mobile de ces transactions, il réside dans l’idée du plaisir qui se trouve associée aux gains que le marchand escompte. (…)

Ce retour en arrière ne présente pas seulement un intérêt historique. Il est également porteur d’enseignements analytiques pour notre propos. Il permet, en premier lieu, de combattre une idée fausse.

Le modèle logique de la décision rationnelle n’est pas inhérent à la discipline. Il s’est, au contraire, imposé relativement tardivement aux économistes. Sa domination, à partir du milieu du XXe siècle, n’est pas seulement explicable par les progrès réalisés à l’époque par les mathématiques de la décision et la logique des choix. Elle résulte également des difficultés rencontrées par d’autres approches initialement suivies par une majorité d’économistes du passé.

On pourrait soutenir que les économistes se sont plutôt retranchés sur le terrain de la stricte logique en considérant que la totalité des autres informations nécessaires pour rendre compte des décisions des agents pouvait être fidèlement résumée dans leurs préférences, elles-mêmes considérées comme des données extérieures et traitées formellement. (…)

Un faisceau de disciplines scientifiques nouvelles commence à mettre en évidence les circuits neuronaux complexes qui se trouvent activés à l’occasion des processus mentaux qui accompagnent nos décisions. L’avancée de tous ces travaux a été puissamment aidée par l’émergence et la maîtrise de plusieurs techniques, au premier rang desquelles les différents procédés d’imagerie cérébrale, qui ne cessent de progresser.

Mais ces techniques ne sont que des instruments qui fournissent une multitude d’informations.

Il faut ensuite, non seulement les recueillir et les interpréter, mais surtout les utiliser pour tester les hypothèses théoriques avancées sur le fonctionnement du système cérébral.

On devrait plutôt dire «des systèmes cérébraux», avec les problèmes de coordination que pose leur articulation. Tout ceci est en marche. Le premier argument avancé par les économistes selon lequel, pour décrypter la boîte noire du cerveau, on ne disposerait que de connaissances vagues et d’un savoir flou, n’est donc plus exact.

Christian Schmidt est professeur émerite à Paris-IX-Dauphine. Il a créé récemment l’European Neuroeconomics Association. Il a publié plusieurs ouvrages consacrés notamment à la théorie des jeux et aux relations de l’économie avant la guerre.

CHRISTIAN SCHMIDT,NEUROÉCONOMISTE mars10

«Neuroéconomie», Odile Jacob, mars 2010, 322 pages

Neuroéconomie : Comment les neurosciences transforment l’analyse économique
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