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Jean Michel Quatrepoint /Mourir pour le yuan : Wall Street et le dollar dans le collimateur chinois

Jean Michel Quatrepoint /Mourir pour le yuan : Wall Street et le dollar dans le collimateur chinois

Dans Mourir pour le yuan ? (Bourin Editeur), Jean-Michel Quatrepoint explique comment la financiarisation excessive de l’économie a débouché sur une alliance contre nature entre les multinationales, la finance internationale et la Chine. Redoutant que cette situation ne provoque une catastrophe mondiale, Jean-Michel Quatrepoint imagine qu’une déglobalisation progressive, limitée, contrôlée permettrait de redéfinir les règles du jeu monétaires, fiscales, sociales, environnementales dans de grands espaces régionaux.

 Londres et Wall Street dominent encore le monde de la finance. Plus pour longtemps. Là aussi, les ambitions chinoises ne connaissent plus de limites.

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Jean-Louis Beffa, qui présida Saint-Gobain pendant un quart de siècle, est désormais administrateur de Lazard New York. L’homme a sillonné le monde et a pu apprécier les transformations et l’émergence de la Chine. Pour lui, la messe est… presque dite. Après l’industrie, après le high-tech, le centre de gravité de la finance va basculer de l’Occident vers l’Orient. Déjà, les banques suisses perdent des parts de marché au profit de Singapour. Les attaques des autorités américaines contre l’UBS et le secret bancaire suisse; les offensives de la France, de l’Allemagne de la Grande-Bretagne et d’autres contre le paradis fiscal helvète, ont eu un résultat immédiat: les grandes fortunes ont commencé à immigrer vers des cieux plus cléments où les fiscs occidentaux n’auront aucune prise. La cité-État de Singapour, dont les liens avec la Chine sont plus qu’étroits, apparaît déjà comme le futur havre de discrétion pour les grandes fortunes apatrides. On voit mal effectivement la DGI, ou même le Internal Revenue Service américain, enquêter dans les locaux de banques installées à Singapour. Hong Kong ambitionne, elle, de prendre peu à peu la place de la City. Une sorte de revanche de l’histoire, l’ancien colonisé récupérant le business du colonisateur. Les banques d’affaires, les spécialistes des fusions- acquisitions sont de plus en plus tentés de transférer leurs activités à Hong Kong. Ne serait-ce que pour une raison simple: c’est là que se trouve désormais l’argent. Celui notamment des grandes entreprises occidentales, qui préfèrent investir dans cette partie du monde plutôt que dans la Vieille Europe ou aux Etats-Unis; celui des épargnants, européens ou américains, qui cherchent des rendements attractifs à travers les fonds d’investissement spécialisés sur l’Asie et les pays émergents. Sans parler de l’argent des Chinois eux-mêmes, de ces nouveaux riches, très riches, qui adorent jouer sur les marchés.

Il est des événements symboliques. Celui du transfert du siège social d’HSBC de Londres vers Hong Kong en serait un. La rumeur, même si elle est récurrente, est démentie. D’aucuns diront que ce ne serait qu’un retour aux sources pour la Hong Kong and Shanghai Bank, qui avait prospéré, au XIXe siècle, sur le commerce de l’opium. Mais lorsqu’une jeune société, aux origines bien françaises, L’Occitane, ou une italienne, comme Prada, choisissent de s’introduire en Bourse, c’est à Hong Kong plutôt qu’à Paris, Londres ou Wall Street, qu’elles le font. Preuve de l’attractivité des places financières chinoises qui, il est vrai, ne sont pas très regardantes en matière de réglementation ou de régulation. Singapour, à en croire Jean-Louis Beffa, devrait donc peu à peu remplacer les banques suisses, Hong Kong, la City et Shanghai… Wall Street.

