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La BCE plongée dans l’arène politique

La BCE plongée dans l’arène politique

La crise de l’euro a obligé la Banque centrale européenne à jouer un rôle pour lequel elle n’était pas faite.

Quand un ancien banquier central allemand et économiste en chef de la Banque centrale européenne (BCE) de surcroît s’exprime publiquement sur l’euro, le rôle des banques centrales et la crise en Europe, on a avantage à tendre l’oreille. Ne serait-ce que parce que sa parole a des chances d’être plus libre que celle de ses successeurs qui occupent aujourd’hui les mêmes fonctions. S’il s’agit en outre d’un économiste avisé et d’un interlocuteur internationalement apprécié, comme c’est le cas d’Otmar Issing, qui préside actuellement le Center for Financial Studies de l’Université Goethe de Francfort, l’intérêt de ses déclarations est assuré.

L’euro a été conçu comme un projet intégrateur pour l’Europe. La monnaie commune ne s’est-elle pas transformée entre-temps en un agent de désunion? Otmar Issing admet que la question se pose. L’euro représente à ses yeux pour chaque pays un changement de régime qui nécessite de profondes adaptations structurelles. À son avis, très peu d’hommes politiques ont compris en y adhérant ce qu’ils ont signé. Beaucoup d’entre eux pensaient ne renoncer qu’à la politique monétaire nationale car, dans le Traité de Maastricht, il n’est par exemple pas du tout question des marchés du travail ou des syndicats. En fait, l’euro et la politique monétaire commune ont entraîné des conséquences drastiques pour la politique salariale d’un certain nombre de pays. La monnaie commune exige de la part des pays membres une politique économique en harmonie avec la stabilité de la monnaie. Dans ce sens, on ne peut pas parler de l’euro comme d’un agent de désunion mais comme d’un instrument obligeant les pays membres à pratiquer une politique économique sérieuse.

PLUS DOTMAR ISSING EN SUIVANT :  

Les gouvernements auraient dû expliquer beaucoup plus clairement les exigences que comportait l’euro. Beaucoup d’économistes, dont Otmar Issing, ont mis en garde contre le danger d’introduire l’euro trop tôt, en raison précisément des conséquences très importantes qu’une entrée précoce pouvait avoir pour les structures des économies des pays membres. Ils n’ont pas hésité à qualifier l’euro de prématuré. Moins on était préparé à l’adoption de l’euro, plus il fallait rattraper de retard. Les onze pays qui ont adopté l’euro en 1999 étaient très hétérogènes. Leurs situations de départ différaient considérablement. Les conditions cadres auraient dû se rapprocher. En pratique, l’écart de compétitivité a encore davantage éloigné les pays les uns des autres. Au Portugal, par exemple, les coûts salariaux unitaires ont augmenté d’environ 30% par rapport à l’Allemagne au cours des dix premières années d’existence de l’euro. La BCE n’a cessé de le signaler, mais la politique nationale n’a pas réagi. C’est ce qui explique la profondeur de la crise actuelle. L’exemple allemand montre pourtant qu’un retour à la convergence est possible. À son entrée dans la zone euro, l’Allemagne avait une monnaie surévaluée et souffrait de taux d’intérêt réels relativement élevés. Elle a amélioré sa compétitivité en compressant le coût du travail grâce à une stratégie de modération salariale systématique. C’est exactement ce qu’un pays dans ce contexte devait faire. L’Allemagne l’a fait avant les autres; ceux-ci doivent à présent rattraper leur retard. Elle passait pour l’homme malade de l’Europe. Tout le monde la désignait ainsi. Mais, comme on a pu le constater, ce mal n’était pas incurable. L’Allemagne est sortie de la position de lanterne rouge où elle a été reléguée pendant des années.

Quand on demande à M. Issing si une intégration fiscale est nécessaire pour assurer la cohésion de l’union monétaire, il répond qu’une monnaie stable et des finances publiques solides doivent aller de pair. Et de citer la Suisse en exemple. Dans la zone euro, il existe comme on sait une banque centrale indépendante qui doit scrupuleusement veiller au maintien de la stabilité des prix. Mais la responsabilité de la politique budgétaire reste aux mains des Etats-nations. C’est pour cette raison que la zone euro s’est dotée d’un pacte de stabilité et de croissance chargé de veiller à l’échelle européenne au respect du principe de finances publiques saines. Ce pacte n’a souvent malheureusement pas été respecté. Les premiers coupables sont l’Allemagne et la France qui, en le bafouant, lui ont donné le coup de grâce. Des règles plus sévères et des sanctions automatiques sont par conséquent nécessaires. Il est très regrettable, estime M. Issing, que les hommes politiques s’élèvent contre des sanctions automatiques car sans automatisme il est fort probable que le pacte sera de nouveau malmené à l’avenir. D’où l’importance des marchés financiers, ultime mécanisme de contrôle de la politique financière et de sanction qui n’a pas son égal.

Interrogé sur le programme d’achat d’obligations souveraines de la BCE, l’ancien économiste en chef de cette institution précise qu’à son avis la crise a obligé la BCE à jouer un rôle pour lequel elle n’était pas faite. Elle risque ainsi d’être entraînée dans l’arène politique. L’achat d’obligations d’Etat en est la meilleure illustration: quand achète-t-on quelle obligation, quel pays retient-on, quelle doit être l’ampleur des achats? Il s’agit là de questions éminemment politiques qui mettent en danger l’indépendance d’une banque centrale. La BCE est donc soumise à une énorme pression, ne serait-ce que parce qu’elle s’est affirmée comme la seule institution européenne capable d’agir. Il est grand temps que la politique fasse sa part de travail et que la banque centrale puisse de nouveau se concentrer pleinement sur la tâche qui est la sienne. D’ailleurs, la politique monétaire ne peut pas tout. M. Issing ne sait pas comment la BCE pourra sortir de ce programme d’achat d’obligations publiques, même si ses dernières interventions se sont faites plus discrètes. Elle reste prisonnière de ses décisions antérieures. Mettre fin à ces achats est tout sauf simple. Les autres acteurs ont d’ailleurs la fâcheuse tendance à attendre toujours plus des banques centrales. Leur indépendance ne se justifie qu’en relation avec un mandat clair et limité. Ce ne peut être en fin de compte que le maintien de la stabilité des prix.

Henri Schwamm Université de Genève FEV12

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