Douce France

La France prise en otage par la minorité par Pierre Weiss

La France prise en otage par la minorité par Pierre Weiss,

A la radio : Plan de rigueur annoncé.Royaume-Uni : C’est l’heure du thé.France : C’est l’heure du cocktail Molotov. 

A la radio : Plan de rigueur annoncé.
Royaume-Uni : C’est l’heure du thé.
France : C’est l’heure du cocktail Molotov

Pierre Weiss, sociologue, vice-président du Parti libéral-radical suisse , s’inquiète de la capacité des mouvements syndicaux, pourtant faiblement représentés, à bloquer un pays entier, jetant une lumière crue sur l’inanition de la majorité…

PLUS DE PRISE DOTAGES EN SUIVANT :

Dans le combat sur l’âge de la retraite, une réforme aussi nécessaire que tardive imposée par le président Sarkozy, et qui a été définitivement adoptée par le parlement, le pouvoir de la rue ne l’aura finalement pas emporté. Et pourtant, l’odocratie, cette forme dévoyée de gouvernement où une minorité peut bloquer la marche d’une nation, sort ragaillardie de son combat contre la démocratie française. Il y a à cela plusieurs raisons institutionnelles.

La principale en est l’absence d’une véritable séparation des pouvoirs qui hoquette de déséquilibres en blocages.

Le système électoral majoritaire n’est pas exempt non plus de responsabilité dans la mise hors voix des oppositions en rendant les coalitions et leurs obligations de compromis si rares.

Quant au peuple français, hors échéances électorales, il n’a pas été appelé à développer une culture référendaire, n’ayant été consulté qu’à neuf reprises depuis l’adoption de la Ve République. Au total, la démocratie représentative française se trouve mal prise par les défis qui se posent à l’Hexagone, probablement plus que maints pays étrangers amenés eux aussi à se réformer.

D’autant qu’une nouvelle doxa voudrait que la démocratie soit participative pour être légitime. L’égérie de Poitou-Charentes a ainsi voulu importer, en toute bravitude, l’expérience de Porto Alegre pour en faire le plan A de sa démocratisation de la démocratie française. Sans se rendre compte de la délégitimation qui en découle pour ses institutions.

A la source du mal français, il y a donc la confusion dans laquelle s’enfoncent les pouvoirs.

 L’exécutif qui commande au législatif et parfois au judiciaire.

L’énarchie qui régit les ministères et tant de grandes entreprises, surtout parapubliques.

 Les médias qui entretiennent des liens souvent intimes avec les gouvernants et font l’objet de trafics d’influence.

 Les syndicats – 10% à peine de l’ensemble des travailleurs en sont membres – dont l’importance réelle est sans commune mesure avec leurs organisations sœurs d’Allemagne, de Scandinavie ou de Suisse, mais qui dominent encore certaines citadelles, singulièrement les transports publics et n’hésitent pas à bloquer un pays. Il est d’ailleurs étonnant que la comparaison avec la grève des camionneurs du Chili de 1973 n’ait pas été faite.

En somme, toute cette confusion précipite davantage la France dans la paralysie qu’elle ne l’aide à sortir des difficultés d’un monde devenu plus complexe.

Or, la démocratie représentative est seule à permettre de concilier l’ouverture d’une société au monde avec sa ratification par les citoyens. Pour autant que ces derniers, en leur qualité de spectateurs impartiaux, pour reprendre l’image d’Adam Smith, considèrent que le fonctionnement du pouvoir sert l’intérêt général.

De fait, dans la dispute sur le report de l’âge de la retraite, le jugement du spectateur impartial est obscurci par celui de l’acteur partial. Ce n’est pas étonnant. Les exemples ne manquent pas où les liens familiaux, amicaux, sociaux, professionnels exonèrent a priori de leurs responsabilités le cercle des proches qui ont de bonnes raisons, les leurs, de s’opposer. On a au demeurant observé ce phénomène au début de la controverse sur le raccourcissement de la durée du travail de 40 à 39 puis 35 heures, comme le rappelle Raymond Boudon dans son analyse de la «Situation de la démocratie française» (Commentaire, n° 131, automne 2010). Le niveau d’instruction a toutefois joué un rôle de révélateur essentiel au fur et à mesure des explications données sur le fonctionnement réel de l’économie. Le spectateur impartial a ainsi pu porter un jugement de plus en plus éclairé sur les lubies idéologiques de Martine Aubry.

