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Les économistes piégés par le raisonnement de groupe par Andreas Höfert

Les économistes piégés par le raisonnement de groupe par Andreas Höfert

L’unanimité franche confirme le manque légendaire de curiosité et d’humilité de la profession.

L’un de mes plus mauvais souvenirs en tant qu’économiste, a été le jour où l’on m’a raconté l’anecdote suivante: le 5 novembre 2008, alors qu’elle inaugurait un nouveau bâtiment de la London School of Economics, la reine Elizabeth II a demandé aux professeurs présents: «Pourquoi personne ne l’a vue venir?» Elle faisait bien évidemment allusion à la crise financière, alors à son paroxysme.

En voilà une critique cinglante à l’adresse d’une profession supposée «scientifique» mais complètement prise au dépourvu! Depuis, de nombreux économistes ont tenté de répondre à ca dérangeante question de Sa Majesté confirmant l’adage: nous arrivons toujours à expliquer demain pourquoi nos prévisions d’hier sont fausses aujourd’hui. Une des excuses les plus illustres remises à la reine par un groupe d’économistes britanniques particulièrement réputés m’a tout spécialement plu: «Pour résumer, Votre Majesté, l’incapacité à prévoir le moment, l’étendue et la gravité de la crise et, en conséquence, à y faire face, bien qu’elle ait de nombreuses causes, est essentiellement due à l’incapacité de l’imagination collective de notre profession, tant dans notre pays que dans le monde, à comprendre les risques qui menaçaient l’ensemble du système.»

Une «incapacité de l’imagination collective de notre profession», quelle belle excuse! Où donc est la science là-dedans? Jusqu’en 2007-2008, bon nombre d’entre nous, économistes, même les plus éminents, étaient prisonniers de modèles, de concepts et d’autres pensées de groupe rendant un scénario de crise financière inconcevable. Une grande partie d’entre nous le sont toujours.

PLUS DHOFERT EN SUIVANT :  

Dans un discours prononcé en 2002 à l’occasion du 90e anniversaire de Milton Friedman, un des premiers économistes (avec sa collègue Anna Schwartz) à avoir démontré la responsabilité de la Réserve fédérale dans l’origine de la Grande dépression des années 1930, Ben Bernanke, qui était alors l’un des directeurs de la banque centrale américaine, a déclaré: «Permettez-moi de terminer en abusant quelque peu de mon statut de représentant officiel de la Réserve fédérale. J’aurais un mot à dire à Milton et à Anna (…) au sujet de la Grande dépression. Vous avez raison: nous l’avons provoquée. Nous en sommes désolés. Mais, grâce à vous, nous ne commettrons pas deux fois la même erreur.» Célèbres derniers mots, cinq ans avant le bis repetita.

Alors que l’économie «mainstream» encore majoritairement enseignée dans les universités peine à trouver une narration convaincante et logiquement consistante de la crise financière, les écoles de pensée économiques dites hétérodoxes, entre autres autrichiennes, postkeynésiennes, voire marxistes, ont bien moins de mal à en expliquer l’origine.

C’est pourquoi j’ai été particulièrement contrarié, il y a quelques semaines, en apprenant que, lors d’un colloque à l’université de Chicago, quarante économistes réputés, dont quelques nobélisables, avaient  été sondés sur l’étalon-or et sa capacité à «améliorer la stabilité des prix et l’emploi pour l’Américain moyen». Tous, sans exception, se sont prononcés contre. D’après eux, l’or ne saurait servir d’étalon en raison de la volatilité de l’offre et, du coup, de son prix relatif. Certes, l’or est sujet à des fluctuations. Toutefois en affirmant cette platitude, ces économistes éludent la question suivante: le triplement – voire plus – du bilan d’une Banque centrale en l’espace de trois ans est-il un gage de stabilité meilleur que l’or?

Ne me comprenez pas de travers. Je ne défends pas bec et ongles un retour à la relique barbare, comme Keynes qualifiait l’or. Cependant, l’unanimité franche et l’absence totale de doute de ces économistes, quatre ans à peine après le début de la crise que nous n’avions pas vu venir, montrent à mon avis à la fois le manque de curiosité et d’humilité de notre profession. L’ignorance précède toujours l’arrogance.

La Grande dépression avait révolutionné la science économique et marqué l’avènement de la pensée keynésienne. La crise financière de 2007-2008 n’a pour l’instant pas encore eu un effet cathartique similaire dans notre profession. Nous continuons à nous complaire dans le confort de notre douillette pensée unique et agissons comme si rien ne s’était passé.

Andreas Höfert/UBS fev12

4 réponses »

  1. A quand un cours d’épistémologie de l’erreur ou de management de l’erreur dans nos facultés , trop souvent « montées sur rails » ? Mandelbrot versus Markowitz par exemple en théorie du portefeuille.
    En sociologie décisionnelle , la sociologie du mimétisme ouvre des voies royales pour approcher les erreurs collectives.

    Avec, en miroir, un cours de créativité.

    Pour une épistémologie de la distorsion des prix relatifs issue de l’inflation de crédit , une fertilisation croisée des postkeynesiens , « autrichiens » et même marxistes peut augurer une réelle fécondité.

    il y du pain sur la planche …

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  2. Je relisais pour le plaisir… et puis « l’ignorance précède l’arrogance », cela pourrait tellement être servi à nombre de modélisateurs !!….

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    • L’expérience grecque devrait nous ouvrir la voie d’une méthode véritablement socratique de l’analyse : connais-toi toi-même …

      En analyse systémique, ce qui est majeur c’est le prisme à travers lequel un décideur approche la réalité, ses « lunettes » … ce que Mélèse dénomme précisément le « décidande » …

      Et comme Socrate, chasseur de sophismes, nous devons comprendre comment et pourquoi un décidande véritablement truffé de sophismes est parvenu à s’imposer aussi aisément à l’échelle globale … avec les conséquences ravageuses que nous connaissons et connaîtrons …

      J’ai toujours été surpris par les terrains de fécondation croisée offerts par Keynes et l’école autrichienne (et même Marx) …
      J’ai eu souvent l’impression d’apparaître comme un zombie et voilà qu’ A. Hofert s’inscrit dans ce sens …

      Pour le rassurer, qu’il sache quand même que cette démarche m’avait été suggérée par Robert Triffin :

      * le premier ouvrage qu’il me fit lire, c’était « la violence de la monnaie » (Aglietta et Orléan) où l’enjeu du mimétisme est largement abordé (y compris dans sa dimension anthropologique)

      * le second était la thèse de doctorat de Christian de Boissieu (« la vitesse de circulation de la monnaie : une approche conflictuelle ») où l’approche autrichienne de la distorsion des prix relatifs est finement décrite

      Et si l’on greffe sur la théorie du mimétisme auto-validant d’Aglietta et Orléan les enseignements de l’analyse fractale de Mandelbrot, l’épistémologie de l’erreur devrait pas mal progresser …;

      Ce qui est déterminant pour aborder la créativité de l’espoir … en miroir …

      En un mot, il faut tout simplement saisir que le temps monétaire (et dès lors socio-économique) n’est pas homogène et que le crédit doit se comprendre par division fractale … La « fractalisation » s’accompagnant de la fragilisation … et ce n’est pas Markowitz qui peut constituer une parade sérieuse … Il faut quitter le surf pour comprendre les lames de fond de l’océan …

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