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Géopolitique: Radiographie de la « rébellion » syrienne

Géopolitique: Radiographie de la « rébellion » syrienne

EN LIEN: Carte. Plus de 150 000 combattants et des rapports de force complexes

Plus de la moitié des rebelles au régime d’Assad seraient des islamistes radicaux.

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La table des négociations pour trouver une issue à la guerre civile syrienne semble presque mise. Samedi, à New York, Ban Ki-moon, le secrétaire général des Nations unies, a rencontré pour la première fois le chef de l’opposition syrienne Ahmad Jarba pour le convaincre d’aller de l’avant vers un règlement politique du conflit. Malgré ses réticences, Ahmad Jarba a accepté de rallier la conférence de Genève 2, prévue pour la mi-novembre. Mais dans les rangs de l’opposition, les dents grincent. Beaucoup considèrent que la résolution de l’ONU, adoptée vendredi soir à New York, sert davantage le gouvernement syrien que les révolutionnaires. L’opposition dirigée par Ahmed Jarba a-t-elle encore une influence sur les combattants et peut-elle négocier en leur nom?

Deux coups de semonce illustrent les difficultés que rencontre la coalition dans ses relations avec l’insurrection armée. Le premier, il y a une semaine, lorsque deux brigades de l’Armée syrienne libre (ASL) actives à Raqqa, dans le nord-est du pays, ont fait allégeance aux djihadistes de Jabhat al-Nosra. Le deuxième, plus grave, est survenu avec une déclaration dans laquelle 13 groupes ont désavoué la coalition. Parmi les signataires, figurent les groupes djihadistes liés à Al-Qaida, mais aussi, et c’est plus surprenant, la brigade Liwa al-Tawid, liée à l’ASL. D’une part, excepté l’ASL, les rebelles ne se reconnaissent pas dans l’opposition. De l’autre, l’ASL est de plus en plus marginalisée, explique Fabrice Balanche ( «Atlas du Proche-Orient arabe» Paris PUPS/RFI), directeur du Groupe de recherches et d’études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient (Gremmo): «Même si elle rejoint la table des négociations, la coalition de l’opposition ne représente plus grand monde. Elle peut accepter un cessez-le-feu, mais qui le respecterait?»

Selon le chercheur, plus de la moitié des rebelles sont des islamistes radicaux: «Excepté ceux qui se revendiquent des Frères musulmans et les modérés qui leur sont proches, 58% des combattants islamistes sont pétris, à des degrés divers, de l’idéologie salafiste.» Les modérés, ceux de l’ASL, sont désormais largement minoritaires, «ce sont les grands perdants, ils demandent en vain des armes et sont, de plus en plus souvent, pris pour cible par les groupes radicaux», précise Fabrice Balanche.

Au sein de la myriade de groupes – un rapport avance le nombre de 2000, dont 600 compteraient plus de 50 combattants –, des fractures idéologiques sont apparues, qui pourraient former autant de lignes de front dans des luttes fratricides. On en a vu les prémices ces dernières semaines: à Azaz, dans le nord d’Alep, à la frontière turque, l’Etat islamique d’Irak et du Levant (EIIL), lié à Al-Qaida, s’en est pris à une brigade de l’ASL, Tempête du nord, et l’a chassée hors de la ville. Les combats mettent aussi aux prises les djihadistes aux brigades kurdes. «Les deux oppositions majeures au sein de la rébellion sont, d’une part, celle entre les djihadistes et les modérés. De l’autre, entre les Kurdes et l’ensemble de la rébellion», ajoute Fabrice Balanche.