Reste à comprendre pourquoi le microcosme politico-médiatique est plus sensible à la tyrannie des minorités, surtout quand elles sont organisées à l’image des syndicats français pour prendre un pays en otage, qu’à l’opinion publique, pour ne pas évoquer l’intérêt général. Tout simplement parce que chaque membre de la majorité silencieuse compte sur la réaction de son voisin. Qui ne vient pas. Comme l’économiste Mancur Olson l’a démontré il y a près de quarante ans dans La logique de l’action collective, les calculs de coût-bénéfices incitent individuellement les membres de cette majorité à ne rien tenter, laissant ainsi place libre aux activistes minoritaires. Qui forcent les gouvernants à les écouter. Combien de manifs a-t-il fallu, en mai 68, pour qu’en réaction la France, gaulliste ou profonde, peu importe, se mette enfin à défiler sur les Champs-Elysées?

Bref, quand la séparation bat confusément de l’aile, au point que l’opposition se sent inexistante voire humiliée, quand la psychologie de la négociation fait défaut, quand, cerises sur le gâteau, le scénario se déroule surtout dans la capitale d’un pays hypercentralisé et que le politiquement correct s’en mêle, l’acteur partial a place libre pour enfoncer le coin de ses intérêts minoritaires. Jusqu’à ce que la majorité comprenne et surtout mette en œuvre la défense de ses propres intérêts.

Quant à savoir si l’on peut aussi se plaindre de la tyrannie de la majorité, c’est une autre histoire, qui ne doit pas empêcher, au contraire, d’améliorer la démocratie représentative.

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Grèves : explications de la spécificité franco-française par Jean-Luc Baslé, ancien directeur de Citigroup New York.

 Les grèves à répétition tiennent à une collusion spécifiquement française entre le pouvoir politique et les groupes d’intérêt. Elles disparaîtront avec cette collusion

Pourquoi ces grèves ? Il n’est pas un Français qui ne se soit posé la question.

 Les réponses varient selon les individus. L’un blâme l’absence de dialogue, l’autre l’injustice, un troisième une exception française héritée de la Révolution. Aucune n’est vraiment satisfaisante. Dans un excellent article, Raymond Boudon l’attribue à l’effet Olson, c’est-à-dire à l’accaparement du pouvoir par des groupes d’influence.(1) Cette tyrannie des minorités est d’autant plus forte en France que « l’exécutif jouit d’un pouvoir démesuré ». Les politiques sont élaborées « à partir de compromis passés entre le pouvoir politique et divers groupes d’influence ». La réforme des retraites en est l’exemple même. 

Interrogé, le spectateur impartial, cher à Adam Smith, se prononcerait pour une retraite à points, mais rejetée par la CGT celle-ci n’est pas retenue par le pouvoir. Frustrés, des Français descendent dans la rue alors que d’autres fustigent le manque de courage des autorités politiques. Avec un cynisme achevé que n’aurait pas renié Staline, la CGT se range du coté des manifestants pour leur montrer sa détermination à les défendre. Les choses peuvent-elles en rester là ? Sommes-nous condamnés à vivre dans ce que Michel Crozier appela « La société bloquée » ?

 Des sociologues, des économistes et des politiciens pensent qu’il nous faut évoluer. Cette nécessité nous est imposée de l’extérieur : la mondialisation a radicalement modifié les règles du jeu politique et l’appartenance à la zone euro nous impose des contraintes auxquelles nous ne pouvons nous soustraire. Le cocon politique français, c’est-à-dire cette connivence entre pouvoir politique et groupes d’intérêt, est dépassé. La solution réside, nous dit Raymond Boudon à juste titre, dans « un approfondissement de la démocratie parce qu’elle amplifie le rôle du spectateur impartial et neutralise ainsi la tyrannie des minorités actives ». Pour le comprendre, arrêtons-nous quelques instants sur ces groupes d’intérêt puis voyons comment la mondialisation fait évoluer le jeu politique.

 Le cocon français 

Qui sont ces gens qui monopolisent le pouvoir ?

Ils sont connus. Ce sont les corpsards, les syndicats, les loges, etc. Leur pouvoir a été maintes fois dénoncé sans que rien ne change.2 A quoi tient-il ? A plusieurs choses. La première et la plus naturelle est leur succès jusque dans les années 90. Le rebond de la France après la Seconde Guerre mondiale était inespéré. Il est dû aux options du Conseil national de la Résistance et à des visionnaires comme Jean Monnet et Robert Schuman. Le retour du général de Gaulle conforta la monopolisation du pouvoir par l’oligarchie. C’est l’heure du renouveau, de l’indépendance nationale, des champions nationaux dont la direction est confiée aux ingénieurs des mines et aux inspecteurs des finances. S’instaure alors une entente tacite entre directions des grands groupes et syndicats pour assurer la paix – c’est le dialogue social. Les crises pétrolières mettent fin aux Trente Glorieuses mais la France n’en souffre pas trop si ce n’est que son endettement décolle. Observateur attentif, Ezra Suleiman surpris par cette performance la met au compte de l’oligarchie.(3) 

La seconde raison qui se rattache à la première, tient à cet antagonisme Etat–marché si typiquement français qui veut que l’Etat soit bon par nature et le marché suspect.

