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Suisse/ Les avantages de la voie solitaire- Entretien avec Gary Becker

Suisse/ Les avantages de la voie solitaire- Entretien avec Gary Becker

 Gary Becker. Le prix Nobel d’économie estime que la non-appartenance de la Suisse à l’UE lui a permis d’échapper à la contamination. 

Au cours de sa conférence sur les perspectives américaines à long terme présentée au Global Financial Leadership Conference du CME Group, le Professeur Gary Becker, prix Nobel d’Economie pour ses travaux sur la modélisation économique des comportements humains, citait l’assurance-maladie suisse comme modèle à appliquer pour réformer un système américain inadapté (lire ci-joint). Gary Becker en est convaincu depuis longtemps. En avril 2009, il postait sur son blog une analyse qui s’ouvrait par la phrase suivante «Le système de santé suisse possède plusieurs caractéristiques importantes qui selon moi (et selon bien d’autres) devraient être intégrées dans toute réforme du système de santé américain». Par ailleurs, dans un ouvrage commun* avec Richard Posner, juge à la Cour d’appel des Etats-Unis pour le septième circuit, il consacre une section intitulée «Why small has become beautiful» aux avantages croissants qu’ont acquis les petits pays dans un monde d’échanges globalisés. Nous lui avons donc posé quelques questions sur la Suisse. 

Interview Nicolette de Joncaire, Naples (Floride)/ Agefi Suisse

La non-appartenance de la Suisse à l’Union européenne pose-t-elle problème? 

Gary Becker: Aucunement. Cette non-appartenance lui a permis d’échapper à la contamination de la crise en Europe. Il est parfaitement possible de prospérer dans le monde actuel sans appartenir à un conglomérat de grande taille et de profiter des économies d’échelle qu’offrent les échanges mondiaux. Les avantages offerts par l’Union européenne ne compensent pas nécessairement ses désavantages. En outre, l’euro a conduit certains membres de la zone à des comportements budgétaires extravagants. J’ai formulé d’importantes réserves vis-à-vis de l’euro en 1997-98 et j’avoue que son succès apparent des premières années m’avait conduit à penser que j’avais eu tort. Malheureusement, les évènements récents m’ont donné raison. 

Dans une étude récente, l’OCDE attribue partiellement la baisse de productivité de certains pays européens, l’Italie en particulier, à leur système éducatif. Qu’en pensez-vous?

 Effectivement, certains systèmes éducatifs sont dysfonctionnels. C’est le cas en Italie et en France où l’éducation de grande qualité est réservée à des élites trop restreintes et où le reste de la population ne bénéficie plus d’un niveau éducatif suffisant, ni surtout adapté aux besoins de l’économie. Ceci dit le modèle de l’apprentissage qui réussit bien en Allemagne ou en Suisse n’est pas le seul efficace. Les junior colleges américains me paraissent également offrir de bonnes solutions. 

On attribue parfois la réussite de la Suisse à son taux relativement élevé d’industrialisation. Est-ce justifié? 

Le taux d’industrialisation ne me parait pas essentiel. Le Japon est très industrialisé ce qui ne l’a pas empêché d’entrer dans une crise de long terme dont il ne réussit pas à sortir. Il est dans la logique du développement économique de s’orienter vers les activités de services. La désindustrialisation américaine est largement irréversible malgré la relocalisation de certaines industries et la montée de la robotique ou des imprimantes 3D. Les services sont parfaitement capables de générer de la richesse et des emplois de haut-niveau même s’il est malaisé de comparer la productivité industrielle et celle des services. En 2007, le chômage ne se montait qu’à 4,5% aux Etats-Unis dans une économie déjà largement désindustrialisée. 

Mais les biens sont plus aisément exportables que les services.

 C’est exact en ce qui concerne les services de proximité mais il existe quantité de services qui se prêtent parfaitement à l’exportation comme le software ou l’éducation. Vous venez de l’entendre lors de la conférence de Sal Khan. Bien conçue, l’éducation s’exporte fort bien. 

La confiance dans le gouvernement vous semble-t-elle facteur de prospérité?

 Sans aucun doute. Il est impossible à un pays de fonctionner correctement sans confiance et loyauté des citoyens vis-à-vis de leur gouvernement. La Suisse est un excellent exemple de confiance, largement du, à mon sens, à la décentralisation de son mode de gouvernance et donc à la proximité entre autorités et citoyens. C’est un élément important de son attractivité. Affrontements politiques et mensonges, comme on les constate aux Etats-Unis, sont des facteurs importants de régression. Y rétablir la confiance sera difficile. 

Le rapport entre administration et citoyens américains de l’étranger se détériore. Que pensez-vous en particulier de FATCA? 

FATCA est une législation indésirable. L’IRS (Internal Revenue Service) fait preuve d’un comportement délinquant vis-à-vis des américains résidant à l’étranger. Ils méritent d’être mieux traités.

* Uncommon Sense, Gary S. Becker, Richard A. Posner, 2010 

Les cinq recettes de Gary Becker

Les Etats-Unis sont-ils entrés dans une période de stagnation séculaire?

