Collapsologie

Apocalypse Now et le paganisme de la fin

Apocalypse Now et le paganisme de la fin

Quand on voit l’horreur, la nullité intellectuelle et l’absence de liberté où nous pataugeons, on ne peut que se replonger dans le paganisme vibrant et libertaire des années 70, qui ne diront rien ou presque aux jeunes générations absorbées par leur présent permanent et leur smartphone (le « présent permanent » était déjà décrit par Debord).

Alors on va parler du plus inoubliable film de cette époque rebelle, au titre canonique.

Apocalypse now offre de nombreux points de rencontre avec le paganisme traditionnel. Le bateau de Villard se nomme le « patrouilleur loubard », il n’obéit plus au… tout-puissant ! L’inspiration est de Conrad bien sûr, lui-même inspiré dans son Coeur des ténèbres par Homère et Virgile (et par qui d’autres voudriez-vous êtes inspiré ?). Ce beau roman désespéré d’aventures initiatiques critique le colonialisme, le progrès, la civilisation.

Coppola suit la trame des épopées gréco-romaines de la manière suivante : les playmates sont les comme les sirènes, les canoës sur le fleuve comme les barques des Enfers, Kurz comme Pluton avec quelque chose d’orphique tout de même. On remonte vers l’origine.

Conrad décrit la folie – ou la stupidité imbibée de whisky – de l’homme blanc des colonies. Dans le supplément, le colon français explique que les Américains ont créé les Viêt-Cong pour lutter contre… les japonais. Coppola/Milius défendent une colonisation enracinée et tellurique contre la conquête virtuelle de type américain.

Le film attaque la matrice américaine, sa foire, son Barnum et Disneyland (voir la lettre que reçoit le surfeur) tout en célébrant le Viet discret « qui n’a pas besoin de cirque et avale ses boulettes de rat ». On rarement été aussi dur pour le modèle de la consommation dégénérative.

Le caractère dérisoire devient caricatural au moment des playmates (les sirènes donc) qui montrent l’Amérique s’effondrer dans le stupre de sa révolution sexuelle et de sa pornographie de masse. TS Eliot cité à la fin du film voyait tout venir :

Nous sommes les hommes creux,

Les hommes fourrés

Appuyés les uns contre les autres

La caboche pleine de paille

A l’inverse Kurz a proposé – avant de sombrer romantiquement dans la folie, une folie pas très expliquée – un modèle de soldat tellurique, enraciné, frugal et motivé. Il est devenu l’objet de culte de la part de son peuple –et il est sacrifié comme le splendide buffle (c’est mieux les abattoirs peut-être ?) dans ce temple bouddhiste où Villard apprend à renaître. La cruauté, le sang ici ne sont pas choquants. Ils font partie d’un rituel, d’une vision du monde. Même la tête coupée de l’exaspérant cuisinier finit par prendre tout son sens. Kurz transforme Villard en grand sacrificateur, il veut être tué.

A ses côtés le génial baba cool incarne l’ingénuité aventurière de cette époque qui adorait tout à sa manière décalée et déphasée. On sait la part maintenant que prirent les services secrets américains dans l’orientation de cette jeunesse vers la dérive des drogues et de l’errance. Ken Kesey qui écrivit le Vol au-dessus d’un nid de coucous, hommage bizarre à l’indianité et au rebelle selon Jünger, essayait au début des années 60 des drogues pour les programmes de la CIA (lire Estulin, le Tavistock Institute).

A la fin du film – qui s’est un peu fait attendre, le cirque américain prenant parfois trop d’ampleur -, le manifeste païen devient littéraire. Kurz lit le poème de TS Eliot, chrétien nihiliste et eschatologique, sur la Fin de Hommes, devenus des Hommes creux (Hollow men), la caboche pleine de paille. Le baba cool reprend dans son rapide monologue la fin du texte cette idée courageuse et mienne d’un fin du monde qui se termine pas dans un boom, dans un murmure – dans un pleurnichement.

Citons l’original – un anglais si facile :

This is the way the world ends

This is the way the world ends

This is the way the world ends

Not with a bang but a whimper.

Pas dans un boum dans un pleurnichement.

Dans cette belle scène d’illumination intellectuelle, qui échappe presque à tout le monde, un lent panoramique découvre deux classiques : le Rameau d’or de sir John Frazer, d’inspiration comme on sait virgilienne. Frazer aime le thème du sacrifice du dieu pour la moisson. Et on a un ouvrage plus discret, Du Rituel à la Romance de l’étonnante Jessie Weston. On sait que ces deux titres arthuriens ont inspiré l’autre grand poème d’Eliot, the Waste Land…

Sources

Nicolas Bonnal – Le paganisme au cinéma ; le Graal et la chevalerie hyperboréenne (Amazon.fr, Dualpha)

La dimension déjantée du film (le colonel sadique et surfeur Kilgore), Wagner (qui déjà accompagnait les attaques allemandes), le chaos continu et progressif contiennent une dimension d’Endkampf.

Dans le film tourné vingt ans après par l’épouse de Coppola sur ce tournage et ce projet insensés, Milius comparait Coppola à Hitler et lui-même à Von Rundstedt ! Il faut se faire ami de l’horreur…

https://nicolasbonnal.wordpress.com/2019/10/22/apocalypse-now-et-le-paganisme/

EN BANDE SON :

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