Art de la guerre monétaire et économique

L’Europe en crise : nouvelle Guerre de Trente Ans ?

L’Europe en crise : nouvelle Guerre de Trente Ans ?

Voici une série de réflexions menées en 2010 par Bernard Wicht – Privat-docent à l’Université de Lausanne et spécialiste de questions stratégiques – autour du lien conjoncturel qui pourrait exister entre la méga-crise financière que traverse actuellement l’Union européenne et un hypothétique conflit en Europe, en l’occurrence comment un conflit serait-il susceptible d’apporter une contribution majeure à la résorption du marasme actuel ?

Compte tenu du marasme financier dans l’Union européenne (UE) et de l’impressionnante dette publique des principaux Etats membres (France, Allemagne, Grande-Bretagne, Italie), il semblerait qu’une des solutions pour reconstituer une base minimale de crédit permettant d’éviter la banqueroute généralisée et l’effondrement complet, consisterait en une confiscation complète de toute la fortune privée en Europe. Cette méthode avait été utilisée par Franklin D. Roosevelt en 1933 pour juguler la crise de 1929 aux USA : bénéficiant des appuis politico-militaires nécessaires, Roosevelt met les scellés (au sens propre) sur tous les coffres privés, précisément afin de reconstituer une base de crédit suffisante pour relancer la « machine » américaine.

Dans les conditions actuelles, cette technique « à la Roosevelt » pourrait être une possibilités pour permettre à l’UE, et à ses principaux Etats membres en particulier, de relancer la machine !

Pour la Suisse (principale détentrice de la fortune privée en Europe), un tel scénario (qui a déjà commencé avec les pressions sur le secret bancaire) pourrait déboucher sur une adhésion forcée à l’UE. Autrement dit, une mise sous tutelle « à la grecque ou à l’islandaise », non pas en raison de nos dettes, mais en raison de nos créances, de notre richesse financière. Au passage, ceci expliquerait mes réactions « épidermiques » aux récentes propositions de démembrement de la Suisse faites par feu Kadhafi.

Etant donné la « faiblesse » de nos élites politiques et militaires, une telle mise sous tutelle ne devrait pas rencontrer d’opposition de leur part ; l’achat des gouvernants par des titres, des honneurs et des privilèges est une méthode largement employée au cours de l’histoire (d’où notamment la formule, « l’Etat moderne a transformé le chevalier en courtisan », ou encore l’expression « noblesse de robe » qui vient précisément de là).

Maintenant, il faut se demander si les gestionnaires de cette fortune privée auront la même réaction que les élites politiques et militaires : les milieux économico-financiers de notre pays (qui configurent effectivement la politique suisse) auront-ils la même compréhension face aux « besoins » de l’UE ? … la même aisance à lâcher le fromage … !

En cas de réaction décidée de ce côté là, le scénario pourrait prendre alors une tournure moins civile, avec une mise sous tutelle se doublant d’une stratégie d’Etat failli (criminalisation de l’ordre juridique suisse, mise en accusation du pays au niveau international, provocations, mise en scène d’émeutes – le G8 a bien montré que nous n’étions pas très résilients face à ce type d’actions téléguidées).

A ce stade, de mon point de vue, une option militaire contre la Suisse devient vraisemblable : raid opératif, etc. Et c’est là qu’il faut se rappeler que la guerre de Trente Ans a démarré par ce type d’opérations (Guerre de Cologne, Défenestration de Prague, Révolte de Bohême), l’Empire cherchant à reprendre par la force le contrôle des zones en train de lui échapper. Et si cette guerre a duré 30 ans, c’est parce que les Etats n’avaient pas les moyens de la conduire et que, par conséquent, ce sont les entrepreneurs militaires (Wallenstein, Weimar, etc.) qui vont gérer cette guerre en fonction de leurs besoins et de ceux de leurs armées, la finance internationale de l’époque (l’or du Nouveau Monde) finançant le conflit. A mes yeux, tout ceci m’apparaît étrangement familier !

