Art de la guerre monétaire et économique

Bruno Bertez : De la crédibilité des stress-tests

Bruno Bertez :  De la crédibilité des stress-tests

  La financiarisation et la globalisation se sont développées parce que le risque a été nié. Le risque a été rejeté hors du système des marchés.

L’APPAREIL BANCAIRE ET FINANCIER EUROPÉEN EST INSÉRÉ DANS LE GRAND SYSTÈME DOMINÉ PAR LES ANGLO-SAXONS, GOUVERNÉS PAR LEURS RÈGLES ET LEURS PRATIQUES…

PLUS DE BERTEZ EN SUIVANT :

Nous n’avons jamais eu d’admiration pour Greenspan, considérant qu’il était une fausse valeur médiatique. Une sorte d’oiseau de beau temps, sans véritable vision. Un opportuniste sans authentique conviction philosophique ou économique. Au lieu d’être le référent, la statue du Commandeur d’une époque dedérives, il en a été l’alibi. Il a justifié et rationalisé tous les excès.

Le récent ouvrage de Frédérick Sheehan «Panderer to Power» ou comment Greenspan a enrichi Wall Street et laissé un héritage de récession, ce livre doit être lu par tous ceux qui ont besoin, pour agir dans le présent, de comprendre le passé.

En revanche, nous respectons Jean-Claude Trichet. Nous apprécions sa sobriété. Ses interventions sont cohérentes, elles s’inscrivent dans un cadre analytique qui s’efforce, malgré quelques contorsions diplomatiques obligatoires, de rester clair et rigoureux.

A la tête de la BCE, soutenu par le socle des principes économiques et monétaires allemands, Trichet, lui, reste un point d’ancrage, une référence qu’il faut écouter avec respect et analyser.

Tout ceci pour vous dire que sa très récente intervention devant le Centre d’Études Financières de l’Université Goethe de Francfort mérite que l’on s’y attarde.

Cette intervention est importante. Elle s’inscrit dans le cadre de la stratégie de communication européenne face à la crise présente. Elle expose le cadre dans lequel se situe l’action de la BCE; la cohérence de cette action et donc, a contrario les divergences avec les positions anglo-saxonnes.

La BCE continue de parier sur la stabilité. Elle refuse de se rallier à la dérive de la fuite en avant comme l’ont fait les Anglo- Saxons. Elle s’accroche aux vertusclassiques, raisonnables, de bon sens, qui fondent l’économie: épargne, investissement, productivité, effort, monnaie saine, etc. Elle croit que le long terme est important plus que le court terme. Elle ne partage pas l’idée que sur le long terme, nous serons tous morts. C’est le socle allemand.

L’héritage.

Sur cet héritage, sont venus se greffer les apports de la modernité. Schématiquement et pour le sujet qui nous occupent, ces apports, ce sont la financiarisation et la globalisation.

On pourrait ajouter l’extension des frontières européennes aux pays qui n’avaient pas vocation à en faire partie, les fameux pays du Club Med. Mais ce n’est pas essentiel. Cela nous paraît un relatif détail dans le tableau fondamental. L’actualité de la crise provoquée par ses pays est trompeuse, elle agit comme une loupe, elle grossit.

Le socle allemand de la BCE estil compatible avec les apports de la modernité que sont la financiarisation et la globalisation? Nous pensons que non.

Il y a une contradiction majeure entre les deux aspects. Et que c’est cette contradiction majeure qui est à l’oeuvre comme une redoutable «taupe» pour miner la position européenne.

La contradiction interne européenne, celle qui détermine tout, celle qui gouverne sans qu’on en ait vraiment conscience, c’est celle qui existe entre d’un côté les principes de base allemands et de l’autre côté, l’insertion des agents financiers et bancaires européens dans le monde global.

La sur-exposition des agents économiques et financiers européens au marché mondial est incompatible, radicalement pensons-nous, avec le maintien des principes allemands.

L’appareil bancaire et financier européen est inséré dans le grand système dominé par les Anglosaxons, gouvernés par leurs règles et leurs pratiques. On l’a vu à l’occasion de la crise des subprimes, mais aussi à l’occasion de la crise grecque et de la crise de l’euro, exacerbés par les pratiques anglosaxonnes de rating, de ventes à découvert, de spéculation sur les dérivés, etc.

L’imbrication des bilans bancaires, des risques, des assurances, des refinancements, fait que pour une partie, une énorme partie, le système européen ne peut échapper à la logique anglo-saxonne et c’est cette partie qui est en contradiction, en antagonisme, avec les principes allemands qui fondent la monnaie européenne qui fondent la BCE.

Le bancaire et le financier sont le cheval de Troie anglo-saxon dans le système européen. Son talon d’Achille. Et ce n’est pas la médiocreidée, pour prendre un exemple, de la création d’une agence de rating européenne, qui changera grand chose. La surexposition à la finance globale, l’insertion dans le grand marché mondial de l’argent, sont incompatibles avec le maintien des principes de base fondateurs de l’euro et de la BCE.

