Idées Courtes, Idées Fausses

Le meilleur du pire: quel est le prix de la démocratie? par Anthony de Jasay

Le meilleur du pire: quel est le prix de la démocratie? par Anthony de Jasay

(Edition Liberty Fund, 2002)

La démocratie ne mérite ni vénération ni éloge, mais un examen minutieux et une résistance face à ses avancées à la marge. Le même traitement qui devrait être accordé à tout autre système politique.

L’économie européenne paraît toujours fatiguée, lente, pénalisée par le corset de l’Etat providence alors que l’économie américaine n’est pas aussi vigoureuse qu’à l’accoutumée. L’Europe est sociale-démocrate, les Etats-Unis ont l’air de pencher dans le même sens. L’opinion est divisée sur les mérites de chacun, mais les frontières se dissipent. L’Amérique semble s’européaniser. Les deux continents sont démocrates.

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Chaque langue distingue entre les mots qui évaluent et ceux qui décrivent. Considérons des paires de mots pour chacune des deux catégories: dans la première, nous trouverons des oppositions telles que «bon-mauvais», «beau-laid», «gentil-méchant», «vrai-faux» et «juste-injuste». Dans chaque cas, le premier mot est indiscutablement supérieur et préférable au second. Dans la deuxième catégorie, nous trouvons des paires telles que «semblable-différent», «grand-petit», «long-court», beaucoup-peu», «égal-inégal». Le premier mot de chaque paire n’est ni supérieur ni plus désirable que le second. Ce sont des descriptions; chaque classement dépend uniquement du contexte qui nous amènerait à préférer long à court ou vice-versa. «Egal-inégal» est une autre paire de mots qui appartient à cette catégorie même s’il en va autrement dans la rhétorique politique actuelle. Il en est de même de «démocratique-non-démocratique».

Winston Churchill aurait dit que la démocratie était le pire système politique à l’exception de tous les autres. C’est un bon aphorisme, mais une piètre théorie de la décision. Ce n’est certainement pas un idéal rationnel à adopter en tant que règle.

Il existe une multitude de systèmes politiques possibles, de la théocratie à la technocratie, du féodalisme à la ploutocratie, de la monarchie héréditaire à la voyoucratie populiste, de la dictature à la démocratie. Chaque système est capable de produire des résultats distincts, bons ou mauvais, auxquels nous pourrions associer diverses probabilités. Il ne servirait à rien de dire que nous refusons d’estimer ces résultats; car que nous les imaginions ou non, ou que nous ayons raison ou non, les résultats se produiraient de toute manière. Il serait préférable d’au moins essayer de les anticiper, même si nous ne sommes pas sûrs de notre opinion, plutôt que d’abandonner et de ne pas essayer. Il est clair que les résultats que produit un système politique ne dépendent pas seulement du système lui-même, mais aussi des personnes et du contexte historique.

Le choix du système politique se traduit, pour reprendre le langage de la théorie des jeux, par une stratégie dans un jeu contre le destin. Chaque stratégie est biaisée en faveur d’une série de résultats allant de très bon à très mauvais. La rationalité nous amène à choisir la stratégie qui présente la meilleure combinaison de résultats ajustée de leurs probabilités.

Une stratégie forte connue nommée «maximin» se distingue de cette règle de rationalité. Ce n’est pas celle qui offre la meilleure combinaison de bon ou mauvais, (où meilleure se définit comme meilleure que toutes les autres), mais celle dont le pire résultat possible est meilleur que le pire résultat possible de toute autre stratégie. Son nom, maximin, signifie maximiser le minimum et conduit à la sélection de la stratégie dont le pire résultat est le meilleur parmi les pires résultats de tous les autres. La démocratie s’inscrit clairement dans cette maximin. C’est le meilleur du pire.

Démocratique! Ce n’est pas un signe d’approbation, ni non-démocratique une forme de condamnation. Comme égal et inégal, ce sont des mots descriptifs. C’est une erreur de réunir démocratie et règle de la loi. La Prusse de Frédéric le Grand, la France de Louis XV et l’Autriche-Hongrie de François Joseph étaient non-démocratiques et adhéraient à la règle de la loi.

Tout mandat de pouvoir politique à l’exception de la démocratie ressemble à la pleine propriété privée foncière qui perdure jusqu’à ce qu’un événement externe lui mette fin. Tout mandat de démocratie correspond à un bail; il contient une échéance à laquelle il se termine et doit être renouvelé. L’obtention d’un bail est l’objet d’une concurrence. Le contrat est accordé par un vote majoritaire à celui qui offre le prix le plus élevé à la coalition potentielle qui décide de son soutien. Le prix doit être payé par l’ensemble de la société, mais principalement par la minorité potentielle. Le résultat est une redistribution nette du meilleur au pire, car un transfert du riche au pauvre peut toujours dépasser celui du pauvre au riche. La mécanique de base de la concurrence politique pour un bail au pouvoir garantit que la démocratie est intrinsèquement égalitaire. L’idéologie égalitaire est la conséquence de ce mécanisme et non sa cause.

Le but final, sur la voie de l’égalité du revenu et de la richesse, n’est jamais atteint. Il n’est pas vraiment recherché, car les gouvernements doivent se surpasser pour embellir et alimenter l’Etat providence. Pour cet objectif et pour le financement de la pléthore de nouvelles idées de «biens et services publics utiles dont le bénéfice (ainsi que Hayek l’ajoute) dépasse le coût»1, le gouvernement est poussé par la pression de la concurrence à accroître sa part au PIB pour ses propres dépenses et à laisser une part du PIB toujours plus faible aux individus. A moins de se révolter, les individus doivent se soumettre car la loi de la majorité garantit que le choix collectif l’emporte sur le choix individuel. Le processus d’adoption de nouvelles idées pour des «services publics dont le profit dépasse le coût» devient frénétique à l’approche de l’échéance du bail du pouvoir. On a l’impression que la fièvre électorale démarre toujours plus tôt.

Le principe de «maximin» est extrêmement coûteux. L’accumulation de capital et l’investissement sont toujours plus modestes, l’adaptation structurelle plus ardue et les déficits plus chroniques en démocratie, ainsi qu’en témoignent la France ou l’Espagne comparées à la Corée, Singapour ou l’Indonésie. La démocratie a ainsi produit un modèle social en Europe et elle œuvre activement dans ce sens aux Etats-Unis.

Tout ceci suggère non pas de se débarrasser de la démocratie et de la remplacer par un miraculeux nouvel ordre, plein de phrases vides et de peu d’autre chose. Cela montre que la démocratie ne mérite ni vénération ni éloge, mais un examen minutieux et une résistance face à ses avancées à la marge. Le même traitement qui devrait être accordé à tout autre système politique.

Par Anthony de Jasay/le temps/oct10

1. F.A. Hayek, The Constitution of Liberty, 1960, Chicago, The University of Chicago Press, p.222, and New Studies In Philosophy, Politics, Economics and The History of Ideas, 1978, London, Routledge, p.144.

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