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Au FMI, le numéro deux est le vrai shogun Par Jean-Pierre Béguelin

Au FMI, le numéro deux est le vrai shogun Par Jean-Pierre Béguelin

Les médias discutent du nouveau directeur général du Fonds monétaire international, mais ils oublient la répartition des pouvoirs à l’intérieur de cette institution où le vice-directeur, un Américain et l’œil du Trésor américain, est souvent un véritable chef. Les connaisseurs se demandent alors qui succédera à John Lipsky lorsqu’il partira en août prochain

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«Si vous ne comprenez pas, c’est très simple», disait Keynes pour décrire l’accord de Bretton Woods du 20 juillet 1944. «Le Fonds monétaire est une banque et la Banque mondiale est un fonds.» Et il le savait parfaitement puisque, chef de la délégation britannique, il venait de passer plusieurs semaines dans cet hôtel majestueux, mais loin de tout. Et, comme souvent, il avait raison. Pour lui et pour le monde anglo-saxon, une banque est une institution qui accorde essentiellement des crédits à court terme, des prêts de liquidité si l’on veut; c’était alors exactement le rôle dévolu au nouveau FMI. De son côté, un fonds d’investissement s’engage par nature sur longue durée pour financer des projets en capital productif, tout à fait ce qu’on attendait de la Banque mondiale pour la reconstruction et le développement. Vu du New Hampshire en cet été 1944, cette dernière devait être le fer de lance de la reconstruction d’après-guerre et jouer ainsi un rôle primordial pour redéfinir l’économie mondiale de demain, le FMI étant confiné à des tâches plus techniques comme avancer des liquidités aux pays en déficit et éviter des dévaluations dites compétitives, contraires aux mécanismes d’équilibre automatique que devait être l’étalon de change or dollar/livre qui venait d’être redéfini. D’où la répartition des jobs encore en vigueur aujourd’hui: à un Américain, la tête de la Banque mondiale et sa tâche stratégique fondamentale, à un Européen celle du FMI et son rôle monétaire technique et ennuyeux, parfait pour un grand commis émanant des Finances ou de la Banque centrale. Depuis 1945, il y eut ainsi dix directeurs généraux venant d’Europe: un Belge, un Néerlandais, un Allemand, un Espagnol, deux Suédois et quatre Français. Ces derniers ont en fait nominalement été à la tête de l’institution 37 ans sur les 66 qu’a vécu celle-ci et, à l’heure où j’écris ces lignes, la candidature de Christine Lagarde indique que ce compte va continuer de grossir ces prochains temps. 

Mais ne nous trompons pas. Tout ne s’est pas passé comme on l’avait prévu au pied du Mont Washington. Il a fallu le plan Marshall pour reconstruire l’Europe, la Banque mondiale n’y suffisant pas. Cette dernière, en revanche, a gagné pour les Etats-Unis de précieux amis parmi les anciennes colonies européennes devenues indépendantes en finançant largement de nombreux éléphants blancs ayant la faveur des potentats locaux. Le FMI, de son côté, s’est heurté rapidement à des problèmes plus graves que la simple gestion des crédits à court terme vu le manque de dollars dans le monde de l’après-guerre. Ce fut en particulier le cas lorsque la livre sterling – une des monnaies clés de l’accord – a dévalué en 1949. Le directeur général s’est trouvé débordé non par manque de compétence mais parce que c’étaient les Etats-Unis qui seuls détenaient le vrai pouvoir monétaire, celui de créer des dollars si recherchés. On a alors nommé un directeur général adjoint avec le titre anglais plutôt ronflant de Deputy General Manager, devenu depuis First Deputy General Manager, qui a dès sa création toujours été attribué à un Américain. Ce furent le plus souvent d’anciens hauts fonctionnaires du Trésor américain qui, leur nouveau bureau étant en fait à portée de fusil de l’ancien, avaient les contacts indispensables avec l’Administration, la Réserve fédérale ou Wall Street.

Plus important peut-être, la plupart d’entre eux avaient aussi des affinités intellectuelles avec le staff du Fonds qui est presque uniquement puisé dans le vivier des grandes universités anglo-saxonnes. De plus, leur position a toujours été forte à l’intérieur de l’institution puisqu’ils en sont les seuls fonctionnaires à même de vraiment pouvoir efficacement discuter avec leur plus gros «actionnaire» et de surcroît l’unique disposant du droit de veto, à savoir les Etats-Unis.