PLUS DE WICHT EN SUIVANT :  

C’est la faculté de « résorption de la crise » offerte par le conflit qui constituerait le lien de cause à effet mentionné en introduction.

Si l’on reprend la division tripartite du temps historique proposée par Fernand Braudel (événementiel / conjoncturel / structurel), alors il faut considérer que crise économique et crise militaire sont en interaction non pas au niveau événementiel mais conjoncturel, c’est-à-dire à un niveau échappant généralement à notre observation immédiate. En effet, aussi bien l’actualité internationale que notre vie quotidienne se déroulent (du moins le pensons-nous) au gré de la chronologie des événements (campagne électorale, crise boursière, éruption volcanique, débat sur la burqa, etc.) : c’est cet environnement « habituel » qui conditionne nos observations, nos pronostics et, en définitive, notre jugement des choses. Or Braudel nous rappelle que les événements ne sont que poussière et ne prennent sens que lorsqu’on les replace dans les rythmes de la longue durée et les cycles de la conjoncture. Nous y voilà ! 

Le lien entre crise économique et crise militaire, s’il apparaît régulièrement dans l’histoire des Temps Modernes, ne fait cependant pas l’objet d’une théorie claire et précise. Il y a controverse : si on considère généralement que guerre et économie sont liées (surplus nécessaire à nourrir le conflit), il n’existe pas en revanche d’explications précises mettant en lumière la relation de cause à effet entre crise économique et militaire. Pourtant l’histoire des Temps Modernes semble dire que ce lien existe : la crise économique de la fin du XVIIIe s. (celle de la première révolution industrielle) trouve sa résolution dans les guerres napoléoniennes ; la grande Dépression de la fin du XIXe s. trouve la sienne dans la Première Guerre mondiale ; enfin la crise de 1929 débouche sur 1939. Les historiens marxistes en ont d’ailleurs fait leur dogme : pour eux toute évolution du capitalisme est porteuse de guerre. 

Certes comparaison n’est pas raison. Toutefois cet éclairage du passé récent tend à indiquer qu’au niveau conjoncturel (donc difficilement détectable à nos yeux), le lien entre crise économique et militaire s’explique notamment parce que la guerre permet de « liquider » les déséquilibres en tout genre provoqués par la crise économique, et redonner ainsi une nouvelle stabilité à l’économie-monde (pour reprendre la formule de Braudel). Dans cette perspective conjoncturelle, les événements ne joueraient pas de rôle déterminant ; ils seraient des révélateurs, ou au plus des déclencheurs. On peut donc avancer provisoirement qu’à l’échelle conjoncturelle, c’est la faculté de « résorption de la crise » offerte par le conflit qui constituerait le lien de cause à effet susmentionné. En l’état et faute de mieux, ceci nous servira d’hypothèse de travail.

 Si l’on adapte maintenant cette grille d’analyse extrêmement rudimentaire à la situation actuelle de l’Union européenne (UE) et de la zone Euro, il faut donc se demander en priorité, non pas quel pourrait être l’événement déclencheur, mais bel et bien quel pourrait être en l’occurrence le lien conjoncturel entre la méga-crise financière actuelle et un hypothétique conflit en Europe ? Comment un conflit serait-il susceptible d’apporter une contribution majeure à la résorption du marasme actuel ? Car l’Europe n’est plus à l’âge industriel ; il ne suffit plus de relancer la production (pour couvrir les besoins militaires générés par le conflit) pour résorber la situation. La crise actuelle est avant tout financière et c’est la finance globale qui doit pouvoir trouver son exutoire. Quel est-il ? 

En Europe, la place financière qui donne le ton n’est pas tant Wall Street que la City de Londres en lien avec les paradis fiscaux des îles anglo-normandes et des îles Caïman. C’est d’ailleurs dans ces paradis fiscaux que l’on a déposé tous les produits financiers infectés (subprimes etc.) suite au sauvetage de plusieurs grandes banques européennes (dont UBS). On est donc en droit de conjecturer que c’est la place financière londonienne qui a besoin de se résorber du point de vue conjoncturel. 