La financiarisation et la globalisation se sont développées parce que le risque a été nié. On a repoussé les limites. Le risque a été rejeté hors du système des marchés, hors du système privé; il a été rejeté car assumé, assuré par la FED. Le fameux «Put Greenspan» c’était cela. Cela a permis de nier le risque, d’en fausser le prix, de le réduire quasi à zéro.

Avec la révélation de la crise, est venue la révélation des contradictions: le risque est global, mais l’assurance, elle, reste limitée, nationale.

Les banques et les marchés européens ont besoin eux aussi de bénéficier d’un put illimité de la Banque Centrale et même d’un Trésor Central, mais la BCE, niles gouvernements, ne veulent ou ne peuvent accorder ce put. Il faudrait un gigantesque Quantitative Easing (QE), une énorme recapitalisation des banques européennes.

Tout en en ayant les moyens, l’Europe dans ses institutions et ses principes, n’a pas la possibilité d’y procéder. Elle n’en a pas la possibilité, elle n’en a pasenvie, elle n’en a peut-être même pas conscience.

Les contradictions exposées ci-dessus sont-elles identifiées au sein de l’ensemble européen? C’est une question et elle est importante, car identifier un problème, c’est déjà une étape vers la solution. Il y a des indices qui montrent que le problème émerge; mais il faut bien le dire, cette émergence débouchesur des décisions et des propositions dérisoires telles que l’agence de rating européenne, la tentative d’isolement du marché financier européen par restriction des ventes à découvert, l’encadrement de l’usage des CDS, la volonté d’instaurer une taxe sur les opérations financières, la limitation des bonus, la taxe sur les bénéfices des banques… Tout cela va dans le même sens, la tentative d’isoler le système européen, de le mettre à part du système mondial dominé par les Anglo-Saxons.

 Mais c’est évidemment le petit bout de la lorgnette car les vrais déterminants de l’insertion de la finance et de la banque européenne sontailleurs. Ces déterminants, on les retrouve dans le colossal besoin de financement obligataire qui se profile pour le secteur financier entre 2010 et 2013. Dans l’incontournable besoin d’accéder au marché de gros des liquidités.

Dans la vitale nécessité de reconstituer les capitaux propres et en conséquence l’obligation d’offrir un niveau de rentabilité compétitif.

BRUNO BERTEZ agefi juil10

Le maillon faible des banques

Nous avons analysé de près l’intervention de Trichet devant l’Université Goethe. Nous y avons trouvé des choses intéressantes qui confirment le bien-fondé du respect que l’on doit au patron de la BCE.

Il a déclaré: «il est trop tôt pour dire que la crise est terminée». C’est un point excellent.

Il a estimé que «des efforts restaient à accomplir concernant la réforme de la régulation, des marchés financiers».C’est encore bien.

Il a expliqué «les mesures de consolidation budgétaires vont aider le redressement actuel à se transformer en croissance durable». Pourquoipas? A condition de ne pas être trop exigeant sur le taux de cette future croissance durable.

Tout cela est bien et change des discours anglosaxons mais, sur le fond, sur la contradiction majeure qui existe entre la spécificité européenne et l’insertion dans la finance globale: rien.

La crise de la finance souveraine européenne a bon dos. Elle permet de focaliser le débat là où il n’est pas; elle permet d’escamoter le débat là où il est.

La réalité est que les trois aspects, crise financière, crise bancaire, crise de la finance souveraine, sont organiquement liés. Ils sont indissociables. Toutest en boucle, c’est la circularité absolue. Dans la hiérarchie des problèmes, contrairement aux apparences, ce qui s’impose d’abord, c’est le problème du désastre bancaire. Pourquoi? Parce que le traitement de la situation des banques est la clé qui permet de trouver des solutions au refinancement des souverains.

Parce que un euro de capital bancaire produit, par le jeu des multiplicateurs, des dizaines d’euros de refinancement ailleurs. Parce que les banquessont le maillon faible du système et l’Epée de Damoclès qui menace la confiance.

La BCE, Jean-Claude Trichet, les Allemands, croientils un seul instant que la dérisoire parodie des stresstests va d’un coup de baguette magique changer la situation réelle du système bancaire européen?

Les stress-tests américains ont joué positivement pour tout un ensemble de raisons, de conditions que l’on ne retrouve pas en Europe. En particulier, grâce à la connivence systémique et médiatique et surtout grâce à l’implication de la Réserve fédérale et du Trésor. Moins que les stress-tests et leurs résultats, ce qui a joué, c’est la certitude que la Fed et le gouvernement iraient jusqu’au bout pour assurer la solidité des banques. Les stress-tests ont joué non pour leursrésultats, mais pour l’estampille que la Fed et le Trésor appliquaient sur la feuille de ces résultats. Il faut noter que les stress-tests américains n’ont pas été attaqués de l’extérieur par des forces hostiles. Les stresstests européens n’auront pas cette chance. Certains veillent, concurrence, compétition, rivalité obligent.

Dans la presse américaine du week-end dernier, nous avons relevé «les stress-tests européens ne peuvent avoir des effets positifs: les banques connaissent leursituation, elles savent que chez les autres, c’est pareil que chez elles». Dans le Herald Tribune, on va encore plus loin: «est-ce que la BCE elle-même seraiten situation de passer les stress-tests avec succès?». (BBz)

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