Il y aurait beaucoup à dire sur cette fixation qui transforme l’Etat en un père de famille pour mieux gommer ses défaillances : guerres de décolonisation, dévaluations à répétition, déficit de la Sécurité sociale, endettement toujours plus grand, état de nos prisons ou atteintes répétées aux libertés individuelles qui provoquent l’ire de l’Europe, etc.  A l’inverse, le marché, c’est-à-dire le libéralisme qualifié un peu vite d’anglo-saxon – manière discrète de le discréditer alors que les Français ont contribué à son élaboration(4) et que la Révolution est d’essence libérale – le marché donc est accablé de tous les maux. Il ne produit rien qui vaille, selon ses détracteurs, alors qu’il est le créateur de la richesse nationale dont ils se nourrissent. Les Français leur emboîte le pas. C’est ainsi que les grutiers de Marseille sont en grève, sciant la branche sur laquelle ils sont assis puisque le trafic se détourne progressivement et définitivement vers Gênes et Barcelone. Il y a là une incongruité difficile à saisir si ce n’est que l’objectif de dirigeants de la CGT n’est pas la défense des intérêts des travailleurs mais l’établissement d’un système politique autoritaire dont ils seront les premiers bénéficiaires. 

Karl Marx nous l’a dit : la Révolution française est inachevée. C’est la troisième raison de la longévité de l’oligarchie française. La haute administration s’est glissée dans les oripeaux de l’aristocratie.

Elle s’est affranchie des lois. Ghislaine Ottenheimer nous le rappelle : aucun inspecteur des finances n’a jamais été condamné si ce n’est Jean-Yves Haberer encore s’agit-il là d’une combinaison d’évènements exceptionnelle : un ministre des finances, ancien expert-comptable de son état, Jean Arthuis, qui tient le prévenu pour responsable de la déconfiture du Crédit Lyonnais et un président de la République, Jacques Chirac, ancien conseiller d’Etat, qui n’éprouve guère de sympathie pour le corps d’origine du dit prévenu.(5) Autre exemple : Daniel Bouton, ancien PDG de la Société Générale, inspecteur des finances, peut s’estimer satisfait. Après l’affaire de la fraude à la TVA, il sort à nouveau vainqueur dans l’affaire Kerviel. Mais qui est dupe de cette parodie de justice ? Que l’ancien trader soit coupable, personne n’en doute. Qu’il soit le seul, personne ne le croit. De deux choses l’une : ou la direction générale couvrait ses activités et elle est co-responsable ou elle les ignorait et elle est coupable de négligence. Quel dirigeant d’entreprise agroalimentaire dont les produits contiendraient de la salmonelle échapperait à la justice au motif que son directeur des achats s’est montré négligent ? Qui s’est ému du suicide du chauffeur de Marc Blondel, ancien patron de FO ? Qui a oublié l’apostrophe de Georgina Dufoix dans l’affaire du sang contaminé : « responsable mais pas coupable ». L’histoire retiendra que seul Edmond Hervé, maire de Rennes, fut condamné.« Selon que  vous serez puissant ou misérable, les jugements de cour vous rendront blanc ou noir ».(7) 

Une ère nouvelle 

La chute du mur de Berlin et l’adoption de « l’économie de marché socialiste » par le XIVème Congrès du Parti communiste chinois annoncent la globalisation et, avec la création de l’euro, sonnent le glas de « l’exception française », mythe inventé par l’oligarchie ou, la nomenklatura, pour reprendre le mot d’Alexandre Wickham et de Sophie Coignard, pour justifier son pouvoir.(2) Mythe est le mot juste car il renvoie à l’Union soviétique dont la France serait un clonage (souvenez-vous, on nous disait dans les années 1980 que : « la France était une Union soviétique qui avait réussi »).

 Or nous dit Hannah Arendt, un tel régime (soviétique) tire sa légitimité d’une grossière propagande faite de mensonges et de contrevérités présentés comme des faits incontestables. L’économiste Christian Saint-Etienne ne dit pas autre chose de la France dans son livre : « L’Etat mensonger » ou l’historien Jacques Marseille dans le sien : « Le Grand gaspillage – les vrais comptes de l’Etat » ?

