Behaviorisme et Finance Comportementale

Richard Thaler: « La science économique se traîne d’un enterrement à l’autre »

Richard Thaler: « La science économique se traîne d’un enterrement à l’autre »

  L’adepte de la « finance comportementale », basée sur la psychologie, acquiert une aura particulière lorsque les marchés s’emballent dans des mouvements qualifiés de « fous ».

Pour certains économistes, la crise est un cadeau. Prenez Richard Thaler, par exemple, l’un des fondateurs de la « finance comportementale » (behaviourial finance), une branche de l’économie qui emprunte à la psychologie. Eh bien, pendant des décennies, notre homme est resté dans l’ombre des adeptes du libéralisme.

Richard Thaler et Eugene Fama enseignent tous deux à l’université de Chicago. C’est au milieu des années 90 que l’institution a offert une chaire à Thaler, dans l’idée d’élargir la recherche, bastion traditionnel des penseurs du libéralisme, comme Milton Friedman ou Fama. Mais Thaler n’a jamais gagné un véritable respect. Fama estime même  que Thaler ne mérite pas la qualité de « scientifique » . Pour la simple et unique raison qu’il a tenté d’intégrer les acquis de la psychologie dans la science économique. Or, après la grande récession, le vent semble tourner à l’avantage de Thaler, vers qui les médias se tournent volontiers dans leur tentative d’expliquer le vent de folie qui souffle sur les marchés.

PLUS DE POSNER EN SUIVANT :

Richard Posner, qui enseigne le droit dans votre université, a annoncé la faillite du capitalisme. Êtes-vous d’accord?

Richard Thaler: Dans une certaine mesure. Mais attention: Posner n’a pas dit qu’il fallait remplacer le capitalisme par un autre système. À mon avis, il voulait surtout provoquer. Posner est un conservateur notoire. Il a toujours défendu le capitalisme. Je crois qu’il a simplement fini par lire « The General Theory » de Keynes. Quand on lit ce livre, on ne peut s’empêcher d’être impressionné. Cela dit, il est clair que le système financier est aujourd’hui un énorme champ de ruines…

À qui la faute?

Thaler: Question difficile. Les agences de notation font partie des premiers responsables. Elles ont distribué des AAA à tout va, pour continuer à faire tourner le carrousel. Tous ces Américains qui ont acheté une maison sans avoir les moyens de la payer portent aussi une part de responsabilité. Mais les vrais coupables sont ceux qui leur ont vendu ces prêts, sachant qu’ils condamnaient le système. Et n’oublions pas les CEO des grands noms de Wall Street. Ils ont laissé quelques banques prendre des risques inconsidérés. Souvent, ces CEO eux-mêmes ne comprenaient pas les mécanismes où ils étaient impliqués.

Certains observateurs accusent votre faculté d’une foi aveugle dans le bon fonctionnement du marché. D’après eux, cela a déclenché une vague de dérégulation qui est allée beaucoup trop loin.

Thaler: Si nous incriminons Gene (Eugene Fama), nous lui accordons plus d’importance qu’il n’en a. Vous savez, il a créé un cadre qui permet une réflexion sur les marchés financiers. Mais tout le malaise du secteur financier, est-il son fait? J’en doute. Tous les banquiers ont essayé de leurrer le marché. Gene, lui, dit que ce n’est pas possible.

Et les organes de surveillance? Ils se sont reposés sur l’efficience des marchés, comme Fama. N’ont-ils pas créé un environnement laissant trop de marge de manœuvre aux banquiers?

Thaler: Oui, les organes de surveillance ont peut-être pris trop au sérieux la vision du monde d’Eugene Fama. Mais il ne faut pas exagérer. En particulier, affirmer que les cours des actifs financiers sont toujours égaux à leur valeur intrinsèque, c’est une erreur. Les dix dernières années l’ont prouvé, au moins à deux reprises. Il y a eu l’énorme bulle Internet, puis la bulle immobilière.

Ces événements suscitent-ils une crise existentielle dans la citadelle des partisans du libéralisme?

