Essentialisme

Nietzsche contre la culture barbare : Nul bonheur ne pourrait exister sans faculté d’oubli

Nietzsche contre la culture barbare

Rédigée en 1873 à Bâle, et sous-titré « De l’utilité et de l’inconvénient des études historiques pour la vie », la « Seconde Considération Inactuelle » fait partie d’une série de quatre traités polémiques dans lesquels le philosophe Friedrich Nietzsche parcourt l’échelle de ses intimités. Il combat une conception purement contemplative du savoir historique conçue comme une fin en soi et découplée de la vie. Pour lui, la connaissance doit permettre de vivre et d’agir.

Ce que son époque considère comme une vertu Nietzsche le considère comme un vice : « nous souffrons tous d’une consomption historique ». Dénonciateur autant que guérisseur, il souhaite ainsi renverser le courant, « contre le temps, et par là même sur le temps en faveur d’un temps à venir ».

« Je déteste tout ce qui ne fait que m’instruire sans augmenter mon activité. »Goethe

Le poids du passé

Le premier paragraphe de la Seconde Considération Inactuelle porte sur l’ambivalence du passé. D’un coté, le passé pèse sur l’homme comme un fardeau invisible parce qu’il s’en souvient, c’est la mémoire qui signe sa prégnance à force de le ruminer. Cette charge nuit à l’homme et l’anéantit car le ressassement empêche l’action : plongés dans nos regrets nous délaissons l’avenir. D’un autre coté, l’oubli est une condition de l’action et du bonheur car agir suppose être dans le présent et orienté vers le futur. Dans ce cas, le passé peut peser comme un acquis.

Nietzsche considère par ailleurs que l’être qui n’a pas de passé est l’animal, « rivé au piquer de l’instant » car il possède une faculté d’oubli prodigieuse. « L’animal vit de manière non-historique » alors que c’est cette dimension historique qui donne une profondeur à l’homme.

Le passé est ce qui nous constitue mais fait également peser le risque de nous ensevelir. Tout est un problème de degré : le point critique est atteint quand le passé devient le fossoyeur du présent. Ce qui va en déterminer le bon dosage c’est la force plastique (au sens de la faculté de donner une forme). Celle-ci se comprend comme la faculté d’intégrer le passé dans l’épanouissement du présent, c’est-à-dire la capacité de se régénérer de façon dynamique en absorbant les expériences afin de les intégrer aux pulsions vitales.

Tigre aux aguets d’Eugène Delacroix (1852)

Une triple articulation de l’histoire à la vie

De là découle trois types de rapports de l’homme au passé ayant chacun deux usages, l’un légitime et l’autre abusif.

Premier rapport, l’histoire monumentale qui appartient à l’homme en tant qu’il aspire et est actif (la répétition inventive). Cette histoire puise dans les exemples glorieux, en s’appuyant sur des grands événements du passé, considérés comme des monuments, comme levier pour l’avenir. Par exemple : la révolte des esclaves emmenés par Spartacus pourrait inspirer l’époque actuelle. Si le sublime a été réalisé une fois il peut se réaliser à nouveau. Le danger survient lorsque il y a une imitation servile des mythes du passé. Ce qui peut amener deux conséquences : les événements glorieux seraient répétables à loisir quelque soit le contexte ; ce qui est grand existe déjà, ce qui exclu de créer, et l’on se contente de l’imitation. Nietzsche considère ceux qui sombrent dans ces deux dérives comme des empoisonneurs.

« Quand l’histoire prend une prédominance trop grande la vie s’émiette. » Nietzsche, Seconde Considération Inactuelle

Deuxièmement, l’histoire antiquaire qui appartient à l’homme en tant qu’il vénère et conserve (la continuité). Cette histoire vénère le passé avec fidélité, détectant ce qui lui est favorable. C’est le même sentiment que l’arbre attaché à ses racines. Le danger est de vénérer ce qui est ancien, fusse t-il obsolète, de le conserver en rejetant tout ce qui est nouveau et donc de momifier la vie.

Troisièmement, l’histoire critique qui appartient à l’homme en tant qu’il en souffre et s’en libère (la rupture). Cette histoire juge et condamne. Elle s’oppose à l’idéalisation du passé (l’histoire monumentale) et à sa survalorisation (l’histoire antiquaire). On se libère ainsi du passé pour s’ouvrir un avenir radicalement nouveau. Le danger est ne pas prendre en compte la valeur vitale du passé, faire fi de toute continuité historique et imposer une seconde nature à l’homme.

Les esclaves crucifiés de Fedor Andreevich Bronnikov (1878)

Culture et barbarie

Il y a plusieurs conséquences néfastes de la prédominance de l’activité historique telle que Nietzsche la combat. L’homme est d’abord bombardé de savoirs historiques à tel point qu’il n’arrive pas à tous les incorporer, ils sont éparpillés dans sa conscience de façon chaotique. Il n’existe pas de force plastique permettant de stimuler l’activité présente en ordonnant tout ces savoirs. Prenant le peuple allemand en exemple (mais cela peut s’élargir à d’autres), il montre que celui-ci divise sa culture en culture intérieure (accumulation sans intériorisation) et culture extérieure (barbarie des connaissances). En somme, il y a deux scissions au sein des individus qui fait d’eux des encyclopédies ambulantes mais faibles.