Le modèle français, pur produit de la nomenklatura, est à bout de souffle. Il est inadapté au 21ème siècle où le succès repose sur l’initiative, la rapidité d’action, l’écoute de ses interlocuteurs, etc. Adapté à l’hexagone, ce modèle flotte dans le monde globalisé d’aujourd’hui comme un mannequin dans des vêtements trop larges. Le très vanté dialogue social se fait sur le dos des entreprises qui ne votent ni ne manifestent, mais s’acharnent à compenser le coût par des gains de productivité. La mondialisation leur donne une alternative : délocaliser. D’où les cris d’orfraie poussés par l’oligarchie devant ce crime de lèse-majesté.

 

On assiste alors médusé à ce spectacle irréel d’une France qui se fait la championne d’un modèle économique et social dépassé quand le monde se globalise. La retraite à soixante ans et les 35 heures dont Martine Aubry nous promettaient qu’elles seraient adoptées par les économies avancées sont des mesures des années 60 qui coûtent chers et mettent la France en infraction de ses engagements européens. Sans la maîtrise de sa politique monétaire et bientôt de sa politique budgétaire, avec un euro lui imposant un taux de change fixe à l’intérieur de la zone et flexible à l’extérieur, sa liberté d’action est réduite. En juin 1940, les Allemands ont envahi la France avec leurs panzers. En 2015 (ou plus tôt, la date reste à définir), ils reviendront avec leurs calculettes et leurs ordinateurs pour expliquer aux Français comment gérer leur pays à moins qu’ils ne choisissent de s’en détacher pour se tourner vers l’Est, la Russie – terre traditionnelle d’expansion – la Chine, l’Inde, etc.

 

Le lien qui unit les peuples à leurs dirigeants repose sur une entente tacite : les règles qui régissent leurs rapports doivent être équitables. Dans la pratique, les peuples sont prêts à supporter beaucoup d’entorses à ce principe si leur quotidien est assuré. Ainsi, l’empire soviétique, foncièrement inique, assurait-il au peuple russe le gîte et le couvert. Ruiné par l’expédition afghane et la guerre des étoiles, il s’écroula tout aussi brutalement et pour la même raison que son prédécesseur : son incapacité à nourrir la population. En sommes-nous là ?

Non, mais les récentes comparaisons dans la presse avec juin 40 en dit long sur l’inquiétude de certains. Daniel Cohen-Bendit, ce révolutionnaire honni jadis qui aujourd’hui fait figure de réformateur respectable, note que « dans les années 60, nous estimions que le future nous appartenait  et nous voulions avoir notre mot à dire. Aujourd’hui, les jeunes ont peur du futur. »(6) Dans un récent article, les économistes Patrick Artus et Jean-Hervé Lorenzi remarquaient que la France était le pays de l’OCDE qui avait le plus régressé au plan industriel, « de la fin des années 1990 à aujourd’hui, la production industrielle a reculé de 10%, l’emploi industriel de 20%, la part de la France dans le commerce mondial est passé de 6,5% à 3,7%, le nombre d’entreprises exportatrices de 110.000 à 91.000 (contre 245.000 en Allemagne et 200.000 en Italie. »(8) Si, comme le pense Ezra Suleiman, le succès de la France de 1945 à 1990 est à mettre au crédit de l’oligarchie, son échec depuis cette date doit lui être imputé.

 Dès lors faut-il s’étonner que certains s’alarment ? La France tombe, nous dit Nicolas Baverez. La France se décompose s’inquiète Thierry Desjardins. La France va-t-elle disparaître, demande Jean-Claude Barreau. Ces réflexions ne sont pas liées à la crise économique actuelle. Elles la précèdent de plusieurs années (dans l’ordre des ouvrages cités : 2003, 2002, 1997). Il ne s’agit pas de vues circonstancielles mais d’analyses de l’inadaptation de la France aux défis de la mondialisation. Devant ces menaces, certains sont tentés par le repli sur soi, le retour en arrière, le passéisme. Le général Bigeard « crie sa vérité », Jacques Julliard pleure sur « le malheur français » et Eric Zemmour s’attendrie sur la « mélancolie française ». On croit entendre Jules Méline, ministre de la IIIème République, prôner le retour aux champs pour mieux oublier la défaite de 1870 ! 