A partir de là, comment un conflit peut-il contribuer à cette résorption ? Autrement dit, comment un conflit peut-il amorcer la pompe de la finance globale (basée à Londres) dans les conditions actuelles, à savoir non la relance de la production industrielle mais la réactivation des flux financiers ? A nouveau le modèle de la Guerre de Trente Ans offre une clef de lecture intéressante : le financement d’importants contingents de mercenaires. Délire d’historien… ?! Regardons la chose d’un peu plus près.

 La place financière londonienne (je dis bien la place financière, et non le gouvernement) a une longue tradition d’emploi de sociétés militaires privées (SMP) pour « faciliter » ses opérations à travers le monde. C’est d’ailleurs une des raisons du succès des SMP anglaises dans la déstabilisation de l’ex-Zaïre face au fiasco des mercenaires engagés par le Quai d’Orsay. Aujourd’hui la plupart de ces SMP londoniennes sont en sommeil, attendant que l’on fasse appel à leurs services ; cette situation s’explique parce que ces SMP font généralement partie d’une ou plusieurs holdings rassemblant des sociétés commerciales actives dans divers secteurs apparemment sans lien les uns avec les autres : transport aérien, exploitation minière, placement financier, chaîne hôtelière, etc. Cette structuration en holding offre une flexibilité et une souplesse commerciale très intéressante : les services d’une SMP n’ont ainsi pas besoin d’être rémunérés en cash mais peuvent l’être sous forme de prestations accordées à une des autres sociétés membres du holding concerné. (p. ex. la Grèce pourtant à court de numéraire pourrait engager ainsi de nombreux contractors en proposant en paiement la mise à disposition des infrastructures touristiques de certaines de ses îles). 

Pour revenir au lien crise économique-crise militaire, il suffit pour amorcer la pompe, dans notre cas de figure, qu’apparaisse une demande suffisante de contractors pour différentes tâches de sécurité, de rétablissement de l’ordre et de la paix au niveau européen. Souvenons-nous l’impressionnant « appel d’air » créé dans ce domaine par la guerre en Irak : près de 60’000 contractors engagés en l’espace de quelques mois générant des contrats pour plusieurs centaines de milliards de US $. Imaginons ce qu’un tel scénario pourrait produire non plus à l’échelle d’un seul pays mais d’un continent ! Il y là largement de quoi relancer la finance londonienne, et le vivier de contractors existe en particulier si l’on inclut les bassins de recrutement de la Russie, de l’Ukraine, de la Bielorussie et de la Serbie. 

A ce stade intervient l’événementiel, c‘est-à-dire les révélateurs et les éventuels déclencheurs. 

La déstabilisation de l’UE pourrait entraîner des troubles graves, voire un chaos généralisé et prolongé, en particulier si la manne prévue (100 miards Euro) atterrit dans les poches d’une partie de la classe politique plutôt que dans celles des Etats concernés. Hypothèse parfaitement plausible dans le cas grec où il faut rappeler que l’UE dans les années 80 a payé deux fois la construction du métro d’Athènes (le premier versement ayant mystérieusement disparu). Les trois Etats (Grèce, Portugal, Espagne) en difficulté sont de jeunes démocraties sorties récemment de la dictature militaire. Quid d’un retour « aux anciennes méthodes » en cas de désordres prolongés ? Le Traité de Lisbonne prévoit la possibilité pour l’UE d’intervenir dans un Etat membre en cas de risque d’effondrement de celui-ci ; un état-major et une troupe d’intervention (pour le moment sans doute sous la seule forme d’effectifs potentiellement disponibles) ont été créés à cet effet. Par ailleurs, quelle serait la réaction de la Turquie si la Grèce déclarait l’état d’urgence ; rappelons qu’un complot militaire vient d’être éventé en Turquie. Enfin, les gouvernements actuels sous couvert de propos rassurants et solidaires, font preuve d’aucune pitié. A titre d’exemple, en 2008 le Premier Ministre Gordon Brown prend appui sur un décret anti-terroriste pour geler les actifs de la Landsbanki islandaise et contraindre l’Islande à rembourser ses dettes. Ceci confirme au passage que Londres est prête à employer n’importe quel procédé pour rentrer dans ses frais. De leur côté les populations françaises et allemandes accepteront-elles de nouveaux sacrifices financiers au nom de la solidarité européenne (avec un salaire moyen à 1’200 euros pour les personnes bénéficiant d’une formation supérieure, la question est loin d’être académique) ?

