Art de la guerre monétaire et économique

Histoire de la Dette Publique : La Banque d’Angleterre, créancière perpétuelle

Histoire de la Dette Publique : La Banque d’Angleterre, créancière perpétuelle

Né pour prêter 1,2 millions de livres à la couronne après la glorieuse Révolution, l’établissement deviendra un élément clé de la prospérité britannique. Son avènement a pourtant reposé sur une multiplication monétaire assez osée

L’acte de naissance porte le nom trompeur de Tonnage Act – référence à un nouvel impôt sur les navires qui, avec une taxe sur la bière et les alcools, doit financer les intérêts d’un prêt à la couronne. La société par actions Governor and Company of the Bank of England qui voit le jour en avril 1694 n’est qu’une réponse pragmatique à la question lancinante du financement de la guerre. Et nul ne sait sur le moment qu’elle est appelée à devenir une des principales banques centrales du monde, la première à mériter entièrement ce titre. Même si son avènement à ce moment et à cet endroit n’est sans doute pas le seul fait du hasard.

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Le Roi Soleil n’est pas le seul à briller sur le siècle qui s’achève. La flotte britannique talonne les Espagnols et les Portugais en Amérique et dans les Caraïbes. Fondée en 1600, la Compagnie anglaise des Indes orientales mène la vie dure à son homologue néerlandaise en Asie et enfonce la concurrence française. Thomas Hobbes et John Locke jettent les bases de la pensée politique des Lumières, Isaac Newton, qui ne va pas tarder à prendre la direction de la Monnaie, développe sa théorie de la gravitation et Edmund Halley entame les observations de comètes qui feront sa gloire.

Les choses bougent aussi sur le terrain politique. La dynastie des Stuart, qui accède au pouvoir à la mort d’Elisabeth Ire en 1603, est vue avec méfiance en raison de ses accointances catholiques et de son penchant autocrate. Une première révolution aboutit à la décapitation de Charles Ier en 1649 et porte Oliver Cromwell au pouvoir. Les Stuart revenus sur le trône en 1660, une seconde révolution, plus pacifique, en déloge Jacques II en 1689 au profit de sa fille Marie et de l’époux de celle-ci, le Stathouder de Hollande Guillaume d’Orange. Le Bill of Rights signé par ce dernier la même année consacre l’avènement d’une forme de monarchie constitutionnelle, où le pouvoir du roi est limité par celui du parlement.

C’est aussi un siècle de conflits européens récurrents. Avant de se donner un souverain néerlandais, l’Angleterre a mené trois guerres contre les Pays-Bas et l’arrivée de Guillaume l’entraîne dans la guerre de la Ligue d’Augsbourg, qui l’oppose à la France et qui durera jusqu’en 1697. Tout cela coûte très cher et le crédit de la monarchie s’épuise.

Il a reçu des coups décisifs quand Charles Ier et Charles II ont dû user d’expédients, le premier en saisissant purement et simplement 130 000 livres d’or déposées par des particuliers à la Tour de Londres (qui abrite l’Hôtel des monnaies), le second en faisant défaut sur une partie importante de sa dette en 1672 après avoir tenté de vendre sa conversion au catholicisme à Louis XIV.

Le nouveau pouvoir, toutefois, jouit d’un avantage important: le renforcement des droits du parlement étaie la crédibilité de la couronne. En prêtant à l’Etat, on ne traite plus avec un individu susceptible de faire défaut sur un simple caprice, mais avec une institution qui détient, entre ses différentes composantes, le pouvoir de lever des impôts.

La richesse ne manque pas sur une île où convergent les revenus des comptoirs asiatiques, des premières colonies américaines et d’un négoce international florissant, sans compter les bénéfices d’un trafic d’esclaves en plein essor. On commerce sous des formes juridiques modernes, comme celle de la société anonyme, dont la Compagnie des Indes orientales est un exemple. Mais la monnaie ne suit pas vraiment. Les pièces d’or et d’argent sont régulièrement rognées, voire fondues à l’étranger où leur valeur intrinsèque dépasse leur prix nominal.

Dans cette situation, ceux qui ont la chance de posséder du numéraire préfèrent le déposer en lieu sûr. La Tour de Londres disqualifiée par le coup de force de Charles Ier, on s’est tourné vers les orfèvres. Ces derniers font de plus en plus office de banquiers, émettant des certificats de dépôt ou effectuant les paiements pour le compte de leurs clients sur la base de billets à ordre. Ces documents tiennent lieu de monnaie pour une part croissante des transactions, sans qu’il soit certain que leur contre-valeur en liquide soit toujours disponible. On accuse en outre les orfèvres de rogner les monnaies et de pratiquer des taux usuraires lorsqu’ils font crédit.

Ce désordre pourrait être maîtrisé, font valoir plusieurs publicistes, par la création d’une banque publique semblable à celles qui existent notamment en Espagne, à Gênes, Venise, Bâle, Amsterdam, Hambourg, Delft ou Nuremberg.

