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L’annulation de la dette, ou l’étouffement du destin européen par les petits bourgeois de gauche

L’annulation de la dette, ou l’étouffement du destin européen par les petits bourgeois de gauche

Éric Verhaeghe 10/2/2021 Le Courrier des Stratèges

Destin européen par-ci, destin européen par-là. La tribune publiée par Le Monde et signée par les éminences académiques de ce siècle comme Thomas Piketty ou Paul Magnette, le Wallon qui avait dit tout le mal qu’il pensait d’un traité de libre-échange qu’il était finalement prêt à signer, nous explique que la reprise en main du destin européen par les peuples passe par l’annulation de 25% des dettes publiques. Et l’on se pince en se demandant par quelle altération intellectuelle des gens dont nous avons financé l’éducation et dont nous finançons encore la vie quotidienne, pensent que notre destin se résume à une stratégie de politique monétaire qui consiste essentiellement à ne pas toucher aux dépenses publiques dont ils sont les principaux bénéficiaires. Pour les petits bourgeois de gauche qui font régner la terreur dans la presse mainstream, ce n’est que cela, le destin de l’Europe ? Une affaire de doctrine monétaire qui leur profite ? Et Platon ? Aristote ? Virgile ? Saint-Augustin ? On oublie ?

L’avantage, avec les petits bourgeois de gauche qui dissertent sur le destin européen, c’est qu’ils ne doutent jamais de leurs certitudes ni de leur légitimité naturelle à nous expliquer que nous avons forcément tort, nous les pauvres idiots, de ne pas penser comme eux, qui sont si intelligents. Et comme ils nous sont naturellement supérieurs, ils n’ont pas de cas de conscience lorsqu’ils publient dans le torchon subventionné de Xavier Niel une tribune où la défense des dépenses publiques dont ils profitent au jour le jour devient le seul enjeu, l’alpha et l’oméga, du destin européen. 

Avec un verre de whisky dans le nez en plus, ils n’hésiteraient pas à écrire que l’Europe se limite en réalité à quelques intellectuels, c’est-à-dire eux, pour le bien-être de qui le reste de la population, essentiellement composée de complotistes d’extrême droite, de prolétaires mal conscientisés ou racialisés, de poujadistes pollués par un néo-libéralisme aux vues étriquées, devrait se sacrifier. Nous ne comptons pas, eux concentrent en leur enveloppe charnelle toute l’intelligence et toute l’importance de ce continent. 

Faux intellectuels, vrais petits-bourgeois

Bien entendu, ces gens, qui craignent qu’une curée dans la gabegie bureaucratique, laquelle étouffe la pulsion de vie française depuis l’arrivée de Giscard au pouvoir (cela ne date donc pas d’hier, mais cela croît année après année), ne lèse leur mode de vie à la coule, n’avoueront jamais que leur plaidoyer en faveur de l’annulation des dettes publiques est d’abord et avant tout un plaidoyer pro domo, destiné à justifier qu’indéfiniment le smicard de Peugeot ou de Renault (dont ils prétendent représenter les intérêts) continue à payer une TVA de 20% pour financer leur mode de vie.

Mais comment puis-je écrire une pareille horreur ? voyons ! plaider pour l’annulation de la dette, en tout ou en partie, ne vise pas à protéger les innombrables fonctionnaires qui inventent des réglementations ineptes pour s’occuper et faire croire qu’ils ont une quelconque utilité dans la société. Il faut être fasciste, poujadiste, complotiste, néo-libéral, pour penser cela. 

Plaider pour l’annulation de la dette, c’est plaider pour « la reconquête par l’Europe de son destin ». Tu comprends ? Toi, pauvre entrepreneur, toi, pauvre salarié du secteur privé, quand tu demandes pourquoi tu payes autant de cotisations maladie pour avoir si peu de moyens opérationnels dans les hôpitaux et autant de bureaucrates dans la constellation de hauts comités, d’agences, de bureaux en tous sens, tu es juste un néo-libéral obscène qui manifeste son incompréhension face au grand destin de ton continent. Mais quand tu es un professeur d’économie qui n’a jamais mis les pieds dans une entreprise et qui plaide pour l’annulation des dettes publiques, tu défends le destin collectif et sa grandeur. 

C’est le propre du petit bourgeois de gauche, de l’enseignant qui te donne des leçons : tout plomb qu’il touche se transforme en or étincelant, en destin collectif. Toute idée que tu émets, toi pauvre gueux du tiers état, transforme l’or en plomb, en chacun pour soi néo-libéral. 

Les esprits habiles, comme disait Pascal, auront compris la supercherie : il suffit d’avoir le temps, professionnellement, de saturer l’espace culturel, pour remporter la bataille des idées. Les enseignants petits-bourgeois ont la faculté de nous expliquer comment on fait la guerre en restant dans sa tour d’ivoire. Et nous qui menons la guerre économique chaque jour sommes des lépreux condamnés à nous taire et à nous cacher car nous portons sur nous le prurit du néo-libéralisme.

Le destin européen ? mais de quoi parlent-ils ?

Je recommande à tous de lire ne serait-ce que quelques minutes la tribune de Piketty, Magnette et consorts, pour comprendre ce qu’est le destin européen selon les petits bourgeois de gauche : on y parle de création monétaire, de traités européens, de quantitative easing, de pactes, de marges de manoeuvre budgétaires. Un traité d’économie est beaucoup plus simple à lire. 

Ce serait donc cela, notre destin continental, identitaire : un calcul d’apothicaires pour savoir combien nous leur devons, à eux qui se croient légitimes à confisquer notre parole, notre volonté, notre pulsion de vie, l’histoire de notre conscience et de notre inconscient ?

Mais c’est à vomir. Si c’est cela l’Europe, nous n’en voulons pas. Et nous ne voulons pas entendre ce qu’ils ont à nous en dire, eux qui soudain réduisent notre destin, notre culture, notre foyer de peuplement, à un calcul de pharmacien normand. Monsieur Homais a tellement pris le melon qu’il prétend parler pour les Européens maintenant ?

Notre Europe à nous est différente

Notre Europe à nous ne se chauffe pas du même bois et ne mange pas au même râtelier. Nous appartenons à ce peuple indo-européen qui, depuis des millénaires, survit comme il peut, avec des hauts et des bas, au bout d’une péninsule battue par les flots et par les vagues migratoires, excroissance improbable de l’Asie, où il défend des idées, des croyances, des convictions tout aussi improbables comme l’existence possible de dieux tolérants avec qui nous construisons notre culture, d’une raison qui parfois nous joue des tours, d’une souveraineté du peuple qui se décline en démocratie ou en institutions dont la poursuite de l’intérêt général est le moteur essentiel. Et surtout nous aimons la liberté du beau et du bon, sans contrainte. 

Toutes ces règles économiques, idéalisées par les petits bourgeois publiant des tribunes dans la presse subventionnée, sont des outils parfois commodes, mais surtout ne sont que de discutables gadgets qui permettent parfois de mieux gouverner la société des hommes. En aucun cas, ces outils ne sont des fins en soi, ni des vecteurs de notre destin. 

Leur Europe n’est pas notre Europe. Notre Europe est plus grande, plus ambitieuse, moins ordonnée, moins étriquée. Elle est un monde où la liberté s’écrit et invente de grandes choses. 

Notre Europe est la vraie Europe, et ils ne sont que des imposteurs lorsqu’ils parlent, avec leurs mots et leurs petits intérêts court-termistes, de son destin. 

EN BANDE SON : 

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