 Face à ce possible effet domino, à ces éventuelles réactions en chaîne, il importe de garder à l’esprit que nos sociétés sont devenues très complexes, et que les sociétés complexes sont fragiles, que les sociétés fragiles sont instables et que les sociétés instables sont imprévisibles ! Or dans une réflexion prospective telle que celle-ci, le facteur le plus difficile à évaluer reste le temps. Si ces pronostics devaient malheureusement se réaliser… dans quel délai : 6 mois, 1 an, 5 an ?

j’aimerais élargir un peu le champ de l’analyse afin d’envisager les perspectives qui se dégagent pour l’avenir : car, au-delà des problèmes qu’elle crée et des noirs desseins pouvant en découler, une crise majeure comme celle-ci donne l’opportunité à l’observateur de se faire une idée des grands courants à l’oeuvre actuellement – Jürgen Habermas parle, certes dans une optique un peu différente, mais néanmoins de « rupture profonde ». 

Dans ce sens, la crise de la zone Euro est sans doute le chant du cygne de la Modernité occidentale, l’Union européenne (UE) représentant l’ultime avatar de la construction étatique moderne avec sa bureaucratie supra-étatique et son centralisme à l’échelle continentale. Et, dans l’immédiat, la crise devrait encore renforcer ce centralisme bureaucratique ; la Commission s’est fait donner le mandat (certes, temporairement limité) d’un contrôle économique des Etats membres et, de facto, un droit de regard dans la politique budgétaire des Etats membres. Ceci signifie un renforcement considérable du pouvoir supra-étatique de l’UE. Mais, paradoxalement, ce renforcement représente probablement l’épilogue de l’histoire de l’Etat moderne, le dernier acte d’une pièce qui s’est jouée pendant environ 500 ans, le dernier coup d’éclat d’une institution sur le déclin. Comment cela s’explique-t-il ? 

Le déclin de l’Occident ? … ou sa renaissance ? 

… plutôt sa renaissance (à long terme) si l’on adhère à la thèse du changement macro-historique d’outil de production (le troisième en cinq mille ans) : selon cette thèse, l’avènement de la société de l’information constitue ce changement d’outil de production conduisant à l’effacement progressif de la société industrielle (au même titre que cette dernière avait supplanté la société agraire à la jointure du Moyen Age et des Temps Modernes). S’il y a déclin, ce serait donc plutôt celui de la société industrielle avec ses structures pyramidales et ses organisations hiérarchiques, en priorité l’Etat moderne comme forme dominante d’organisation politique. Par conséquent, si la crise de la zone Euro représente le chant du cygne de la Modernité occidentale, ce n’est pas tant l’Occident qui est en cause mais bien les formes d’organisation héritées de l’ère industrielle ; le dernier acte de centralisation de l’UE doit être compris dans ce sens.

 S’il y a renaissance, c’est parce que l’émergence d’un nouvel outil de production (qui plus est basé sur l’intelligence) constitue une nouvelle étape de développement de l’histoire de l’humanité (et non un déclin). Alors, tout va bien ? 

Là aussi, la réponse est sans doute négative. Le passage d’un outil de production à un autre, la transformation de la chenille en papillon, n’est généralement pas un processus pacifique et consensuel. De manière schématique, on peut ainsi dire que le pouvoir en place représente habituellement l’ancien outil de production (l’Etat moderne dans le cas présent) et les nouvelles forces de production doivent secouer le joug des anciennes structures ; tout ceci est hautement conflictuel ! Pour mémoire, la Guerre de Trente Ans (nous y revoilà) est emblématique de ce type de conflit « nettoyant » les anciennes structures (féodales en l’occurrence) et « accouchant » du nouvel ordre institutionnel (le système westphalien). A cet égard, rappelons que la Guerre de Trente Ans autorise, d’une part, la diffusion à l’échelle de l’Europe des instruments de crédit en raison de l’abondance de l’or et de l’argent et, d’autre part, le renforcement du pouvoir étatique dorénavant en mesure de mâter toute révolte sur son territoire. 

