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La longue agonie des chrétiens d’Irak

La longue agonie des chrétiens d’Irak

Les djihadistes de l’Etat islamique sont en passe d’anéantir certaines des plus vieilles Eglises chrétiennes du monde. Un prêtre chaldéen établi à Fribourg et une famille assyrienne de Genève racontent le calvaire de leurs communautés

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«Aucune cloche ne sonne plus à Mossoul pour la première fois depuis 1700 ans.» Comme tous les chrétiens irakiens expatriés, le père chaldéen Mazin Astefan suit heure par heure la fuite de ses coreligionnaires des territoires conquis ces dernières semaines par les djihadistes de l’Etat islamique (EI). Un exode qui constitue à la fois une tragédie humaine pour les dizaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants ainsi jetés sur les routes et un bouleversement historique pour la chrétienté chassée d’un de ses plus vieux bastions, ce nord de la Mésopotamie évangélisé par saint Thomas, l’un des douze apôtres, au milieu du Ier siècle.

Mazin Astefan reçoit dans sa chambre de prêtre, encombrée de livres, au premier étage d’un foyer de la Société des missionnaires de Bethléem, à Fribourg. Grande bâtisse d’où il suit les pérégrinations de sa famille à travers un service de téléphonie par Internet. «Deux de mes frères sont parvenus à gagner la Turquie ces derniers jours, raconte-t-il. Mais mes deux parents et un autre de mes frères se trouvent encore dans le nord de l’Irak, quelque part entre Dohuk et Zakho. Et ils ne savent pas ce qu’ils doivent faire: rester ou partir.» La région est en principe sous le contrôle des combattants kurdes, les peshmergas, et donc sûre. Mais elle peut basculer d’un jour à l’autre: les djihadistes ont prouvé cet été qu’ils étaient capables de conquêtes fulgurantes.

«Mon père a 70 ans passé, poursuit le prêtre. Il me dit qu’il n’en peut plus. Il est tenté de passer en Turquie mais craint d’y rester bloqué sans ressources. A son âge, ce ne serait pas une vie…» Mazine Astefan comprend ces hésitations pour avoir lui aussi connu le déracinement. C’était il y a huit ans, en raison des fortes tensions politiques qui régnaient déjà dans le nord de l’Irak, bien avant l’irruption de l’Etat islamique.

Jalal Majeed Toma présente un tout autre parcours. Cet Irakien chrétien de confession assyrienne a gagné la Suisse non comme réfugié mais comme employé de la Mission irakienne auprès des Nations unies à Genève. Arrivé en 2001, il a assisté depuis la paisible Helvétie à l’invasion de son pays et au renversement de son gouvernement. Il a alors dû, lui aussi, choisir entre son pays et l’exil. Dans des termes inhabituels: son alternative à lui n’a pas été de «rester ou partir» mais de «rentrer ou rester». Et il a souhaité rester. Il ne faisait plus bon dans son pays avoir travaillé pour le gouvernement déchu de Saddam Hussein. D’où venait la menace? Difficile à dire. Ses ennemis n’étaient pas déclarés. Mais ils n’en existaient pas moins.

L’ancien employé d’ambassade a été suivi par les siens. Deux de ses fils se sont installés aux Etats-Unis. Sa femme, Ahlam Marzina Karomi, et ses trois autres enfants vivent avec lui à Genève. Le cadet, Riyad Majed Jalal, est arrivé fin 2003. «J’étudiais les beaux-arts à Bagdad, raconte-t-il. Au moment de l’invasion américaine, je suis parti pour le nord, à Qaraqosh, une ville presque uniquement habitée de chrétiens, en attendant que cela se calme. Puis j’ai regagné la capitale. Mais ça brûlait partout. Les bâtiments officiels étaient incendiés les uns après les autres, sans que l’on sache par qui. Ensuite, des attentats ont commencé, d’abord bénins, puis de plus en plus sérieux. J’ai alors profité de mon passeport de fils de diplomate pour gagner la Jordanie par la route et m’envoler, de là, vers la Suisse.»