Approfondir la démocratie 

Les Romains conquirent le cœur de leur empire naissant en une cinquantaine d’années.  A la question que Polybe, l’historien grec, se posait de savoir ce qui expliquait leur extraordinaire succès, il répondit : la constitution de la jeune république.  Par elle, les destinées de Rome et du peuple étaient liées. Cette communauté d’intérêts, c’est-à-dire ces droits et ces devoirs qui lient un peuple à la nation, assurait son succès. Il en va de même des Etats-Unis. John Adams et Thomas Jefferson, les deux principaux rédacteurs de la constitution américaine, s’attachèrent à concilier deux objectifs en apparence contradictoire : créer un Etat fédéral fort capable de protéger les treize colonies des convoitises européennes, et défendre le citoyen contre ce même Etat susceptible d’abuser de son pouvoir.  Ils y parvinrent par l’application de deux principes : le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et la séparation des pouvoirs. 

Lorsque de Gaulle demanda à Michel Debré de rédiger la Constitution de la Vème République, il souhaitait un instrument à sa mesure lui permettant d’asseoir son autorité pour restaurer le prestige de la France.  Par son éducation et son expérience, il connaissait deux formes d’organisation : l’Eglise et l’armée, l’une et l’autre autoritaire et hiérarchisée. L’influence de ces deux modèles sur la constitution est patente. On y retrouve une concentration des pouvoirs entre les mains du président. Son texte contredit ses principes fondateurs.  Alors qu’elle déclare être un gouvernement du peuple, par le peuple et pour le peuple (art. 2), les nominations aux emplois civils et militaires qu’elle autorise au Président de la République, directement ou indirectement, excèdent celles du Président des Etats-Unis. Elle renforce ainsi la nature technocratique du pouvoir.

 

De Gaulle n’ignorait pas que pour assurer la grandeur du pays, il lui fallait l’adhésion profonde des Français, mais militaire dans l’âme, obsédé par le prestige de la France il retint entre ses mains une partie du pouvoir qui appartenait au peuple pour le confier à la nomenklatura.  Il n’atteint donc que partiellement son but.  Le prestige de la France fut restauré mais pas sa puissance.

 La communauté d’intérêts est imparfaite. L’équilibre entre droits et devoirs n’est pas atteint. En conséquence, le dynamisme des Français, c’est-à-dire leur capacité à s’investir quel que soit leur domaine d’activité en souffre. Ils sont frustrés et la France reste très en deçà de son potentiel dans tous les domaines : scientifique, culturel, militaire, économique, etc.  Ainsi, sommes-nous toujours restés derrière l’Allemagne.  La régionalisation mise en place progressivement à partir de 1972 et formalisée par l’élection au suffrage universel direct des conseillers régionaux à compter de mars 1986 a quelque peu desserré l’étau mais n’a pas fondamentalement changé la constitution.  Les réformes Raffarin et Fillon sont des demi-mesures votées presque à regret par la droite et rejetée par la gauche.

 

L’avenir est dans un projet à construire et non dans un illusoire retour sur le passé. Et pour cela, cessons « d’emmerder les Français », comme le conseille Thierry Desjardins, oublions « l’illusion jacobine », comme nous le demande Edouard Balladur. « Approfondissons la démocratie », comme nous le conseille Raymond Boudon. Libérons les forces vives de la nation. Brisons les chaînes qui entravent l’action. Supprimons les Grands Corps d’Etat, comme l’ont suggéré plusieurs corpsards et non des moindres. Exigeons des hauts fonctionnaires qu’ils prêtent serment à la République. Otons le pouvoir à une nomenklatura illégitime qui étouffe la France. Desserrons l’étau dans lequel elle enferme les citoyens pour mieux les contrôler. Equilibrons les pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. Donnons à la France une structure fédérale – facteur de dynamisme comme le montre les exemples américain, canadien ou allemand. Répartissons les pouvoirs sur trois échelons : central, régional et communal. Faisons plein usage du droit à l’expérimentation.  Prenons nos destinés en mains. Alors, peut-être ces grèves qui font du tort à la France cesseront-elles ? 

Jean-Luc Baslé 

Notes 

1. »Situation de la démocratie française » – Raymond Boudon, Commentaire n° 131, automne 2010.

2. »La nomenklatura française » – Alexandre Wickham et Sophie Coignard, Belfond.

« La dictature des syndicats » – Bernard Zimmern, Albin Michel.

« Les frères invisibles » – Ghislaine Ottenheimer et Renaud Lecadre », Albin Michel.

3. »Les ressources cachées de la réussite française » – Ezra N. Suleiman, Seuil.

4.Quesnay, Turgot, Jean-Sébastien Say, Benjamin Constant, Alex de Tocqueville, Frédéric Bastiat, Léon Walras, etc.

5. »Les intouchables » – Ghislaine Ottenheimer, Albin Michel.