« Une culture non barbare est une culture vivante, c’est-à-dire une conception grecque de la culture en tant que nature renouvelé et améliorée. »

L’antinomie entre l’intérieur et l’extérieur vient de la division entre la vie et la culture. Selon Nietzsche, on peut dire, pour reprendre la formule de René Descartes, « je pense donc je suis » mais pas « je vis donc je pense ». Il ajoute : « L’être vide est garanti et non la vie pleine et verdoyante ». Il donne ainsi la primauté de la vie sur la pensée car chez les Allemands (pour continuer sur son exemple) il y a une fonction décorative de la culture (« on s’en couvre comme du sucre »). Il désigne par là le « philistin cultivé » (qui seras repris par Hannah Arendt dans La Crise de la culture) qui n’est pas très différent d’un barbare. A contrario, une culture non barbare est une culture vivante, c’est-à-dire une conception grecque de la culture en tant que nature renouvelé et améliorée. C’est elle seule qui permet une harmonie entre la vie et la culture.

Nos Desserts :

« Nul bonheur ne pourrait exister sans faculté d’oubli »

« Élever et discipliner un animal qui puisse faire des promesses — n’est-ce pas là la tâche paradoxale que la nature s’est proposée vis-à-vis de l’homme ? N’est-ce pas là le véritable problème de l’homme ?…  La constatation que ce problème est résolu jusqu’à un degré très élevé sera certainement un sujet d’étonnement pour celui qui sait apprécier toute la puissance de la force contraire, la faculté d’oubli.

[…] Fermer de temps en temps les portes et les fenêtres de la conscience ; demeurer insensibles au bruit et à la lutte que le monde souterrain des organes à notre service livre pour s’entraider ou s’entre-détruire ; faire silence, un peu, faire table rase dans notre conscience pour qu’il y ait de nouveau de la place pour les choses nouvelles, et en particulier pour les fonctions et les fonctionnaires plus nobles, pour gouverner, pour prévoir, pour pressentir (car notre organisme est une véritable oligarchie) — voilà, je le répète, le rôle de la faculté active d’oubli, une sorte de gardienne, de surveillante chargée de maintenir l’ordre psychique, la tranquillité, l’étiquette.

On en conclura immédiatement que nul bonheur, nulle sérénité, nulle espérance, nulle fierté, nulle jouissance de l’instant présent ne pourraient exister sans faculté d’oubli. L’homme chez qui cet appareil d’amortissement est endommagé et ne peut plus fonctionner est semblable à un dyspeptique (et non seulement semblable) — il n’arrive plus à « en finir » de rien…

Eh bien ! cet animal nécessairement oublieux, pour qui l’oubli est une force et la manifestation d’une santé robuste s’est créé une faculté contraire, la mémoire, par quoi, dans certains cas, il tiendra l’oubli en échec, — à savoir dans les cas où il s’agit de promettre : il ne s’agit donc nullement de l’impossibilité purement passive de se soustraire à l’impression une fois reçue, ou du malaise que cause une parole une fois engagée et dont on n’arrive pas à se débarrasser, mais bien de la volonté active de garder une impression, d’une continuité dans le vouloir, d’une véritable mémoire de la volonté : de sorte que, entre le primitif « je ferai » et la décharge de volonté proprement dite, l’accomplissement de l’acte, tout un monde de choses nouvelles et étrangères, de circonstances et même d’actes de volonté, peut se placer sans inconvénient et sans qu’on doive craindre de voir céder sous l’effort cette longue chaîne de volonté.

Mais combien tout cela fait supposer de choses ! Combien l’homme, pour pouvoir ainsi disposer de l’avenir, a dû apprendre à séparer le nécessaire de l’accidentel, à pénétrer la causalité, à anticiper et à prévoir ce que cache le lointain, à savoir disposer ses calculs avec certitude, de façon à discerner le but du moyen, — et jusqu’à quel point l’homme lui-même a dû commencer par devenir appréciable, régulier, nécessaire, pour les autres comme pour lui-même et ses propres représentations, pour pouvoir enfin répondre de sa personne en tant qu’avenir, ainsi que le fait celui qui se lie par une promesse !

Friedrich Nietzsche – Généalogie de la morale – La « faute », la « mauvaise conscience », et ce qui leur ressemble(1887)

EN BANDE SON :

2 réponses »

  1. Unzeitgemässige (Unzeitgemässe) Betrachtungen on traduisait aussi ça par considérations intempestives, d’autres osaient le « intemporelles » bref personne n’était d’accord.
    Merci pour ce texte ça faisait si longtemps (Maths-elem) !

    J'aime

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