Thaler: Non. Mais on réfléchit quand même. Les débats sont vifs, et de nombreuses opinions s’affrontent. Autour de la table du déjeuner, rares sont les enseignants qui osent encore prétendre que le marché fonctionne rationnellement à 100%. À part Fama, bien entendu (il rit). Mais une crise existentielle, non. Personne ne plaide en faveur du passage au socialisme. Personne ne suggère de renoncer à la science économique. J’entends souvent parler d’un séisme intellectuel. Ce ne sont pas des termes que j’utiliserais.

En un sens, la crise est un cadeau pour vous. Vous êtes devenu beaucoup plus populaire qu’il y a quelques années.

Thaler: Dans le grand public, c’est sûr.

Et chez vos collègues économistes?

Thaler: Disons que la science économique se traîne d’un enterrement à l’autre. Elle évolue avec une lenteur frustrante. Mais je pense qu’une chose est très claire pour les économistes: tout le monde n’est pas aussi malin que Larry Summers (premier conseiller économique de Barack Obama, ndlr). Un modèle qui repose sur de telles bases est voué à l’échec. Cela dit, il ne faut pas tomber dans l’autre extrême: un modèle où chacun aurait l’intelligence de Homer Simpson. Les modèles économiques doivent tenir compte des deux côtés. Les Américains qui ont acheté des maisons, par exemple, se sont comportés comme Homer Simpson. Et à l’autre bout, on a les traders de Wall Street. Ils ont agi comme des surhommes, genre Dr Spock. Dans un match de boxe entre Simpson et Spock, le premier ne peut gagner qu’avec un coup de pouce de l’État.

Que préconisez-vous? Comment l’État peut-il aider Homer Simpson?

Thaler: Commençons par les crédits à la consommation. Quand il hypothèque ses biens, le consommateur doit savoir ce qui l’attend. De même quand il commande une carte de crédit.

Les institutions financières doivent fournir des informations plus transparentes. La brochure d’information typique qui accompagne une carte de crédit américaine compte trente pages. Trente pages! Allez vous y retrouver… Cela doit changer.

Et nous avons besoin de la même transparence dans le secteur financier. Personne ne devrait pouvoir réemballer une hypothèque dans des produits de placement que seuls les spécialistes comprennent.

Trouvez-vous que l’administration Obama prend les mesures qui s’imposent?

Thaler: Elle essaie, en tout cas. Mais il y a ce Congrès… Les députés veulent toujours avoir leur mot à dire (il rit). Nous devons aussi faire attention à ne pas tirer de conclusions hâtives. À cet égard, la crise financière a beaucoup de points communs avec la catastrophe pétrolière du Golfe du Mexique. Bientôt, nous allons entendre des voix s’élever pour interdire les forages en haute mer. Tout comme les voix qui souhaitent limiter radicalement le négoce des produits dérivés. C’est un mauvais réflexe. Si nous allons dans ce sens, nous risquons d’y laisser une part de notre prospérité. Et ce dans un moment particulièrement douloureux, après la pire récession depuis longtemps.

Comment entendez-vous peser sur la politique du Royaume-Uni? Vous êtes en effet le conseiller du premier ministre David Cameron.

Thaler: En Grande-Bretagne comme aux États-Unis, le secteur du crédit à la consommation manque cruellement de transparence. C’est dangereux. Oui, Cameron a déjà annoncé qu’il allait incorporer, dans sa stratégie, mes idées sur la transparence. Reste à voir ce que cela peut donner dans la pratique. Le président de la Corée du Sud a lu mon livre « Nudge », paraît-il. Et il impose la même chose à ses conseillers. Cela dit, on peut se demander si mon avis va réellement influencer la politique sud-coréenne. Je n’ai d’ailleurs jamais rencontré le président (il rit).

Ce qui est sûr, c’est que votre ami et partenaire de golf Eugene Fama a perdu de son aura au détriment de l’école « behavioural finance ». En parlez-vous sur le green?

Thaler: (Il rit.) Ah, Gene est un chouette type! Vraiment. Nous nous entendons très bien. Mieux: nous sommes d’accord sur la plupart des sujets. Mais pas question de parler d’économie en jouant au golf. C’est comme la religion et la politique. Quand la divergence d’opinions est trop profonde, il ne sert à rien de chercher un compromis.

source echo juin10

 
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