Les promoteurs d’une solution politique n’obtiendront pas, selon le chercheur, que les groupes les plus radicaux abandonnent les armes, mais «les grandes puissances peuvent œuvrer à tarir les sources de financement. C’est le seul levier dont disposent les Etats pour faire taire les armes. Précisément: faire pression sur les Etats du Golfe pour qu’ils abandonnent leur financement et sur la Turquie pour qu’elle contrôle sa frontière. Sans armes, les combattants de l’ASL et les modérés n’auront alors plus qu’une alternative, se radicaliser ou s’exiler

Une nébuleuse traversée par les fractures idéologiques

Les rebelles qui combattent le régime de Bacher el-Assad se caractérisent par une extrême diversité. Aussi bien dans leurs projets que dans les moyens censés les servir

L’Armée syrienne libre (ASL)

Les révolutionnaires nationalistes ont été parmi les premiers à lever les armes contre le régime. Parmi eux, se trouvent nombre de déserteurs de l’armée régulière. L’agenda de l’ASL tient tout entier dans le renversement de Bachar el-Assad et le rétablissement de la démocratie. Ses combattants, qui sont, dans leur majorité, musulmans, même si l’on compte quelques chrétiens et une poignée d’alaouites, se disent attachés à des valeurs démocratiques et à la laïcité. Ils ont rallié l’ASL dès sa création, en sont la colonne vertébrale et reconnaissent l’autorité de son chef, le général Sélim Idriss, basé en Turquie.

Les brigades de l’ASL ont joué un rôle déterminant au début de l’insurrection, mais leur influence a décru à mesure que d’autres groupes gagnaient en importance. Considérés comme fréquentables, ce sont ces rebelles qu’Européens et Américains ont envisagé d’aider. D’ailleurs, ils ont vraisemblablement reçu de l’aide américaine, à travers la frontière jordanienne, au sud du pays. L’Etat saoudien les soutient aussi, avec de l’argent et du matériel. Ils ont également bénéficié d’une aide, qualifiée de non létale, surtout des lunettes de visée et des moyens de communication, fournie par certains Etats européens, dont la Grande-Bretagne. Au sein de ce courant, deux coalitions dominent: Ahfad al-Rassoul et Jabhat Ahrar Syria, qui ont chacune des effectifs d’environ 10 000 hommes et sont actives entre Damas et la Jordanie.

Armer ces brigades de l’ASL présente un dilemme, car elles sont affaiblies, et, pour cette raison et parce qu’elles sont désormais prises pour cible par les djihadistes radicaux, leur arsenal pourrait être capturé. En cas de négociations de paix et d’un cessez-le-feu agréé par l’état-major de l’ASL, elles pourraient suivre les consignes de leur hiérarchie.

Les petits groupes

Dès la fin de 2011, alors que l’ASL était encore balbutiante, des comités armés locaux sont apparus. Leur ancrage est paysan et leurs motivations surtout défensives: protéger leur village ou leur territoire. La plupart de ces groupes ne possèdent qu’un armement sommaire et ne participent que rarement à des offensives. Leur force a diminué à mesure que leurs combattants les plus déterminés rejoignaient d’autres groupes. Ces petits groupes, nombreux, concluent parfois des alliances, selon les circonstances. Leur financement est local et privé: par exemple, une connaissance exilée qui envoie de l’argent.

Les islamistes non djihadistes

Une nébuleuse de groupes que l’on peut diviser en deux. Les brigades qui se réfèrent à l’idéologie des Frères musulmans, notamment Liwa al-Tawid, la plus grande formation d’Alep, forte de plus de 10 000 hommes. Dans la banlieue de Damas, on trouve Liwa al-Islam et Suqqur al-Sham, dans les environs d’Idlib. Pour eux, le califat relève de l’utopie à laquelle on doit tendre. Mais dans l’attente de cet avènement, une république islamique est à leurs yeux acceptable.

L’autre partie de cette mouvance regroupe des salafistes modérés. La brigade Farouk se bat, avec quelques milliers d’hommes, dans la région de Homs et de Rastan. Tous ces groupes se sont réunis au sein du Front islamique pour la libération de la Syrie (FILS), mais tous n’ont pas coupé les liens avec l’ASL, même s’ils ne reconnaissent pas pleinement l’autorité de son chef, le général Sélim Idriss. Leur financement vient en priorité du Qatar, soutien traditionnel des Frères musulmans, et plus marginalement de la Turquie. Ils ont récemment cosigné avec les djihadistes une lettre pour annoncer qu’ils désavouaient la coalition nationale de l’opposition. Toutefois, en cas de négociations de paix, les brigades liées aux Frères musulmans pourraient, peut-être, si le gouvernement turc faisait pression, accepter un compromis négocié.

