Art de la guerre monétaire et économique

Michel Maffesoli: “La faillite des élites!”

Michel Maffesoli: “La faillite des élites!”

Un monde en agonie ! Une agonie qu’il faut dire et redire. On le sait, il n’y a pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. D’où la nécessité, ainsi que l’indique le prophète Isaïe, de crier à pleine voix, sans contrainte. Et d’élever sa voix comme une trompe parfois lancinante, mais qu’il convient de faire résonner sans fin. Car toute agonie est lente. Et elle a de nombreux sursauts.

Puis-je également rappeler que le prophète n’est pas, à l’encontre d’une définition erronée, celui qui dit avant, mais bien celui disant devant (pro-phemi) ceux sachant entendre. Donc pas ces élites se disant au choix : atterrées, consternées, affligées, accablées, stupéfaites, etc., par ce étant en train d’advenir. En bref, atterrées elles peuvent l’être, ces élites qui sont jetées à terre !

L’agonie en cours.

Pour saisir la décadence de la modernité, il fallait jusqu’alors faire preuve d’une acuité d’esprit pas forcément répandue. Ou alors être, avec humilité, raciné dans l’immémoriale sagesse populaire. Ne pas mépriser celle-ci, car elle sait, d’un savoir incorporé, celui d’une expérience séculaire, que « tout passe, tout casse, tout lasse ».

C’est pourquoi il suffira d’avoir des yeux pour voir l’agonie en cours. Pour cela, ne pas se contenter de vérités que l’on croit éternelles, mais sont, tout simplement, accidentelles, opportunes : c’est-à-dire limitées à une époque donnée. Par exemple l’égalitarisme, le démocratisme, le laïcisme, le républicanisme et autres incantations convenues. Mais s’attacher à l’essentiel, à l’être ou à l’ordre des choses

On ne le redira jamais assez, le fondement de l’époque moderne est le conceptualisme (« je pense »). Or le réel, vie quotidienne de l’« homme sans qualité », est en train de refaire surface. Il est, volens nolens, à l’origine de toutes les révoltes contemporaines.

Hercule sut mettre à terre le géant. Le peuple « atterre » les élites.

C’est en revenant à cette terre-ci que l’on pourra comprendre le saut significatif ou qualitatif permettant de saisir le passage d’un état à un autre. La succession d’époques. La palingénésie, ou genèse nouvelle en cours. C’est dire que les stoïciens désignaient la reconstitution d’un monde détruit par le feu. L’incendie se propage de tous côtés. Mais, dans un éternel retour, pourquoi ne pas penser à la régénération que cela peut permettre ?

Le primat individualiste et moderne de l’économie.

La modernité a sacrifié le monde spirituel de la personne à un ordre social aux intérêts uniquement économiques. Aux appétits mesquins d’un individualisme à courte vue, c’est cela qui de nos jours, plus ou moins consciemment, est on ne peut plus contesté. C’est le cœur battant des insurrections en cours.

Aussi paradoxal que cela puisse, à première vue, paraître. Il y a dans toute lutte un côté spirituel que le matérialisme natif des élites tend à négliger. Les ressources indomptables de la force morale sont les éléments irréfragables des révoltes ponctuant les histoires humaines. Il s’agit là d’une violence fondatrice dont l’actualité donne de multiples exemples.

Violence rappelant que la force du naturel, c’est-à-dire l’importance des instincts, l’affirmation du corps, la valorisation du sensible, la recrudescence de l’émotionnel, tout cela s’exprimant d’une manière plus ou moins paroxystique, devrait nous inciter à reconnaître la puissance du surnaturel : spirituel, culturel, mythes, imaginaire.

C’est cette réversibilité existant entre le naturel et le surnaturel qui permet de trouver en chaque chose son âme de vérité. C’est-à-dire, stricto sensu, ce qui l’anime, lui donne son âme.

C’est cette réversibilité qui demeure incompréhensible pour les élites modernes continuant à seriner leurs habituels lieux-communs sur un « contrat social » structurellement rationaliste et donc incapable de comprendre le retour en force de l’entièreté d’un être sociétal où le corps et l’esprit entrent en constante interaction. D’où le désarroi de ces élites devant le refus brutal et buté vis-à-vis de leurs lénifiants discours d’un autre âge.

La tyrannie des « sachants ».

Les multiples révoltes populaires expriment, tout simplement, le rejet d’un savoir venu du haut, le savoir rationnel des « sachants ». Rejet d’un savoir fondé sur l’assurance d’une cause surplombante. Rejet exprimant, au-delà d’un simple besoin économique, le désir de l’interaction existant entre le corps et l’esprit. Désir d’une causalité réciproque entre ces deux composantes de l’animal rationnel qu’est l’espèce humaine.