Il est frappant de relever en outre que cette image d’un conflit long et chaotique (sur laquelle je reviens sans cesse) correspond à la période de transition hégémonique que nous vivons en ce moment, à savoir la lente fin du cycle étatsunien. Le capitalisme financier (qui s’est installé depuis la fin du XXe siècle = mondialisation) marque généralement la fin d’un cycle hégémonique et l’annonce d’un suivant. Dans le cas présent cependant, aucune nouvelle puissance à l’horizon n’est en mesure de remplacer les USA. Certes la Chine est envisageable, mais rien à comparer avec la puissance militaire US. Or, en principe, le challenger doit pouvoir soutenir la comparaison dans ce domaine en particulier. Les historiens spécialistes des cycles (Arrighi, Wallerstein et consort) sont d’accord pour constater le déclin américain, mais demeurent tous perplexes sur la puissance qui pourrait succéder aux USA. A cet égard, il est intéressant de signaler comment Arrighi décrit une période de transition hégémonique : conflits sociaux + chaos systémique aggravé encore par ce qu’il appelle la « tyrannie des petites décisions », c’est-à-dire le fait que dans une telle période chaque Etat se préoccupe de ses intérêts nationaux sans esprit de coopération ! 

Alors maintenant, si on additionne chaos systémique et changement macro-historique d’outil de production, on pourrait effectivement déboucher sur une période de vacance hégémonique prolongée. Dans ces circonstances, l’Europe subissant d’abord un « décentrage » avec le chant du cygne du projet moderne, pourrait ensuite vivre un « recentrage » (= renaissance) une fois les anciennes structures hiérarchiques suffisamment nettoyées pour permettre l’éclosion de la société de l’information (suite à la nouvelle Guerre de Trente Ans). L’Europe a suffisamment de matière grise et d’esprit d’initiative pour relever le défi de la société de l’information ; ce qui bloque actuellement ce sont précisément les anciennes institutions sociales et politiques de l’ère industrielle. Mais pourquoi pas la Chine ?

 Historiquement, il semble que l’Europe réagisse à un changement de civilisation par des guerres et des révoltes, certes très douloureuses, mais qui permettent aux nouvelles structures de se mettre en place. Il semble en revanche que la Chine cherche plutôt à étouffer ces tensions par le recours à un pouvoir très fort (empire) qui évite l’éclatement, mais empêche l’éclosion des nouvelles structures. 

Cinq grandes tendances 

En résumé, dans l’optique de la longue durée historique, on peut tenter de dégager les tendances suivantes à la lumière de la crise actuelle : 

1) un changement macro-historique d’outil de production avec l’émergence de la société de l’information succédant à la société industrielle ; 

2) la crise de la zone Euro comme chant du cygne du projet moderne (structures hiérarchiques, etc.), lui-même expression de la société industrielle ; 

3) une période de vacance hégémonique avec une situation de chaos systémique prolongé, en lien avec le changement macro-historique susmentionné ; 

4) une nouvelle Guerre de Trente Ans pour la liquidation de la société industrielle et l’ « accouchement » de la société de l’information ; 

5) un décentrage-recentrage de l’Europe conduisant, à terme, à une forme de renaissance. 

Un dernier point qui n’apparaît pas dans les réflexions ci-dessus, est celui de la « vitesse » à laquelle cette évolution pourrait se dérouler. Le passage de la société féodale-agraire à la société moderne-industrielle a pris au moins deux siècles. Aujourd’hui, si transformation il y a, combien de temps faudra-t-il ? Il est tentant d’avancer l’hypothèse d’une accélération de l’histoire (parfaitement en adéquation avec les paramètres de la société de l’information) : ce qui a pris 200 ans pourrait n’en prendre que 20 !