6. »Les Animaux malades de la peste » – Jean de La Fontaine.

7. »In student protests in France, unease and a rite of passage » – International Herald Tribune, 22 octobre 2010.

8.Le Monde, 13 octobre 2010.

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Quand la politique devient religion…par Charles Gave

Publié le 19 octobre 2010 par http://lafaillitedeletat.com/

En ce début de XXIe siècle, nous arrivons enfin au terme de cette erreur intellectuelle qui a traversé tout le XXe siècle et permis à l’État de se réintroduire dans les secteurs où il n’avait rien à faire, au nom de la nouvelle religion. 

La chute inévitable de cette religion qui adore une fausse idole, l’État, se déroule sous nos yeux depuis plusieurs décennies, mais en plusieurs épisodes. 

• Nous avons d’abord assisté à l’effondrement de l’empire soviétique, version «intégriste» de la religion socialiste, dont on ne dira jamais assez que ce fut une très bonne chose et dont le symbole fut la chute du mur de Berlin. 

• Nous sommes actuellement les témoins de l’effondrement progressif de la version molle du socialisme, et de son avatar français, le social-clientélisme, et c’est aussi une autre très bonne nouvelle. Il a d’abord touché la Suède en 1992, aujourd’hui l’Europe du Sud… demain la France. Il va nous falloir remplacer le social-clientélisme, source de toutes les corruptions, par un nouveau système, le social-libéralisme, qui ne pourra être fondé que sur la liberté. 

Nous allons devoir nous référer à nouveau aux principes énoncés par les Lumières, en les adaptant aux temps actuels…

 En réalité, le marxisme, que ce soit dans sa version dure ou molle, reste inébranlable sur ses principes fondamentaux, le principal étant que certains secteurs doivent être soustraits aux marchés et au libre choix des consommateurs pour être confiés à l’État ou à ses représentants. Il existe ainsi, au centre même de nos économies, des pans entiers qui sont organisés selon des principes que Lénine ne renierait pas. Pour confirmer ce diagnostic, examinons la partie communiste qui se dissimule au cœur de nos systèmes. Il s’agit des secteurs où les prix de marché n’existent pas et où les ressources sont distribuées selon des critères politiques, ce qui conduit à la fois à l’endettement puis au rationnement et enfin à la banqueroute. 

Dans notre beau pays, il s’agit au minimum de la santé, de l’éducation, des transports et de l’administration centrale ou locale… Tous ces secteurs à organisation communiste n’existent bien sûr que parce que l’État leur a octroyé un monopole et envoie ses gendarmes à qui refuse de les utiliser. Ils fonctionnent donc sans prix libres ni concurrence et grâce à la violence légale que l’État a mise à la disposition du clergé de cette nouvelle religion, dont le pouvoir politique s’est incroyablement accru, alors qu’il n’est élu par personne et ne produit rien de façon concurrentielle, ce qui est pour le moins troublant. 

Dans le fond, sans gendarmes, pas de service public à la française ni de juteuses rentes de situation. 

Les autres secteurs sont composés d’acteurs en concurrence les uns avec les autres, qui doivent essayer de convaincre le consommateur d’acheter leurs produits sans bénéficier du secours du monopole et de l’appui des gendarmes. 

Pour mesurer les poids respectifs du secteur communiste et du secteur libre dans l’économie française, prenons la «valeur ajoutée» créée par ces deux sous-économies en retenant les chiffres de l’Insee. Comme le disait l’un de mes professeurs à Toulouse, dans ma jeunesse, à un moment ou à un autre, une société doit choisir entre le pied (dans le derrière) de Joseph Staline et la main (invisible) d’Adam Smith. Le poids relatif de ces deux secteurs est exprimé par le ratio entre le pied (de Joseph Staline) et la main (d’Adam Smith), ou mieux encore un rapport entre les poids respectifs de la contrainte et de la liberté… 

Le résultat est édifiant : la contrainte ne cesse de progresser au détriment de la liberté.

 

 Le président élu en 1981, dont tout le monde m’explique avec des airs gourmands que sa ruse diabolique et son côté «florentin» ont mené à la destruction du Parti communiste en France, a en réalité présidé de 1981 à 1985 à la plus grande expansion de l’économie communiste par rapport à l’économie capitaliste que la France ait connue. C’est de cette habileté-là que nous risquons de crever trente ans après… Les crimes en Histoire se payent très souvent avec un grand retard. De plus, remarquons que les partis communistes en Europe ont partout disparu au cours de cette même décennie, sans pour cela que le poids de l’État soit monté en flèche, au contraire.