Le processus est en marche, et ce sont les financiers américains eux-mêmes, comme hier les multinationales, qui vont en quelque sorte remettre les clés de la maison aux Chinois. Les sociétés de trading, les banques, délocalisent leurs activités à Shanghai. La technologie le permet: qu’un ordre soit passé de Wall Street ou de Shanghai, cela revient au même. En outre, les salaires sont sensiblement différents. De quoi engranger de bons profits et verser de substantiels bonus. Non plus tant aux traders occidentaux, mais aux seuls dirigeants de ces grandes banques anglo-saxonnes dont l’arrogance et la suffisance n’ont pas d’égales. Ils ne peuvent pas imaginer une seconde que les Chinois prendront un jour leur place. Quant à ceux qui seraient un peu plus lucides, ils se disent: «Je prends l’argent, après moi le déluge.»

C’est ainsi que Pékin entre par la petite porte dans le cœur même du système financier américain. Les Chinois sont parfaitement conscients de leur retard technologique et opérationnel en la matière. La puissance des banques occidentales est le fruit d’investissements technologiques, physiques, humains sur des décennies. Assurer la circulation de l’argent, c’est-à-dire la compensation des dettes et des créances de ses clients dans les meilleures conditions de sécurité et d’efficacité, ne s’improvise pas. Générer des actifs de qualité dans le financement de l’économie réelle, et les produits financiers attachés à la gestion des risques, gérer l’avenir dans des investissements et des placements sélectionnés, nécessite un savoir-faire et des compétences humaines qui demandent des années d’expérience. Pékin est désormais pressé. Plutôt que de compter sur ses propres forces et de monter tout doucement en puissance, le choix a été fait d’acheter les compétences, quitte à les siniser par la suite. Car les ambitions monétaires que nourrit Pékin à terme passent par l’acquisition d’une véritable compétence bancaire et financière.

   Le choix n’a pas été fait au hasard. Cet établissement a une expérience des deux côtés du Pacifique. C’est un des grands acteurs du marché du crédit à Hong Kong et il a, bien sûr, une activité de banque de détail aux États-Unis. En vertu des lois américaines, la Fed ne peut pas autoriser l’achat d’une banque locale par un étranger si ce dernier n’est pas supervisé par un régulateur national, selon des normes similaires à celles en vigueur aux États-Unis. Or la Fed a approuvé cette acquisition. Ce qui signifie qu’elle estime que les autorités chinoises jouent parfaitement leur rôle de superviseur de leur système bancaire. Curieux, quand on sait que chaque jour on dénonce aux États-Unis l’opacité et l’inefficience du système financier chinois, soumis de surcroît aux contraintes du parti communiste. Reste qu’en donnant son accord, la Fed ouvre la porte à d’autres acquisitions. Celles-ci sont en cours. On a ainsi découvert que le fonds souverain chinois China Investment Corporation (CIC) était désormais un des plus gros actionnaires de Morgan Stanley avec plus de 10% des droits de vote. Des achats qui avaient commencé en 2007, et qui se sont poursuivis et amplifiés pendant la crise. Au total, le CIC aurait investi 5 milliards de dollars, puis 1,2 milliard supplémentaire en juin 2009, lorsque Morgan Stanley a procédé à une augmentation de capital de 2,2 milliards, pour rembourser les prêts consentis par le Trésor américain pour sauver les banques du krach. Encore plus stratégique: le CIC a acquis pour 650 millions de dollars d’actions de BlackRock, un fonds d’investissement, fort discret, qui est en réalité l’acteur majeur de la place new-yorkaise.

À la fin de 2010, la Chine a reçu Barack Obama. La question de la réévaluation du yuan a été pour le moins timidement évoquée. Il fut répondu au président américain que la Chine n’était en rien responsable de la crise et que le coupable, c’étaient les États-Unis. La Fed n’avait qu’à relever ses taux d’intérêt et cesser d’imprimer des dollars. Quant à la Maison-Blanche, elle devait faire preuve de plus de responsabilités et réduire drastiquement ses déficits budgétaires. Ainsi, le dollar se redresserait. Une quinzaine de jours plus tard, le Premier ministre chinois recevait un trio de dirigeants européens, Jean-Claude Trichet, Joaquín Almunia et Jean-Claude Juncker. Tous trois ont timidement plaidé pour une réévaluation du yuan. Wen Jiabao a refusé d’en débattre, avant de publier un communiqué au ton très agressif. Pour un peu, les Européens étaient accusés de vouloir restreindre le développement de l’économie chinoise.