Aucun de ces établissements, à vrai dire, ne présente exactement le même périmètre. Les banques publiques espagnoles ont été créées au début du XVe siècle pour concurrencer usuriers et changeurs dans le prêt aux pouvoirs locaux et, accessoirement, aux privés. Contemporaine, la banque de Bâle semble viser au contraire à mettre les excédents d’une cité riche à disposition des commerçants et des artisans indigènes, tandis que la banque vénitienne du Rialto, fondée en 1587, cumule les deux buts: rapporter du bénéfice à l’Etat en faisant du crédit privé. La Casa di San Giorgio gère avec succès la dette publique génoise.

Une autre formule encore est en vigueur au nord de l’Europe. La banque d’Amsterdam, créée en 1609, reçoit en dépôt toutes les monnaies métalliques, quelle que soit leur provenance et les convertit dans ses livres à un taux fixe en fonction du poids du métal. C’est le florin-banco dont la valeur stable fait le succès, une formule reprise dans plusieurs villes allemandes et néerlandaises.

Comme le florin-banco, le mark-banco ou le thaler-banco sont en principe couverts à 100% et les activités de crédit sont soigneusement séparées du change. C’est à un Suédois originaire de Lituanie, Hans Wittmacher, qu’on doit l’idée d’émettre des billets à découvert – ou du moins sa première réalisation officielle. L’expérience, lancée avec un privilège royal en 1656, ne fait toutefois rien pour renforcer la crédibilité du concept. Dès 1664, la banque ferme ses guichets face à un afflux de retraits. La Banque des Etats généraux qui lui succède commence sa carrière sous une interdiction ferme de concéder du crédit sous forme de titres circulant dans le public.

Tout cela donne des idées aux Londoniens. Lorsque Guillaume et Mary annoncent vouloir lever 1,5 million de livres pour financer la guerre, le chancelier de l’Echiquier reçoit pas moins de 70 propositions, de la rente viagère à la loterie. C’est un commerçant écossais enrichi dans les colonies, William Paterson, qui l’emporte.

Il propose de lever 1,2 million dans le public, le reste devant être fourni par la vente de rentes. Contre leur générosité, les prêteurs recevront le droit d’exercer une activité bancaire sous la forme d’une société anonyme à laquelle la souscription servirait de capital. La proposition acceptée, le service de cette nouvelle dette est assuré par le Tonnage Act. Du principal, il n’est pas question et on n’en parlera pas davantage à l’avenir.

L’opération permet une jolie opération de multiplication monétaire: les espèces réunies pour le prêt restent dans les coffres de la banque, qui remet à la couronne leur équivalent en billets transférables dûment munis de son sceau. Cette dernière lui retourne des reconnaissances de dette, également transférables.

La solidité de ce tour de passe-passe est rapidement mise à l’épreuve. Les orfèvres, auxquels la Banque fait une concurrence fort mal ressentie, organisent une campagne de retrait en profitant d’une crise de liquidité induite, en 1696, par la décision de Guillaume de faire refondre toute la monnaie d’argent pour éliminer les contrefaçons. Moitié en levant du capital supplémentaire auprès de ses actionnaires et moitié en n’acceptant qu’une partie des demandes de remboursement, la Banque s’en sort, un succès qui doit aussi être rapporté au soutien dont elle bénéficie dans les cercles whigs – ou, pour faire court, libéraux.

Ses billets restent, au début, en concurrence avec ceux des orfèvres et des banquiers, et son statut d’exception ne se construit que petit à petit, au fil de nouveaux crédits qui justifient le renouvellement de son privilège. En 1720, la Compagnie des mers du Sud, créée pour exploiter le commerce avec les colonies américaines, s’inspire de son concept en émettant son capital contre des titres de la dette publique, alors en plein essor. Une vague de spéculation activement entretenue propulse les actions de la compagnie au firmament avant un krach retentissant à la fin de l’année.

La première bulle de l’histoire – le terme est inventé à cette occasion – renforce le statut de la Banque d’Angleterre, pressentie pour sauver la compagnie et associée à sa liquidation. On s’adresse à elle pour escompter les effets de change, les autres banquiers ouvrent des comptes dans ses livres et lui confient leurs réserves d’or. Progressivement, ses billets éclipsent les autres sur le marché.

Parallèlement, la dette publique anglaise enfle avec constance, passant d’un million de livres en 1668 à 133 millions en 1766. Aucune agence de notation, à l’époque, ne s’en émeut – il faut dire que les impôts, qui permettent d’assurer le versement des intérêts, augmentent aussi (ils sont multipliés par 15 entre le milieu du XVIIe siècle et le début du XIXe).

Les dépenses de l’Etat sont causées par son engagement dans plusieurs guerres, mais elles servent également à construire une flotte qui domine vite les mers du monde entier et à développer les voies fluviales internes, favorisant un essor économique sans précédent qui, à son tour, permet de financer leur augmentation et donne à la Grande-Bretagne un temps d’avance sur la révolution industrielle. Ce cercle vertueux permet à certains commentateurs de remettre en question les alarmes que suscitent aujourd’hui des endettements publics comparativement plus modestes. Mais les choses peuvent tourner différemment comme l’expérimentera la France au XVIIIe siècle.

Par Sylvie Arsever/le temps juil12

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