 

La France est, du fait de cet homme, le seul pays européen à avoir raté la révolution libérale du début des années 1980, et c’est l’une des raisons de notre vulnérabilité actuelle. 

Le poids de l’État s’est donc accru depuis trente ans, voilà qui est indiscutable. Mais au fond, qu’est-ce que cela peut bien faire? Si c’est ce que les Français veulent et expriment dans leurs votes, n’est-ce pas là le résultat normal d’une saine démocratie ? Si les Français préfèrent la consommation publique à la consommation privée, pourquoi devrais-je mettre en cause cette préférence? 

L’ennui, c’est que tous ces secteurs étatiques ne sont jamais en surplus; imaginez la Sécurité sociale, qui en est à son énième plan de redressement, excédentaire ? Chacun voit le côté farfelu de cette idée. Pour un bien précieux comme la santé, si le prix tend vers zéro (gratuité totale des soins), la demande devient infinie et le secteur doit être rationné autoritairement plutôt que par le marché, c’est-à- dire par des choix individuels. Encore une fois, le pied plutôt que la main. 

Les secteurs étatiques sont donc tous et toujours en déficit et doivent emprunter pour boucler leurs budgets. Et la somme de ces déficits passés s’appelle… la «dette», qui est le sujet de ce livre. Et quand on émet de la dette, on fait payer les générations futures qui, elles, n’ont pas voté. 

Cela revient à une taxation sans représentation, ce qui est profondément antidémocratique. Je n’ai pas le droit de voter des lois qui contraindront la liberté politique de mes petits-enfants. Comme le dit une vieille plaisanterie, toute politique qui prend de l’argent à Pierre pour le donner à Paul aura le soutien sans faille de Paul. Quant à Pierre, il protestera d’autant moins qu’il n’est pas encore né…

 

http://lafaillitedeletat.com/2010/10/19/quand-la-politique-devient-religion/

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Le cadeau empoisonné de François Mitterrand

Comment diable le prolétariat français ose-t-il afficher son égoïsme avec autant d’impudeur ? Il ne s’agit pas ici de la forme, mais du fond. Il est choquant, certes, qu’un héraut de la lutte des classes brandisse, du haut de sa barricade, le droit de grève comme finalité autorisant tout, de l’enquiquinement des citoyens à l’étranglement de l’économie. Mais ce n’est finalement là que l’avatar d’un milieu nourri à l’image subliminale du grand soir. Par contre, comment imaginer un tel aveuglement face à la pyramide des âges et au principe de répartition qui préside au paiement des retraites, en France comme chez nous ? Comment peut-on, avec autant de désinvolture, faire fi des générations suivantes, qui régleront inévitablement l’ardoise ? Car si les lycéens sont eux aussi descendus dans la rue, ce n’est pas en affirmant leur volonté de payer pour les aînés. Leur égarement dans cette galère tient sans doute d’un besoin de défoulement couplé à la volonté de s’affirmer en défendant une cause, fût-elle erronée. C’est une constante à cet âge ; les cadres d’aujourd’hui peuvent bien le reconnaître, n’est-ce pas ? 

On peut contester la manière dont le camp politique en place présente la question, voire mettre en doute certains chiffres. On peut aussi se rebiffer face au diktat du pouvoir, une tradition bien ancrée outre-Quiévrain, où l’on conçoit mal l’évolution sans mini-révolutions. En Suède, la réforme des retraites de 1998 fut précédée par 14 ans de négociations ! Il est par contre des réalités qui s’imposent d’autant plus qu’elles se vérifient dans la vie de tous les jours.

 La première, c’est le nombre d’actifs face au nombre de retraités. En France, le ratio était de 5 à 1 en 1950 ; il est aujourd’hui de 3,5 à 1, en attendant 2 à 1 en 2040. Quand les actifs paient pour les retraités, principe de la répartition, il est clair que la situation devient intenable.

 

L’allongement de la durée de vie est une autre facette de cette réalité, bien plus tangible encore. En 1910, lorsque la France fixa pour la première fois l’âge de la retraite à 65 ans pour certaines catégories professionnelles, on pouvait à juste titre la qualifier de «retraite des morts», puisque l’espérance de vie moyenne était à l’époque inférieure à 50 ans. En un siècle, elle a toutefois progressé de 30 ans ! Elle est aujourd’hui de près de 78 ans pour les hommes et de 84,5 ans pour les femmes. Résultat : une retraite de 24,5 ans en moyenne pour les Français et de 28,2 ans pour les Françaises, d’après l’OCDE. Ces chiffres sont de 22,4 et 27,8 ans en Belgique, de 19,8 et 24,5 ans dans l’Union européenne à 19, ou encore de 17,6 et 21,1 ans aux Etats-Unis.

