Douce France

Il est grand temps que le gouvernement français s’interroge sur la taille de ses banques

Il est grand temps que le gouvernement français s’interroge sur la taille de ses banques

Le risque systémique (mesuré par la variable SRISK) dans son ensemble a baissé de près de 50% en Europe entre juillet 2012 et octobre 2013. La France reste la première source d’éventuels problèmes. Le Royaume-Uni a, lui, fait de grands progrès.

Avant la crise financière de 2007, une part importante de la recherche académique était axée sur les produits dérivés. Une sorte de course à la complexité était engagée entre les banques d’investissement dans la création de nouveaux produits financiers. Une partie de ces produits a fini dans le portefeuille d’une clientèle qui souvent ne comprenait pas de quoi il s’agissait. Une autre partie des produits a été utilisée pour réellement gérer les risques. On se demandait assez peu alors si l’émetteur de ces produits serait vraiment en mesure de faire face à ses engagements. Depuis, la crise a conduit à une prise de conscience qu’il est nécessaire de mieux appréhender les risques que représentent les banques, ce qui a conduit à une évolution de la réglementation, notamment dans le cadre du programme de travail des sénateurs américains Dodd et Frank.

Il est également devenu clair, et cela dès 2001 avec le scandale Enron, que les sociétés d’audit peuvent parfois avoir des conflits d’intérêts, en étant à la fois impliquées dans l’audit et le conseil pour la même société. Ces conflits d’intérêts proviennent surtout du fait que le conseil est plus lucratif que l’audit et que les auditeurs doivent parfois se montrer conciliants afin d’assurer le renouvellement des mandats de conseil. Après la faillite retentissante d’Enron, la profession comptable a émis un certain nombre de règles de nature légale et procédurale afin d’éviter de nouvelles débâcles de ce type. Malheureusement, les agences de notation, qui ont une activité similaire à celle des auditeurs, ont échappé à cette vague de réglementation. Lors des années menant à la crise des «subprime», ces agences ont indirectement commis les mêmes erreurs que dans le cas d’Enron, en étant impliquées à la fois dans la notation des entreprises et dans le conseil à ces mêmes entreprises pour améliorer leur notation.

Afin d’assurer le monitoring des banques, il est nécessaire d’avoir un certain nombre de mécanismes de contrôle et de règles de jeu. Certainement, les banques centrales et les régulateurs des marchés financiers doivent jouer un rôle important à ce niveau. Une autre initiative, cette fois-ci émanant du monde académique1, cherche à mettre en place des outils de notation permettant de mesurer les risques représentés par les banques. Ces outils doivent satisfaire un certain nombre de critères: 1) les mesures doivent être définies de la même manière pour toutes les banques; 2) elles ne doivent pas faire intervenir d’information subjective; 3) elles doivent être relativement faciles à construire, à reproduire et à comprendre; 4) elles doivent prendre en compte un certain nombre de caractéristiques évidentes du risque telles que la taille et le niveau d’endettement de la banque; 5) elles devraient être facilement accessibles et mises à jour régulièrement.

Partant du bilan d’une banque, on montre que le montant que le contribuable devrait injecter en cas de sous-capitalisation de la banque, nommé SRISK, dépend de trois facteurs: la taille de l’institution, le ratio d’endettement, défini comme le ratio entre les actifs et la capitalisation boursière, et la sensibilité de la valeur boursière de l’institution en cas d’un effondrement des bourses mondiales au cours des six prochains mois. L’ampleur du krach boursier (40%) correspond à l’ordre de grandeur des grandes crises historiques.

Comment évolue le risque systémique pour la période allant de juillet 2012 à octobre 2013? Les nouvelles sont plutôt rassurantes. Le risque systémique (SRISK) dans son ensemble a baissé de 46% en Europe (passant du niveau record de 1500 milliards d’euros en juin 2012 à 813 milliards fin octobre). La première source de risque systémique en Europe est la France. Sur la même période, elle n’a pu réduire son niveau de risque que de 28%, passant de 334 milliards d’euros à 238 milliards. En analysant le montant que représente le SRISK dans le produit intérieur brut (de fin 2012, selon les chiffres du Fonds monétaire international), il apparaît que le SRISK de la France représente environ 13% de son PIB. Ce niveau, le plus élevé observé en Europe, constitue un risque potentiel pour la stabilité du reste de l’économie européenne.

Quels sont les progrès réalisés par les autres pays? Le Royaume-Uni a fait de gros efforts pour réduire le risque systémique de son système bancaire. Le SRISK a ainsi diminué de 350 milliards d’euros à 155 milliards d’euros, soit une réduction de 56% depuis juillet 2012. De plus, alors que le Royaume-Uni a le secteur bancaire le plus important en Europe par sa valeur boursière, il a aussi l’un des leviers financiers les plus bas, la dette des banques représentant moins de 15 fois leur valeur boursière.