Rappel des destins des villes de Magdebourg et de Hambourg durant la Guerre de Trente Ans – du type de guerre qui pourrait émerger dans une Europe en crise et en butte à un affaiblissement général de l’autorité de l’Etat. 

Magdebourg ou Hambourg ?

Deux villes ayant vécu un destin totalement différent au cours de la Guerre de Trente Ans : la première sera mise à sac et sa population largement décimée, la seconde échappera à toute conquête et bénéficiera pendant cette période d’un véritable essor économique.

 Pourquoi comparer ces deux villes ? Si nous pensons que la crise actuelle pourrait déboucher sur une ou des guerres de type « Guerre de Trente Ans », il importe alors de se demander quelles formes pourraient prendre les combats et quelles sont les chances de succès. C’est pourquoi nous opposons Magdebourg et Hambourg ; un anéantissement désastreux d’un côté, une stratégie conduisant à la sauvegarde de l’autre.

Le sac de Magdebourg est suffisamment connu pour ne pas y revenir. En revanche, les raisons du succès de Hambourg sont moins connues. 

Hambourg, le « safe haven »

Le grand port hanséatique fait un gros effort de fortification : une ceinture bastionnée – richement dotée en artillerie – entoure la ville, englobant en outre un terrain non encore construit qui permettra l’expansion urbaine en cours de conflit. A cela s’ajoute un important contingent de milice bougeoise bien équipé, renforcé par une troupe professionnelle soldée par la ville elle-même. Les armées de Tilly n’oseront pas s’y attaquer et se contenteront du paiement d’une rançon en échange de l’abandon du siège.

Pendant toutes ces années, Hambourg deviendra en quelque sorte un « safe haven » ; le terrain non construit à l’intérieur des fortifications permettra une forte expansion de la population et assurera ainsi l’essor économique de la ville. Le contraste est frappant, alors que Magdebourg disparaît presque de la carte, Hambourg connaît un développement sans précédent dans son histoire. Il y a donc bel et bien des leçons à tirer du sort de ces deux villes. 

« Une nouvelle Guerre de Trente Ans – si tel devait malheureusement être le cas – ne se déroulerait sans doute pas selon les canons de la Deuxième Guerre mondiale ou de la Guerre froide. »

En effet, il y a plutôt lieu de penser – étant donnée la faiblesse actuelle des armées conventionnelles et le développement inversement proportionnel d’une violence anarchique faite de brigandages et de règlements de compte – à des formes plus moyenâgeuses de conflits : rezzous criminels et rapines de grande envergure, bandes et gangs terrorisant les populations. A cet égard, il faut s’imaginer – à grande échelle – des opérations de vol et de brigandage telles que celles commises ces derniers temps, en Suisse, par les bandes de la banlieue lyonnaise. La violence de ces actions et leur rapidité d’exécution pourraient décupler en cas d’affaiblissement général de l’autorité de l’Etat en Europe : on pourrait assister ainsi aux retour des « routiers », à l’instar de ceux qui ravagèrent les campagnes entre le XIIe et le XVe siècle.

Rappelons également dans ce sens, les chevauchées du Prince Noir (1355) pendant la Guerre de Cent ans ou encore l’expédition des Gugler (1375) dans le Seeland. Dans un cas comme dans l’autre, il ne s’agissait pas de conquérir des territoires, mais de les dévaster pour s’enrichir et appauvrir l’adversaire. 

En conséquence, la physionomie du champ de bataille risque d’être fort différente de celle que l’Europe a connu au XXe siècle : peu de fronts, pas de barrages antichars sur la frontière, pas de défense nationale au sens de l’armée 61, mais des raids éclair à travers le pays progressant par les grandes pénétrantes que sont les autoroutes et les autres voies de communication rapide – tout ceci se déroulant dans le climat « pseudo-normal » d’une activité sociale et économique presque régulière.

Alors, la meilleure réponse à ces menaces semblerait être « hambourgeoise » : les villes et les gros villages se protégeant eux-mêmes de ces attaques en barrant les entrées par des check-points, en mettant sur pied des patrouilles avec les pompiers et quelques citoyens volontaires, en installant un système de surveillance 24/24 permettant d’alerter rapidement les forces de police en cas de besoin. Une sorte de « défense territoriale NG (non gouvernementale) » adaptée au Nouveau Moyen Age. 