En réalité, Pékin poursuit, en matière monétaire, une stratégie de petits pas. Avec un très grand objectif à terme: faire en sorte que le yuan prenne la place du dollar. Pas question donc de donner l’impression de céder de quelque manière que ce soit aux pressions occidentales. Pas question non plus de réévaluer fortement le yuan, au risque de nuire à la compétitivité de la maison Chine. Tout au plus, Pékin, qui gère son taux de change au jour le jour, va-t-il reprendre sa politique de microréévaluations interrompue en 2008. Ainsi, de juin 2010 à juin 2011, le yuan s’est-il apprécié de 4,8% par rapport au dollar. Comme la devise américaine s’est dépréciée, dans le même temps, par rapport à l’euro, et que les écarts sont encore plus forts avec certaines devises de pays émergents comme le Brésil, la Chine s’y retrouve largement. Le peu de compétitivité qu’elle perd vis-à-vis des États-Unis est plus que compensé par la baisse relative du yuan par rapport aux autres devises. Vis-à-vis de l’euro, le yuan a perdu 10% en un an.

Dans le même temps, Pékin pousse peu à peu sa devise sur le chemin de l’internationalisation. Cela a commencé très discrètement, en 2008, à travers des accords de swaps (contrats d’échanges financiers) avec quelques pays, notamment avec l’Argentine. La Chine vendait des marchandises en yuan et l’Argentine des matières premières en peso. Puis les autorités ont autorisé des entreprises chinoises à émettre des emprunts en yuan sur le territoire de Hong Kong. Après les entreprises, c’est le Trésor chinois qui s’est mis à émettre pour quelques milliards de dollars dans sa monnaie. En matière commerciale, les entreprises étrangères basées en Chine sont désormais autorisées à utiliser le yuan pour le règlement de leurs transactions internationales. HSBC estime que d’ici à cinq ans 30% du commerce extérieur de la Chine pourraient être réglés en monnaie chinoise.

Les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud), qui représentent 40% de la population mondiale, pourraient devenir le terrain de jeu privilégié des Chinois pour faire du yuan une monnaie alternative au dollar. Au cours des dix dernières années, le commerce entre les BRICS a augmenté de 30% par an. Il atteint 170 milliards de dollars. Au cours de cette même décennie, le commerce mondial a doublé. Celui entre les BRICS a été multiplié par neuf. Aujourd’hui, les cinq pays détiennent 40% de la totalité des réserves monétaires mondiales, dont l’essentiel est en dollars. Or ces réserves pourraient se voir écornées, dans le cas d’une nouvelle crise financière ou d’un défaut de paiement des États-Unis. En outre, la politique de la Fed, qui consiste à battre monnaie, risque de favoriser l’inflation dans les pays émergents. Les BRICS auraient donc tout intérêt à se passer progressivement du dollar dans leurs échanges internes, au profit de leurs propres devises. Cela aurait pour avantage de diminuer les coûts de transaction et aussi d’accroître l’influence des BRICS dans les institutions internationales. Enfin, last but not least, l’utilisation de ces devises locales dans le commerce intra-BRICS pourrait préfigurer la formation d’une union monétaire. Qui dit union monétaire dit monnaie commune. Celle-ci, compte tenu du poids que la Chine aura acquis dans cinq ou dix ans, ne pourrait être que le yuan. Ce scénario ne relève pas de la science-fiction. Il n’émane pas encore de personnalités autorisées, mais il est évoqué par des milieux que l’on dit bien informés. C’est ce que Pékin propose aux BRICS: jouer un rôle beaucoup plus important dans un monde jusqu’alors dominé par l’Occident et changer «les règles du jeu jusqu’à présent biaisées».

source agefi oct11

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