Les violences n’ont fait que s’aggraver depuis, notamment contre les chrétiens. La famille de Riyad Majed Jalal s’est dispersée, avant d’exploser ces dernières semaines. A l’étranger, le jeune homme compte aujourd’hui un oncle et plusieurs tantes réfugiés aux Etats-Unis avec leurs enfants, une grand-mère et un deuxième oncle installés en Turquie depuis plus d’un an dans l’attente d’un visa américain ou européen et une tante qui vient de traverser la frontière irako-turque. En Irak, il possède toujours des proches mais plus forcément pour longtemps. Ses deux grands-parents maternels, trois tantes et une myriade de cousins font partie de la grande vague de déplacés qui ont fui dans le Kurdistan le 7 août dernier devant l’avancée des djihadistes. Un dernier oncle et quelques cousins attendent à Bagdad la suite des événements.

«Comme chrétien, j’ai été régulièrement malmené par des musulmans, confie le fils. A l’école, certains de mes camarades ne m’appelaient pas par mon nom mais par des surnoms comme «le chrétien» ou «le porc». C’était très humiliant évidemment. Et les chrétiens subissaient toutes sortes de discriminations. Mais pendant longtemps, nous ne nous sommes pas sentis physiquement menacés. Puis la situation a tourné…»

Le virage? Le jeune homme le situe au moment de l’invasion américaine. «Beaucoup d’Irakiens, musulmans et chrétiens, se sont réjouis de la chute de Saddam Hussein, se souvient-il. Mais cela n’a pas empêché certains musulmans d’accuser par la suite les chrétiens d’être du côté des Etats-Unis. La situation est devenue dangereuse pour tout le monde mais plus encore pour nous que pour les autres.»

Les attentats contre les églises et les assassinats de prêtres ou d’évêques se sont multipliés, jusqu’à l’attaque de la cathédrale de Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours à Bagdad en 2010. Attaque au cours de laquelle plus de 300 fidèles ont été pris en otage et 58 d’entre eux finalement tués.

Les chrétiens se savaient gravement menacés depuis des années. Mais peu d’entre eux avaient imaginé que leur calvaire tournerait aussi mal aussi vite. La chute de Mossoul en juin dernier a viré au cauchemar. «Le jour de leur arrivée, les djihadistes ont juré qu’ils défendraient tous les habitants de la ville, dénonce le jeune homme. Mais ils ont presque aussitôt commencé à persécuter les chrétiens. Ils ont inscrit de grands «N», comme «Nazaras» («chrétiens»), sur leurs maisons et placé à côté des plaques indiquant que l’endroit était devenu «propriété de l’Etat islamique».

Le choix laissé aux chrétiens par les djihadistes est simple: soit ils se convertissent à l’islam, soit ils paient un impôt spécial en qualité d’infidèle (un statut inférieur dont ils ne se débarrasseront jamais), soit ils disparaissent. L’écrasante majorité des chaldéens et autres syriaques ainsi menacés ont choisi de fuir vers des zones tenues par les forces kurdes, notamment la ville chrétienne de Qaraqosh, jusqu’à ce que l’Etat islamique s’en empare également, les forçant à s’en aller plus loin, dans le Kurdistan.

«Regardez, regardez!» s’exclame à tout moment le père, Jalal Majeed Toma. En sortant une tablette numérique, pour montrer sur une carte de la province de Mossoul les districts désormais vidés de leurs populations chrétiennes. Ou en exhibant sur sa télévision des images de réfugiés entassés sur des bancs d’église ou de supplétifs de l’armée irakienne froidement abattus par des djihadistes d’une rafale de fusil-mitrailleur dans la tête.