Un délire survivaliste ?

Certains le penseront et s’y opposeront sans doute pour cette raison et pour toutes celles conduisant aujourd’hui une partie de l’opinion publique à prendre systématiquement le parti des criminels, comme le montre les réactions et les manifestations suite à l’intervention policière contre les bandes de la banlieue lyonnaise. C’est probablement là le point le plus problématique : organiser la protection d’une ville ou d’un village contre des bandes de pilleurs ne pose pas de difficulté insurmontable, en convaincre tous les habitants du bien fondé représente, dans le climat actuel, un véritable défi et la source potentielle d’un échec.

Les bourgeois de Magdebourg étaient depuis longtemps en opposition et en désaccord profond avec le Conseil de la ville, cette dissension interne a probablement joué un rôle important dans l’affaiblissement de la volonté de résistance de la cité !

Dans l’histoire, la question de la nécessité de résister apparaît régulièrement, en particulier lors de sièges : « Ne vaut-il pas mieux s’accommoder d’une occupation plutôt que d’encourir le risque de graves destructions matérielles ? » Il faut cependant se souvenir que le genre de menaces évoquées ici est sans merci lorsqu’on ne s’y oppose pas fermement, tandis qu’une résistance résolue (même peu nombreuse et mal équipée) suffit habituellement à dissuader l’agresseur, le but de ce dernier étant de s’enrichir facilement et non de conduire une bataille rangée qui pourrait s’avérer coûteuse.

A titre d’exemple, un château défendu, en tout et pour tout, par trois chevaliers suffit à bloquer la chevauchée du Prince Noir. De même, si les Gugler s’avèrent capables de rançonner les habitations isolées, ils se montrent incapables d’enlever les petits bourgs défendus ; ceci conduisant d’ailleurs au final à la déroute de l’expédition. 

« Ce type de guerre ne répond plus aux principes de la stratégie moderne : la cible des opérations devient la population. »

En effet, il ne s’agit pas d’anéantir l’armée adverse, ni de démanteler son système de commandement et de contrôle, ni comme on l’a dit précédemment de conquérir ou d’annexer des territoires. Ce type de guerre ne poursuit plus d’objectif politique ; il développe en revanche sa propre économie basée sur la dévastation et la prédation sauvage des groupes en lutte (pillages, rançons, brigandages). C’est la population qui devient la cible des opérations et, par conséquent, c’est la substance de celle-ci qu’il faut protéger en priorité. Comment ? 

A ce sujet, une étude des conflits prémodernes (de la fin du Moyen Age à la Guerre de Trente Ans) laisse ressortir deux préoccupations fondamentales : la « protection » et le « harcèlement ».

Par protection, on entend tout lieu fortifié propre à le défense, de l’enceinte d’un cimetière aux grottes et souterrains refuges.

Le harcèlement, quant à lui, s’effectue à partir de ces réduits et vise, dans la plupart des cas, les campements des routiers et leurs convois de ravitaillement, voire la dévastation du territoire adverse afin de faire cesser les incursions. Ce dernier procédé s’avère souvent très efficace et joue un rôle dissuasif important. 

De ces brefs enseignements, on peut déjà dégager les trois principes suivants :

1) organiser un double fond (au sens de la défense territoriale NG mentionnée plus haut, c’est-à-dire des « catacombes » étanches) ; 

2) harceler l’adversaire à partir de ces « catacombes » (fonctionnant comme des réduits et des sanctuaires de guérilla) ; 

3) ravager le territoire adverse en riposte aux incursions. 

Bernard Wicht Privat-docent, Institut d’études politiques et internationales, UNIL 2010

SOURCES ET REMERCIEMENTS : FRAGMENTS ACTUELS

1 réponse »

  1. Le dernier passage est très spéculatif, mais l’article est très bon et décrit de façon éclairée des tendances de fond.

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