Au-delà des habituelles courtes-vues des commentateurs politistes, ce retour d’une communauté de destin, celui de ce que je nomme l’idéal communautaire, rappelle que la vie spirituelle n’est pas hors-sol ou « hors-corps ». Elle est incarnée. Elle est immergée dans la vie de tous les jours, donc la vie pratique. Elle est le fruit d’une vie courante sans qualité. La révolte sourd, parfois, de ces très profonds creux héréditaires dont la source est le plaisir et le désir d’être-ensemble pour être-ensemble sans finalité ni emploi spécifiques. Plaisir et désir étant au-delà ou en-deçà des besoins économiques ou des rationalisations politistes.

Le savoir venu d’en bas.

Tiens, pour faire un pied de nez à cette intelligentsia indécrottablement bien-pensante et, surtout, assez inculte, une remarque de ce penseur authentiquement rationnel (et non simplement rationaliste) qu’est saint Thomas d’Aquin, dont l’œuvre influencée par la philosophie réaliste d’Aristote se fonde sur une ratio naturalis pouvant, par après, servir de fondement à la révélation divine.

A l’opposé d’un savoir abstrait, il faut rappeler une constante de sa démarche philosophique : « nihil est in intellectu quod non sit prius in sensu », rien n’est dans l’intelligence qui n’ait été d’abord dans les sens (De Veritate, Questio 2. Art. 3. Argumentum 19). C’est d’ailleurs cette raison sensible qui l’incite à rappeler : « Omnis autoritas a populo », toute l’autorité vient du peuple. Ce que devraient méditer ceux qui voient du « populisme » à chaque coin de rue ou dans chaque rond-point occupé !

On peut résumer une telle connaissance sensible dans la notion de « syndérèse », l’étincelle ou la pointe de l’âme, ou encore « étincelle de la conscience ». C’est selon le doctor angelicus un principe moral inné. L’expression de la faculté de discernement permettant de connaître, naturellement, le vrai dans les principes moraux. C’est cela qui constitue selon lui cet « habitus » naturel des premiers principes pratiques.

Autrement dit, révoltes, refus, insurrections expriment tout simplement une sorte de bon sens prenant acte, d’une manière plus ou moins violente, de la fin d’un monde. Ce qui est la condition nécessaire à la Renaissance de l’être-ensemble. Ce qu’on appelle la société !

On peut caractériser cela par la belle expression de « sens commun ». Il faut comprendre celle-ci d’une manière plénière : tous les sens, le sens de tous. L’entièreté de l’être individuel se fondant dans la globalité de l’être collectif.

Le matériel et le spirituel.

Voilà ce qui, paradoxalement, permet de rappeler la dimension spirituelle qui est la cause et l’effet de tout soulèvement populaire contre le conformisme logique propre à ces élites ayant, on l’a souvent rappelé, le pouvoir de dire ce que devrait être le monde, et le pouvoir de faire ce que ce dernier pourrait être.

Nombreuses sont, contemporainement, les manifestations de ces explosions. Certes, celles-ci ne sont jamais pures. Voire bien équivoques parfois. Et, comme tout retour du refoulé, cela se fait, on ne le dira jamais assez, pour le meilleur et pour le pire ! Il n’en reste pas moins qu’il s’agit de désobstruer les chemins de pensée de leurs rigidités idéologiques.

Désobstructions, qui, au moyen de prétextes économiques multiples et donc inconsistants, en appelle, surtout, à un sursaut éthique. Et ce en son sens strict : renouveler le ciment (ethos) social. Autre manière de dire le fondement de tout être-ensemble. D’une manière optimiste, le peuple en sécession rappelle ainsi l’étroite union du corps et de l’esprit, de l’intelligence et des sens, alpha et omega du réalisme propre à la connaissance pratique.

Mais laissons ici la parole au poète : « nous sommes les abeilles de l’univers. Nous butinons éperdument le miel du visible pour l’accumuler dans la grande ruche de l’invisible » (Rainer Maria Rilke). C’est bien ce va-et-vient entre le visible et l’invisible, entre le matériel et le spirituel, qui est le cœur battant de toute socialité authentique. C’est ce qui permet de comprendre que, parfois, l’« étincelle de l’âme » se transforme en flamme vive.

La technocratie des idées.

On a pu rappeler, à juste titre, la proximité sémantique entre « authentique » et « autorité ». Authenticus et auctoritas entraient ainsi en conjonction pour souligner la dignité, c’est-à-dire ce qui fait grandir, ce qui permet d’augmenter une manière d’être. C’est une telle « augmentation » qui fait particulièrement défaut à ces grosses caisses de la réclame journalistique, à ces vanités des experts ou à ces lieux communs politistes, dont le point commun est, pour le dire au travers d’un évident oxymore, une insondable abstraction.

Pour reprendre une expression roborative de Thomas More, ce sont des « disputeurs catégoriques », répétant jusqu’à plus soif quelques réponses convenues n’ayant plus rien à voir avec la vie réelle.

Catégorique, car un tel psittacisme consiste à plier les faits à des théories et des idées préconçues. C’est cela l’idéosophie : croire que l’on peut, technocratiquement, bureaucratiquement, théoriquement construire une société à partir d’idées préconçues.

