Douce France

Nicolas Baverez : La revanche des marchés

 La crise a touché les banques en 2008, les entreprises et l’emploi en 2009 ; elle frappe désormais les Etats. Après Dubaï, la Grèce est placée sous la pression des marchés, entraînant une réévaluation des risques souverains – même les Etats-Unis sont menacés de perdre leur note AAA. Les Etats développés sont happés par la même spirale qui mit le système bancaire en défaut après la faillite de Lehman Brothers à l’automne 2008. Avec un double effet domino. Géographique : la crise grecque s’est étendue aux pays méditerranéens puis à l’euro, qui s’est déprécié face au dollar – évolution au reste salutaire compte tenu de sa surévaluation; financier : le choc, parti des credit default swaps (des contrats d’assurance censés prévenir l’acheteur d’un emprunt d’Etat ou d’entreprise contre le risque de non-remboursement) a contaminé les obligations, les actions puis la devise européenne.

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Il peut paraître scandaleux que les marchés mordent la main qui les a sauvés – les Etats se sont endettés à hauteur de 11 000 milliards de dollars pour juguler leur panique. Pour être entachée d’excès spéculatifs évidents, leur inquiétude n’en est pas moins fondée. La gestion de crise a vu fleurir l’idée selon laquelle il n’existait pas de limites à la dette publique puisqu’un Etat ne pouvait faire faillite. C’est économiquement et historiquement faux, comme le prouvent les banqueroutes de la Russie en 1998, de l’Argentine en 2001, de l’Islande en 2009.

Le transfert des risques systémiques des banques vers les Etats laisse le G7 avec 30 000 milliards de dollars de dettes publiques, sur un fond de croissance molle (1 %), de chômage de masse (10 % des actifs) et de vieillissement accéléré. Tout comme la titrisation pour les dettes privées, ce transfert a mutualisé les risques mais ne les a ni supprimés ni réduits. La formule de François Fillon expliquant qu’il était le premier ministre d’un Etat en faillite s’applique à tout le monde développé, avec deux exceptions, le Canada et l’Australie.

De même, on s’étonne à tort que l’Europe soit en première ligne quand ses déficits sont inférieurs à ceux des Etats-Unis – soit 6 % contre 10,7 % du produit intérieur brut (PIB). Mais les risques majeurs sont bel et bien en Europe. Cette dernière a raté le test de politique économique en 2009 et s’apprête à échouer au test de politique monétaire de 2010 ; elle reste politiquement divisée et ne dispose d’aucun système de décision crédible, comme le prouve la multiplication de têtes dénuées de leadership et de pouvoir résultant du traité de Lisbonne.

Les pays membres devront lever 2 200 milliards d’euros en 2010 sur les marchés, alors que démographie, activité et innovation stagnent ; la zone euro diverge économiquement ; le pacte de stabilité est un chiffon de papier ; le traité de Maastricht interdit à la Banque centrale européenne et aux Etats de soutenir un pays confronté à une crise budgétaire – seul le Fonds monétaire international peut intervenir. Bref, les principes et les institutions qui ont présidé à la fondation de l’euro forment une « ligne Maginot » anachronique et impuissante.

La France doit prendre cette crise au sérieux car elle est plus proche de la Grèce que de l’Allemagne du fait de son déficit structurel (6,2 % du PIB), de ses déséquilibres budgétaires chroniques, de la bombe financière de la santé et des retraites (21,3 % du PIB), de la dégradation des comptes extérieurs et du chômage permanent découlant de l’inadaptation de son appareil de production.

Six conclusions en résultent.

1) Il n’y a pas plus d’autorégulation des Etats que des marchés : tous doivent s’inscrire dans un jeu de contrôles et de contre-pouvoirs ;

2) le G20 a manqué sa cible en se concentrant sur la rémunération des traders au lieu de donner la priorité à la réforme bancaire – renforcement des fonds propres, encadrement des activités pour compte propre – et à la régulation internationale des marchés et produits dérivés ;

3) les Etats développés doivent retrouver la maîtrise de leurs finances publiques en se fondant sur des hypothèses de croissance réalistes ;

4) la normalisation des politiques budgétaires et monétaires doit être coordonnée, sauf à créer déflation ou protectionnisme ;

5) l’Europe doit se doter d’un gouvernement économique et moderniser ses institutions monétaires ;

6) travail, épargne et innovation sont les clés du redressement économique des démocraties occidentales, de leur indépendance et de leur liberté.

Nicolas Baverez est économiste et historien.LE MONDE ECONOMIE | 15.02.10 |

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