Le SRISK en Allemagne est passé de 200 milliards d’euros à 116 milliards d’euros, soit une baisse de 42%. En Suisse, le SRISK est passé de 110 à 50 milliards d’euros, soit 50% de moins. En niveau absolu, le SRISK de la Grèce reste faible après la recapitalisation de ses banques à l’été 2013. Le principal problème en Grèce provient du secteur public plus que du secteur bancaire.

Un examen plus approfondi de la situation pays par pays (voir le graphique ci-dessus) indique que la France présente le ratio d’endettement le plus élevé parmi les grands pays européens. Ce niveau reflète la sous-capitalisation des banques françaises et soulève de sérieuses questions quant à la vulnérabilité de ce secteur par rapport aux partenaires européens (LT du 02.09.2013). Comme le montre l’évolution des ratios d’endettement, la tendance est à la baisse avec toutefois des niveaux fortement différents.

Mais que faire pour réduire ce risque? Tout d’abord, il est grand temps que le gouvernement français s’interroge sur la taille des banques françaises. Sont-elles devenues trop grosses et cela crée-t-il un risque pour le reste de l’économie? Quant aux banques, elles devraient s’inspirer des efforts réalisés l’année passée par les institutions financières des autres pays et commencer à réduire le niveau de leurs prêts. C’est seulement alors que le risque posé par les banques françaises se réduirait, ce qui favoriserait certainement l’environnement économique.

1. http://www.crml.ch

Par Eric Jondeau* et Michael Rockinger**

* Université de Lausanne,
HEC et Swiss Finance Institute. Directeur du CRML

** Université de Lausanne,
HEC et Swiss Finance Institute

http://www.letemps.ch/Page/Uuid/d7f54fd0-4a2e-11e3-8e26-d7f18ae6f981/Il_est_grand_temps_que_le_gouvernement_fran�ais_sinterroge_sur_la_taille_de_ses_banques

Source: Le Temps 11/10/13

EN COMPLEMENT: Les banques françaises restent les plus à risque

Une variable permet de mesurer le risque systémique en Europe. A fin août, elle montre qu’en cas de grave crise financière, il faudrait au moins 1000 milliards d’euros pour régulariser la sous-couverture. La tendance est à la baisse depuis mi-2012

La crise financière qui a débuté en 2007 a fait prendre conscience au milieu académique de l’importance du rôle joué par le secteur bancaire. Depuis, un certain nombre de chercheurs se sont détournés d’une recherche visant par exemple à valoriser des instruments dérivés de plus en plus complexes vers une recherche axée sur la mesure du risque systémique des banques. Il est à noter que, déjà avant 2005, certaines tentatives allant dans ce sens avaient été menées, notamment par les banques centrales. Malheureusement, comme nous l’avons tous observé, ces recherches n’ont pas permis de faire comprendre aux décideurs politiques les risques réellement encourus.

Dans ce contexte, un certain nombre de modèles ont vu le jour, visant à produire des mesures de risque systémique. On peut mentionner au premier chef le Volatility Institute de l’Université de New York, sous la direction du Prix Nobel d’économie Robert Engle, qui a mis sur pied un premier modèle adapté à une grande économie, permettant de mesurer l’ampleur du refinancement qui serait nécessaire en cas de crise financière. Une collaboration entre le Volatility Institute et les auteurs de cette note a permis d’étendre cette méthodologie au cadre européen, qui se distingue par un ensemble de pays relativement petits, avec des liens commerciaux très étroits et des monnaies différentes.

Comment fonctionne cette nouvelle méthodologie? Notre modèle décrit le risque systémique comme le montant de capital dont les banques auraient besoin pour se refinancer dans le cas où une nouvelle crise financière se produirait. Ce qui distingue notre approche est que le risque systémique, mesuré par une variable baptisée SRisk, dépend de plusieurs caractéristiques complémentaires de l’institution financière. Il s’agit tout d’abord de la capitalisation boursière et de son endettement. Intuitivement, une très grosse banque représente un plus grand risque qu’une petite simplement parce que si elle fait défaillance, les dommages seront plus importants. Ensuite, on peut penser que plus une institution est endettée, plus grand est son risque de défaillance. Un apport supplémentaire de ce nouvel indice est qu’il fait intervenir la sensibilité de la rentabilité boursière de l’institution financière par rapport aux marchés local, européen et mondial. On peut voir cette sensibilité comme un bêta tel qu’on le connaît en théorie du choix de portefeuille. Une firme à faible bêta est moins exposée à un facteur de risque et serait donc moins affectée en cas de baisse de ce facteur. L’indice SRisk est donc constitué d’une combinaison de ces trois caractéristiques importantes et produit un nombre qui indique le montant de capital qu’il serait nécessaire d’injecter dans une banque afin que celle-ci retrouve un ratio de fonds propres sur actifs satisfaisant. Comme nous l’avons vu lors de la récente crise financière, c’est en fin de compte le contribuable qui devrait payer. En ce sens, selon l’importance des montants en jeu, le politique devrait décider des institutions financières qu’il sauverait et des coûts que cela impliquerait.