«Rien ne le prouve» affirme le Professeur Gary Becker, prix Nobel d’Economie, qui présentait sa vision des perspectives américaines à long terme au Global Financial Leadership Conference du CME Group à Naples en Floride. Sur les 140 dernières années, le PIB américain a cru au rythme régulier de 2% par an, rattrapant en reprise les creux générés par les périodes de crise. Chaque grande crise fait renaitre la peur d’une stagnation séculaire qui s’inscrirait dans la maturation du cycle économique mais l’histoire n’en a enregistré aucune à ce jour. Le Professeur Becker constate toutefois que le redémarrage des cinq dernières années se place 10% au dessous des tendances passées et devise «cinq recettes pas si faciles pour sortir de la crise» affectant l’éducation, l’immigration, l’imposition, l’assistance sociale et le poids de la règlementation. Il aborde aussi l’investissement dans la recherche fondamentale et l’infrastructure. 

Premier constat: le niveau d’éducation américain s’est sérieusement détérioré.

Classé au quatrième rang au sein de 104 pays en 1970, l’enseignement supérieur a chu au quinzième pour les hommes et au dix-septième pour les femmes en 2010. Les résultats sont pires encore pour l’éducation secondaire, tombée en trentième position. Les solutions préconisées ne sont pas simples: améliorer la stabilité et l’engagement des familles dans l’éducation, accroitre la compétition entre écoles, mieux rétribuer les bons enseignants et se débarrasser des mauvais et enfin décriminaliser l’usage des drogues. Cette dernière mesure, très controversée, supprimerait la possibilité de gains rapides que les jeunes qui abandonnent l’école peuvent tirer du trafic des stupéfiants et les encouragerait à plus de persévérance dans leurs études. 

Deuxième constat: la politique d’immigration aux Etats-Unis n’a ni queue ni tête.

Nul réel critère de compétence n’y trouve sa place. Le visa H-1B, conçu pour permettre l’entrée de main d’œuvre qualifiée, n’est accordé que de manière trop restrictive: il n’en a été délivré que 135.530 en 2012, un nombre très insuffisant pour faire face aux énormes besoins en ingénieurs, en informaticiens et autre personnel qualifié. Plutôt que d’abandonner le choix des migrants à la discrétion des services administratifs, le professeur Becker prône un «prix d’entrée» de 50.000 dollars, payable par les demandeurs, estimant que cet investissement de la part de l’immigrant encouragerait les jeunes et le personnel qualifié à venir s’installer dans un pays qui continue d’offrir un potentiel considérable. Il permettrait également aux immigrants illégaux de régulariser leur situation. Pour ceux qui n’en auraient pas les moyens immédiats, ce coût pourrait faire l’objet d’un acompte, le solde étant remboursable au fur et à mesure de l’enrichissement du migrant. 

Troisième constat: l’imposition sur les sociétés est dirimante et constitue un véritable désavantage compétitif.

Il faut la réduire et exempter l’investissement de toute taxe. Pour compenser, Gary Becker estime nécessaire de reporter les recettes sur l’imposition des revenus du travail. 

Quatrième constat: la part de la sécurité sociale dans le PIB est en constante augmentation.

De 4% en 2000, elle est passée à près de 6% en 2010. Comment ralentir cette hausse continuelle? En premier lieu, repousser l’admissibilité à Medicare (le système d’assurance-santé au bénéfice des personnes de plus de 65 ans) à 70 ans. Une évolution justifiée par l’allongement de la durée de vie. En outre, Gary Becker conseille fortement au gouvernement américain de s’inspirer des principes de l’assurance-maladie suisse: assurance obligatoire minimum, augmentation de la contribution individuelle dans les dépenses de santé en fonction du niveau de revenu (les américains ne paient que 12% de leurs dépenses alors que les suisses règlent en moyenne 35% de leur frais de santé), et compétition accrue entre les compagnies d’assurance. Inutile, explique-t-il, de taxer les gens pour leur reverser des subsides car les transferts administratifs grèvent lourdement les coûts. Gary Becker reproche à l’Obamacare un montant démesuré d’assurance obligatoire, un subventionnement excessif (crédit d’impôt sur la prime d’assurance pour les personnes gagnant 4 fois le seuil fédéral de pauvreté) et surtout l’absence d’une réforme de Medicare. 

Cinquième constat: le poids de la règlementation s’est considérablement accusé.

Classés 23e en 2006, les Etats-Unis sont aujourd’hui tombés au 80e rang de la légèreté administrative. Le code des règlements fédéraux (Federal Register) faisait 20.000 pages dans les années 70. Il en compte plus de 80.000 aujourd’hui. Mieux valent des règles simples et claires que le fouillis règlementaire et la discrétion administrative qui prévalent à l’heure actuelle. 

Par ailleurs, Gary Becker déplore l’insuffisance de soutien étatique à la recherche fondamentale car si la recherche appliquée peut être confiée au secteur privée, il n’en est pas de même de la recherche théorique de base. Il regrette aussi les carences en infrastructures. Routes, ports et aéroports sont les premières victimes d’économies budgétaires mal réfléchies. (NJN)

http://agefi.com/europe-monde/detail/artikel/gary-becker-le-prix-nobel-deconomie-estime-que-la-non-appartenance-de-la-suisse-a-lue-lui-a-permis-dechapper-a-la-contamination.html?catUID=16&issueUID=464&pageUID=13884&cHash=604ab28d277d0b591de89f19bd438055

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