Behaviorisme et Finance Comportementale

La bataille d’un prix Nobel pour un homo economicus plus raisonnable que rationnel

La bataille d’un prix Nobel pour un homo economicus plus raisonnable que rationnel

Tandis que l’Europe s’enfonce dans la récession, les critiques pleuvent sur les économistes et sur leurs méthodes. L’offensive vise généralement l’homo economicus, cet être rationnel, égoïste et qui ne modifierait jamais ses préférences, si l’on en croit l’économie classique. Un adversaire réputé de cette approche, le prix Nobel Daniel Kahneman, considéré par Vanity Fair comme «le roi de l’erreur humaine», vient de publier un ouvrage important(1). C’est le premier livre destiné au grand public du père de l’économie «comportementale».

L’ouvrage promet d’être une introduction à un nouveau langage, une référence, l’un des meilleurs de l’année. A lire et relire. Il décortique et analyse nos prises de décision et nos choix économiques à l’aide d’une mise en page aérée, qui accorde une large place aux tests et jeux (heureusement assez simples). Il se termine par une réflexion sur l’emploi possible de ses découvertes en politique économique, par une analyse du rôle de l’Etat et par des idées d’organisation des prises de décision dans les entreprises.

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Le but de l’auteur est pourtant modeste: le lecteur devra avoir enrichi ses conversations avec ses collègues. Psychologie et économie font effectivement bon ménage. Mais ne craignez rien. Le livre n’est pas un catalogue rébarbatif des biais de notre système de pensée, de nos émotions et de nos illusions. D’ailleurs nos erreurs de décision sont systématiques et viennent de notre système de pensée lui-même. Pas seulement des émotions.

Le héros du livre est l’agent «système 1», celui qui répond intuitivement, automatiquement, la source principale de nos choix et de nos priorités. Il a généralement raison, mais il est victime de nombreux biais. Deux exemples? Quand Hitler est-il né? Comparons les deux propositions suivantes: Adolf Hitler est né en 1892 et Adolf Hitler est né en 1887. Il est probable qu’on penche pour la première solution. Les deux sont fausses (il est né en 1889), mais l’effet persuasif de la forme en gras lui permet d’être la plus citée. Le biais peut aussi être celui de «l’encadrement». Celui-ci nous amène à préférer une opération avec 80% de chance de survie à celle avec un taux de mortalité de 20%.

Lorsque l’agent système 1 est en difficulté, l’agent «système 2» entre en jeu. Plus sceptique et «rationnel», il réfléchit et contrôle, mais il a la faiblesse d’être un peu paresseux. Un exemple? «Deux objets valent ensemble 1,10 franc. Le premier vaut 1 franc suisse de plus que le second. Que vaut le second?» Un universitaire sur deux répond 10 centimes. C’est une réponse intuitive, typique pour le système 1. Mais une réponse fausse. Un petit effort de concentration et l’aide du système 2 suffit à donner la réponse correcte qui est de 5 centimes. Dans sa présentation du système 2, Kahneman distingue entre deux «intelligences»: «algorithmique», très forte dans les tests d’intelligence, et «rationnelle», très attentive et concentrée.

Pour reprendre un autre économiste comportemental, Richard Thaler, le système 1 est celui de l’«humain», le système 2 celui de l’homo economicus. Mais les deux coopèrent en vue d’un optimum.

Ces réflexions s’intègrent dans la science économique avec les notions de valeur et d’utilité. Le Suisse Daniel Bernoulli montrait, en 1738, que les individus n’effectuent pas leurs choix sur la base de la valeur monétaire, mais sur la valeur psychologique des événements. L’individu préfère être sûr de recevoir 80 francs que de jouer à un jeu avec une espérance de gain de 82 francs (exemple: 80% de chance de gagner 100 francs et 20% d’avoir 10 francs). L’homme n’aime pas le risque. Selon Kahneman, Bernoulli a toutefois omis l’importance du point de référence. Un millionnaire répondra autrement qu’un pauvre. Daniel Kahneman est absolument convaincant dans sa présentation de l’aversion aux pertes. Il va même jusqu’à préciser les relations entre l’aversion aux pertes et l’espérance de gain. L’individu accepte un jeu si le gain potentiel est environ deux fois supérieur au risque de perte.

Les exemples d’irrationalité sont aisés à trouver en économie. Kahneman en présente la plupart. L’effet de dotation par exemple (pour les biens non négociés). Pourquoi serais-je prêt à vendre 100 francs un super vin alors que je refuse de l’acheter s’il coûte 35 francs? La réponse est également liée à la question du point de référence. Le fait de détenir un bien en accroît la valeur. En somme la valeur d’échange est différente de la valeur d’utilisation. Sa théorie des perspectives, et l’importance du point de référence, permet aussi d’expliquer la réponse habituellement négative aux propositions de réformes économiques et la volonté de maintenir le statu quo. L’homme, comme l’animal, se bat davantage pour éviter une perte que pour obtenir un gain. Selon l’auteur, c’est vrai pour l’emploi comme pour le mariage.

Pour Daniel Kahneman, le terme de rationnel employé dans la théorie économique se distingue de celui de raisonnable. Il renvoie plutôt à la cohérence logique de l’individu. L’homme rationnel peut croire aux ovnis, mais il devra en assumer les conséquences. Des personnes raisonnables peuvent succomber à leurs émotions et faire des choix qui ne seront pas rationnels, mais elles ne peuvent guère être qualifiées d’irrationnelles. Elles pourraient d’ailleurs bénéficier des institutions en vigueur mises en place pour les aider à prendre de bonnes décisions. Daniel Kahneman en profite pour attaquer le libéralisme de l’Ecole de Chicago. Selon cette approche et sa foi dans la rationalité de l’homme, il serait immoral de protéger les individus «rationnels» contre leurs choix (en référence à Milton Friedman). Au pays de l’homo economicus, l’Etat ne doit pas intervenir. L’économie comportementale rétorque à Friedman que la vie est plus complexe qu’à Chicago. Sans vouloir aider l’individu à manger sainement ou lire les bons journaux, il est permis de le guider. Car pour Kahneman, «la liberté n’est pas gratuite». Le coût des mauvaises décisions est supporté par ses auteurs et parfois par la société.

Kahneman s’inscrit alors dans la lignée de Richard Thaler et Cass Sunstein, auteurs du best-seller Nudge (2008). Il se définit comme libertaire paternaliste et ne craint pas de violer la définition négative de liberté de Hayek (absence de contrainte d’un individu sur un autre). Nudge propose par exemple d’augmenter automatiquement le versement à une caisse de pension à chaque hausse de salaire.

Il n’en reste pas moins qu’à notre avis les tendances paternalistes sont devenues un fléau. Il n’y a plus guère de jours sans nouvel interdit pour protéger les consommateurs, épargnants, investisseurs contre eux-mêmes. A l’évidence, Kahneman est à mille lieues de Vernon Smith (également prix Nobel en 2002). L’«économie expérimentale» de ce dernier souligne en effet les mérites d’un ordre spontané et démontre comment la dispersion du savoir conduit à un équilibre concurrentiel2. Kahneman et Smith se retrouvent toutefois sur un point crucial. Le fonctionnement de l’économie et de la société ne peut pas être le produit d’une raison consciente.

Les deux prix Nobel s’opposent fondamentalement au constructivisme cartésien cher aux milieux socialistes.

1. Thinking, fast and slow, Daniel Kahneman, Allen Lane, 498 pages.

2. Laudationes für Vernon Smith, Gerhard Schwarz, Freiburg, 2008.

Par Emmanuel Garessus/le temps dec11

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