«Nous, les chrétiens, nous ne sommes plus chez nous en Irak, reprend le fils. Nous n’avons plus confiance en personne, ni dans le gouvernement, ni même dans les peshmergas qui avaient promis de nous protéger et ont fini par reculer devant les djihadistes. Nous ne possédons plus rien là-bas. Tout ce que nous avons laissé derrière nous a été pillé. Nos parents à Bagdad vivent dans la peur, nos jeunes filles sont harcelées dès qu’elles sortent dans la rue. Quant à ceux qui ont rejoint le Kurdistan, ils sont momentanément en sécurité mais ils ne sont pas chez eux et n’ont plus qu’un objectif: partir à l’étranger.»

Il reste à aider les réfugiés à s’installer ailleurs. Mais l’ancien employé d’ambassade et son fils se sentent dépourvus. «Nous voulons bien envoyer de l’argent, explique le cadet. Mais jusqu’à quand si nos proches restent coincés derrière une frontière? Je veux bien aller en Turquie mais cela ne sera d’un grand secours pour personne.»

A Fribourg, Mazin Astefan confie un dilemme. Année après année, les dirigeants de l’Eglise chaldéenne ont appelé leurs fidèles à «rester pour témoigner». Mais jusqu’à quand une telle consigne doit-elle être respectée? Faut-il la suivre quoi qu’il arrive, comme les premiers chrétiens jetés aux lions dans les arènes romaines? Ou faut-il savoir endurer certaines persécutions sans accepter pour autant un sérieux danger de mort?

Le prêtre se remémore les vicissitudes endurées au fil des ans par ses coreligionnaires. Il rappelle l’ancienne habitude des Kurdes de rabaisser leurs manches jusqu’au bout des doigts avant toute poignée de main avec un chrétien – jusqu’au début des années 1970 beaucoup d’entre eux refusaient de toucher la peau d’un infidèle. Mazin Astefan se souvient aussi de la prudence dont ses coreligionnaires devaient faire preuve sous Saddam Hussein pour ne pas risquer quelque colère musulmane – «Notre sort était bon à l’époque, précise-t-il, mais nous gardions une certaine discrétion. Il était par exemple exclu pour nous d’organiser de grandes processions comme cela se voit au Liban.»

Ces tensions n’ont cependant rien à voir avec la situation actuelle, souligne le prêtre. «Dans le monde arabe, les chrétiens sont ciblés dès qu’il y a instabilité, explique-t-il. Mais là, nous nous trouvons devant un phénomène d’une gravité exceptionnelle. Les djihadistes de l’Etat islamique ont perdu tout sens de l’humanité. La majorité des musulmans condamnent d’ailleurs leur barbarie, mais sont impuissants à la contrer.» Le prêtre sort alors trois photos qui le montrent à côté d’un ami très cher, un jeune collègue syriaque, du nom de Wassim Sabih. L’homme a été abattu par les djihadistes en 2011 dans la cathédrale de Notre-Dame-du-Perpétuel-Secours.

Alors, rester pour témoigner? A cette exhortation Mazin Astefan oppose un propos de Jésus rapporté dans l’Evangile de Matthieu (10: 22-23): «Et vous serez haïs de tous à cause de mon nom, mais celui qui aura tenu bon jusqu’au bout, celui-là sera sauvé. Si l’on vous pourchasse dans telle ville, fuyez dans telle autre, et si l’on vous pourchasse dans celle-là, fuyez dans une troisième; en vérité je vous le dis, vous n’achèverez pas le tour des villes d’Israël avant que ne vienne le Fils de l’homme.»

«Je suis parti et je témoigne maintenant ailleurs, poursuit le prêtre. Mon pays, c’est l’homme qui m’accueille dans son cœur. Et mon père? Doit-il encore considérer l’Irak comme sa terre alors que les membres de sa famille peuvent à tout moment y être kidnappés ou tués? Ou sa terre est-elle là où lui et les siens pourront vivre sans être haïs?»

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PAR ETIENNE DUBUIS/ Le Temps 17/8/2014

http://www.letemps.ch/Page/Uuid/0323f7a2-24a8-11e4-9a79-d749102b8541/La_longue_agonie_des_chr%C3%A9tiens_dIrak

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