 Ce sont là des réalités incontestables… qui ne doivent pas en occulter une autre : l’espérance de vie n’est pas la même pour tous. En France toujours, il semble que celle des ouvriers est inférieure de sept ans à celle des cadres. Et si l’on retient la notion d’«espérance de vie en bonne santé», qualifiée plus scientifiquement de «sans incapacité», la différence atteindrait 10 ans. Mais comment prendre cette réalité en compte ? La question paraît quasiment insoluble. Autre question : en décidant d’abaisser l’âge de la retraite de 65 à 60 ans à dater du 1er avril 1983, François Mitterrand réalisait-il qu’il faisait à ses successeurs un fameux cadeau empoisonné ? Qui sait…

Guy Legrand, directeur adjoint de Trends-Tendances  oct10

EN COMPLEMENT / Les fonds de pension : bons pour les élus locaux mais pas pour les Français par Nicolas Lecaussin le 28 Oct 2010

Les fonctionnaires ont leur fonds de pension par capitalisation (PREFON). Mais les élus locaux ont aussi le leur : FONPEL. Pourtant les fonds de pension et la capitalisation sont interdits aux Français ordinaires qui paient d’ailleurs pour la retraite par capitalisation des élus… Remarques de Nicolas Lecaussin, Directeur du développement de l’IREF

L’IREF a déjà eu l’occasion de révéler l’existence des fonds de pension à la disposition des fonctionnaires (la PREFON – Caisse Nationale de Prévoyance de la Fonction Publique, le RAFP – Retraite Additionnelle de la Fonction Publique) et aussi de la retraite gérée par capitalisation de nos sénateurs. Mais on découvre aussi que les élus locaux ont leur fonds de pension : le FONPEL. Encore une hypocrisie de la part de nos élus alors que les fonds de pension et la capitalisation sont interdits aux Français ordinaires qui paient d’ailleurs pour la retraite par capitalisation des élus…

Le FONPEL est un fonds de pension destiné aux élus locaux qui ont souscrit un contrat pendant leur mandat électif supplémentaire par capitalisation (avec sortie en rente). Créé en 1993, le FONPEL a des réserves s’élevant à 204 millions d’euros pour des engagements de 182 millions d’euros (chiffres Rapport 2008). A son lancement, les cotisations encaissées ne représentaient « que » 7 millions d’euros, en 2008, elles étaient déjà de presque 17 millions d’euros. Les adhérents au fonds sont des maires (23 %), des adjoints (43 %), des présidents et vice-présidents d’Etablissements Publics EPIC(20 %), des conseillers régionaux (4 %) et des conseillers généraux (10 %).

Une politique de placements…ultralibérale

La politique de placements du FONPEL est décidée par une Commission de gestion financière qui réunit chaque semestre les organismes membres (AGF, AXA, CNP). Dernièrement, et malgré la crise, le montant de la part des actions dans les placements a augmenté fin 2008 passant de 16.9 % fin 2007 à 19.6 % fin 2008. Le reste de 80.2 % est constitué des produits des taux. Concernant la composition de la part de son  portefeuille en actions FONPEL choisit la diversification. Quant aux zones d’investissement  la zone Europe est prépondérante à 91.50 %, par rapport à l’Amérique (4.80 %) et l’Asie (3.70 %). Au total, les placements financiers représentaient 201 Millions d’euros en 2008.

Le Rapport d’activité du FONPEL nous avertit que le fonds de pension privilégie « la sécurité et le long terme ».  C’est exactement la caractéristique de la retraite par capitalisation. Les provisions réglementaires sont constituées à hauteur de 208 millions d’euros et sont supérieures à la valeur des engagements du régime. Ce qu’on appelle un complément de retraite assuré.

Les contribuables paient pour la retraite par capitalisation des élus

Mais ce n’est pas tout. Les élus adhérents à ce fonds de pension versent une cotisation qui ne doit pas dépasser 10 % de leur indemnité. La collectivité locale double la mise en contribuant avec le même montant. Ce qui veut dire que le contribuable paie pour la retraite par capitalisation des élus locaux ! Une fois à la retraite, la pension versée par le fonds est fortement défiscalisée (jusqu’à 70 %).

Comme les sénateurs et les fonctionnaires, les élus locaux ont compris l’intérêt des fonds de pension et de la retraite par capitalisation. Pourquoi les interdisent-ils aux autres Français ?

EN LIEN : Douce France : Croissance à crédit, État en discrédit par Nicolas Baverez

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