Les djihadistes sans agenda internationaliste

Ils prônent la création d’un califat. «Historiquement, à Damas rayonnait le califat omeyyade, un âge d’or pour l’Islam. Les djihadistes y font référence, ils veulent le recréer en Syrie, et s’opposent par conviction à toute législation autre que la charia, car seul Dieu peut légiférer», explique Fabrice Balanche. Dans leur vision du monde, les chiites sont des ennemis, les chrétiens aussi. Une partie des groupes de cette mouvance se sont unis pour former le Front islamique de Syrie (FIS). Notamment Ahrar al-Cham, une des plus grosses brigades de Syrie, avec près de 20 000 combattants, à Homs, Idlib, Lattaquié, Alep et, dans une moindre mesure, dans la banlieue de Damas. On les trouve aux côtés des autres djihadistes, notamment Jabhat al-Nosra, pour mener des offensives conjointes. Ahrar al-Cham accueille un grand nombre de combattants étrangers venus d’Europe et du Maghreb. Le FIS est principalement financé par des donateurs privés, ressortissants des pays du Golfe, par des Koweïtiens et des Saoudiens notamment. Leur refus d’accepter les chiites et les alaouites, minorité dont est issu le clan de Bachar el-Assad, ainsi que leur hostilité à l’égard des valeurs démocratiques, les disqualifient pour d’éventuelles négociations.

Les djihadistes internationalistes

Deux groupes participent de ce mouvement: Jabhat al-Nosra (JAN) et l’Etat islamique d’Irak et du Levant (EIIL), qui ont les deux revendiqué leur affiliation à Al-Qaida. Le premier s’est implanté en Syrie dès le début de 2012, alors qu’EIIL a suivi une année plus tard. La Syrie n’est pour eux qu’une étape dans la voie du djihad; lorsqu’un califat y sera établi, ils porteront le combat ailleurs et de préférence contre l’Occident et ses alliés (les monarchies du Golfe). En plus d’une pratique de la guérilla, ils ont conservé le modus operandi d’Al-Qaida: attentats suicides et voitures piégées. Sur le terrain, ils sont parmi les plus entraînés et les plus efficaces, car ils bénéficient de l’expérience des nombreux combattants aguerris qui les ont rejoints: Irakiens, Libyens, Tchétchènes et même des Afghans. Leur financement est opaque, on sait qu’ils ont mis à contribution les bailleurs de fonds d’Al-Qaida, riches donateurs des pays du Golfe, grâce auxquels ils ont pu se constituer un arsenal important Ils refusent en bloc toute idée de négociation.

Les Kurdes

Les brigades kurdes ont été créées par d’anciens combattants du PKK et du Pejak, qui lui est apparenté. Elles se sont appelées YPG (prononcer yépégué) et dépendent du parti PYD de Saleh Muslim. Ce dernier a pris ses distances avec le PKK, mais les liens perdurent: uniformes, armes et financement proviennent de l’organisation faîtière du PKK. Quant à l’idéologie, elle est d’obédience marxiste. Leur agenda est strictement kurde: ils se battent pour l’autonomie de leur région, dans le nord-ouest de la Syrie, et s’opposent pour cette raison aux autres rebelles. Dans la mesure où l’armée régulière leur a abandonné la région du nord-est sans combattre, les autres rebelles les accusent de complicité avec Damas.

Par Boris Mabillard/ Le Temps 30/9/2013

http://www.letemps.ch/Page/Uuid/df14d018-293d-11e3-8ec5-92b6d1418158/Radiographie_de_la_r�bellion_syrienne

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