Ces mesures de risque sont publiées sur Internet***. L’évolution du risque est détaillée pour la plupart des institutions financières cotées, mais aussi présentée de manière agrégée au niveau des pays. L’inspection de l’évolution temporelle de ces mesures permet de comprendre si une certaine politique porte ses fruits ou si le risque est en train d’augmenter, auquel cas le régulateur devrait intervenir.

Au total, à fin août 2013, le site répertorie 416 institutions financières européennes situées dans le secteur bancaire, des assurances, des entreprises immobilières et des services financiers. Le graphique représente sur l’échelle de droite le risque total pour l’Europe. Au total, fin août, on constate qu’en cas de nouvelle grave crise financière, il faudrait au moins 1000 milliards d’euros pour régulariser la sous-couverture. Le SRisk a très fortement augmenté entre mi-2007 et mi-2008, lorsque les marchés ont pris conscience du risque représenté par les banques. Ce risque a ensuite diminué jusqu’à mi-2011, lorsque la crise de la dette européenne a commencé. La tendance est à la baisse depuis mi-2012.

Le graphique montre ensuite les évolutions pour divers pays européens dont le SRisk est indiqué sur l’échelle de gauche. La France est le pays dont le SRisk est actuellement le plus élevé. Si on ramenait le SRisk au produit intérieur brut (PIB) des pays, on constaterait que celui de la Suisse serait le plus important, étant donné l’importance des deux grandes banques. Un SRisk similaire à celui de la France se retrouve au Royaume-Uni, mais le SRisk britannique a récemment diminué grâce notamment à la progression plus rapide de la capitalisation boursière des banques dans ce pays. Le SRisk de l’Allemagne est environ la moitié de celui de la France. Cela peut s’expliquer par le fait que les banques allemandes sont moins orientées vers les activités de banque d’investissement que les banques françaises.

On a beaucoup parlé de la Grèce. Le graphique montre que pour ce pays le SRisk est globalement faible. Evidemment, le montant serait plus important exprimé en pourcentage du PIB. La raison pour laquelle ce pays a été au centre de l’attention ces dernières années est que le gouvernement grec est très fortement endetté. En revanche, les banques grecques ne présentent pas de risque systémique élevé, car elles sont dans l’ensemble trop petites pour affecter l’ensemble du système financier européen. Si on regarde l’évolution récente du SRisk pour ces institutions, on observe également une forte baisse qui s’explique par les plans de restructuration et de refinancement des principales banques de ce pays.

Que devraient faire les institutions financières afin de diminuer davantage leur risque? D’après notre modèle, il y a trois voies complémentaires. En diminuant la taille, par exemple en se séparant des unités les moins rentables ou les plus coûteuses en fonds propres. Ensuite, en choisissant des activités qui sont relativement peu risquées ou dont le risque est peu corrélé avec les facteurs de risque que sont les marchés local, européen et mondial. Un autre facteur important est l’endettement: une réduction des engagements par rapport aux fonds propres peut être intéressante pour diminuer le levier financier et donc le risque systémique d’une institution financière.

Par Eric Jondeau* et Michael Rockinger**

*Université de Lausanne et Swiss Finance Institute, HEC, Directeur du CRML

**Université de Lausanne et Swiss Finance Institute, HEC

***www.crml.ch

Source: Le Temps 11/10/13

http://www.letemps.ch/Page/Uuid/d7a08536-4a2e-11e3-8e26-d7f18ae6f981/Les_banques_fran�aises_restent_les_plus_�_risque

1 réponse »

  1. Bonjour,

    Je suis cette affaire depuis déjà quelques temps en particulier à travers le blog de JP Chevallier dont c’est le cheval de bataille. Il a consacré un de ces derniers billets à la situation des grandes banques françaises et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il n’est pas très optimiste: http://chevallier.biz/2013/11/leverage-reel-des-banques-francaises-3°-trimestre-2013/. La cécité, officielle, des dirigeants de ces grandes entités est inquiétante.
    Il est étonnant, mais hélas pas surprenant quand on connait le panurgisme et l’atonie des médias français, de voir que ce problème n’est quasiment jamais abordé et que le grand public n’en a pas connaissance. Il n’y avait qu’à voir l’interview cette semaine par Stéphane Soumier du DG de la SOC. Gèn. sur BFM Business, ce qui n’enlève rien à la qualité générale de l’émission par ailleurs. On retrouve là la nocivité induite par les rapports incestueux entre les dirigeants politiques et économiques de ce pays que vous dénoncez régulièrement et qui conduit lentement mais sûrement ce pays dans un univers digne de l’Enfer (http://h16free.com/2013/11/11/27140-la-sovietisation-francaise-avance-bien-merci). Le château de cartes ainsi constitué est à la merci d’un coup de vent avec les conséquences que l’on devine au plan social et politique.

    Bonne journée

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