Mais les faits sont têtus. Et, parfois, la sagesse populaire se rappelle à l’arrogante abstraction. C’est ainsi que l’on peut comprendre les contemporaines insurrections : le verbe se faisant chair. Pensée incarnée en appelant, donc, à une humaine docilité par rapport aux faits, à ce qui est là. À ce monde-ci.

Ainsi, après les experts et les politiques, c’est au tour des journalistes d’être la cible de cette raison pratique, de cette pensée incarnée. C’est parfois sous forme de huées, plus souvent de l’ironie ou de l’humour. A force de parler pour ne rien dire, le quant-à-soi populaire, au travers des élections (Italie, USA, Brésil, Autriche…) ou des référendums, ne manque pas de dire et redire : « cause toujours, tu m’intéresses ».

Le mépris du peuple.

Il n’est pas nécessaire d’être grand clerc, il suffit même du simple bon sens pour ne plus supporter le ressassement des théories abstraites, les litanies de bons sentiments, la sempiternelle déclinaison des lieux communs déversée ad nauseam par l’establishment journalistique. Oui, tout cela donne la nausée, ou alors, pour reprendre une formule d’Homère, ces inepties suscitent un « rire inextinguible » n’hésitant plus à s’exprimer.

Le point commun de ces discours désincarnés est le mépris vis-à-vis du peuple. Toujours suspecté des pires choses. Et la stigmatisation n’étant jamais bien loin, la couleur jaune des « gilets » en révolte est, très souvent, perçue comme virant au « brun ». D’où le terme « fascisme », déconnecté de toutes références historiques, utilisé jusqu’à plus soif par de nombreux commentateurs sociaux.

En effet, ne comprenant en rien le désir d’être-ensemble, ne saisissant pas l’inconscient retour de l’idéal communautaire, ou, en des termes plus métaphoriques, l’émergence du tribalisme postmoderne, les désolantes interventions des journalistes, toutes tendances confondues, critiquant les insurrections populaires de « ne pas avoir le sens de l’organisation », de « manquer de projet politique », de « se méfier des formes modernes de la représentation démocratique », et tout à l’avenant, jusqu’à les traiter d’« abrutis ».

La révolte des peuples est ignorée. On se contente, au nom d’une arrogante bien-pensance, de souligner que les Italiens, les Britanniques, les Américains, les Brésiliens, les Autrichiens, les Hongrois, etc., ont mal voté. Sans se rendre compte que cela commence à faire nombre ! Et le gloubi-goulba des tenants de la pensée convenue continue, sans coup férir, à se répandre comme si de rien n’était.

L’ossuaire des réalités passées.

Déjà en 1882, Nietzsche, avec l’acuité qu’on lui connaît, n’hésitait pas à dire : « encore un siècle de journalisme, et tous les mots pueront ». On connaît de lui bien d’autres formules vigoureuses et lucides, ainsi le vomitus matutinus concernant les journaux, toutes rappelant la dégradation de la pensée. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Il y eut toujours des pensées vaines. Mais elles n’occupaient pas le dessus du panier. C’était le propre de l’opinion, de la « doxa » ne prêtant pas à conséquences. Mais il est des époques, et nous y sommes, où la doxa devient ce que j’ai nommé l’« opinion publiée ».

Opinion publiée n’ayant plus rien à voir avec l’opinion publique ! Très précisément en ce que l’embrouillamini de la bien-pensance journalistique se pare d’un jargon prétendument « scientifique ». Et ce pour bien montrer en quoi elle n’a rien à faire avec un peuple indécrottablement incorrigible, voire pervers. Ce simulacre « scientiste », corrélat de l’endogamie propre à une élite décadente, prend la forme d’un charabia judicatif. Patois normatif exprimant, d’une manière parfois bien approximative, les valeurs élaborées aux XVIIIe et XIXe siècles, celles des « Droits de l’homme » et du « contrat social » qui continuent à être cotés en bourse, celle de l’économicisme d’une modernité en agonie, mais valeurs matérialistes n’étant plus en prise avec l’« immatérialisme » galopant d’une postmodernité de plus en plus préoccupée par le qualitatif de l’existence.

On peut d’ailleurs se demander si la prétention de l’élite à continuer à être un censor morum, c’est-à-dire à édicter ce que doit être le monde et la société, loin d’être cette capacité à dire ce que ce monde et cette société sont, ne renvoie pas à un narcissisme puéril plus préoccupé de soi que de ce que l’on est censé analyser.

Saint Thomas d’Aquin appelle « jactance » ou fanfaronnade cette attitude consistant à se valoriser soi-même. L’essence de la jactance, dit-il à la suite d’Aristote, est le mensonge. Celui-ci est omniprésent dans les discours d’une intelligentsia en désarroi. Il faut le signaler. Mais – sans lui accorder une importance exagérée, car cela ne fait que traduire l’époque moderne en agonie –, cette intelligentsia ne manque pas d’entériner dans sa mort ceux qui continuent à considérer comme indépassable l’échelle de valeur qui fut sa grandeur et qui n’est plus qu’un ensemble obsolète n’ayant plus cours dans la place publique et qu’il convient de reléguer là où il doit être… dans l’ossuaire des réalités passées.

Michel Maffesoli

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