 Dès 1949, le FMI a donc été dirigé par un couple étrange, mais assez classique, celui dont personne ne sait que Monsieur ne tient pas tous les cordons de la bourse. Au gré des personnalités et des problèmes à régler, le partage des compétences et du pouvoir a certes varié entre les deux duumvirs, mais le numéro deux a très souvent été un véritable shogun. Comme c’est presque toujours le cas cependant, ce mariage de raison s’est révélé plutôt solide, résistant aux nombreuses crises qu’a traversées le FMI, dont la fin des changes fixes au milieu des années 1970 et la baisse notable des revenus sur prêts dans les années 2003-2007. Depuis quelque temps, cet arrangement semble malheureusement se déliter. Ces dix dernières années en effet, chacun des trois directeurs généraux successifs a démissionné avant la fin de son mandat: l’Allemand Köhler pour devenir président de son pays en 2004, l’ex-ministre espagnol Rato pour entrer dans une banque d’affaires en 2007 et le Français Strauss-Kahn dans les circonstances que l’on connaît. C’est que l’Europe s’est mise à nommer à ce poste des politiques, des anciens ministres le plus souvent, ce qui n’était pas le cas auparavant. Or, quelle que soit la qualité intellectuelle et morale de la personne choisie, un tel profil cadre mal dans une institution monétaire comme le FMI. Un banquier, et plus particulièrement un banquier central, se doit d’être sévère, mieux, puritain, puisqu’il prête l’argent des autres ou, même, crée celui-ci à partir de rien. Il ne peut promettre de raser gratis demain, comme tout politique en campagne électorale est plus ou moins normalement appelé à le faire. La presse, bien sûr, a tendance à chouchouter ce genre de candidats, plus amènes et plus charmants par nature, mais en réalité souvent incapables de faire passer des programmes sévères et efficaces.

 Malheureusement, quasi tous les prétendants cités actuellement pour remplacer M. Strauss-Kahn sont d’anciens ministres, que parfois la modestie n’étouffe pas, comme l’a noté avec ironie une journaliste du Herald Tribune. En outre, même si ces politiques ont été efficaces à leur ancien poste, rien ne dit qu’ils le seront à la barre du FMI, car tout dépendra des circonstances. C’est d’ailleurs pourquoi les appels à sélectionner le meilleur candidat possible sont naïfs puisque personne ne peut savoir quels critères de choix doivent être mis en avant. Combien de fois d’ailleurs dans ces circonstances semblables celui qui paraissait le plus brillant et le mieux adapté a déçu alors que l’homme discret et retenu a surpris en bien. C’est là la grande force du choix américain pour le numéro deux, car, si vous ne l’aviez pas remarqué, personne ne remet en cause l’attribution de ce poste aux Etats-Unis. Alors, qui remplacera John Lipsky, l’actuel directeur exécutif par intérim du Fonds, mais qui a déjà démissionné pour août? C’est la question des connaisseurs, qui espèrent que, comme dans le passé, Washington nommera finalement et discrètement un bon shogun.

source le temps mai11

EN LIENS :

FMI : L’art de se réinventer ne parvient plus à dissimuler l’inutilité d’une institution obsolète.

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Les Paris sont ouverts pour le sucesseur au poste de nouveau directeur du FMI

EN COMPLEMENT :  Le FMI roule sur l’or

Le Fonds monétaire international continue de réaliser des bénéfices historiques et les met de côté face aux éventuels « risques de crédit » qu’il pourrait affronter.

Le Fonds monétaire international (FMI) a publié ses résultats annuels préliminaires.

Il estime son bénéfice net lors de son exercice 2010-2011, qui s’est achevé le 30 avril, à 1,261 milliard de dollars, sans compter la vente d’or, qui a rapporté quelque 5 milliards de dollars.

C’est le troisième exercice bénéficiaire du Fonds, après deux exercices déficitaires qui avaient poussé ses Etats membres à entreprendre une restructuration de l’institution. La vente de 403 tonnes d’or entrait dans ce cadre.

Pour autant, le FMI ne prêtera pas à des conditions plus avantageuses à ses Etats membres en difficulté. Son conseil d’administration, composé de 24 pays et groupes de pays, a décidé de laisser inchangé le calcul des taux d’intérêt attachés aux prêts du Fonds, conformément à la proposition de la direction.

Ce taux varie en fonction de quatre taux courts choisis comme références, aux Etats-Unis, en zone euro, au Japon et au Royaume-Uni.

Les bénéfices « contribueront à renforcer les encaisses de précaution du FMI, qui sont nécessaires pour atténuer l’exposition de l’institution aux risques de crédit », a affirmé le Fonds dans un communiqué.

En septembre, les Etats membres avaient constaté que l’activité de prêt du FMI se concentrait autour de quelques économies d’une taille importante: Grèce, Ukraine, Roumanie. Depuis, l’institution y a ajouté l’Irlande et bientôt le Portugal.

En dehors des ventes d’or, achevées en décembre 2010, le FMI projette des bénéfices encore plus élevés lors de l’exercice qui a commencé le 1er mai (2011-2012), à 2,3 milliards de dollars, et un résultat record, lors de l’exercice 2012-2013, à 3,5 milliards. Ils décroîtraient ensuite.

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