Art de la guerre monétaire et économique

Martin Wolf : Une leçon indienne

 La crise ? Quelle crise ? pourraient presque demander les dirigeants indiens. S’ils ne vont pas jusqu’à afficher une telle suffisance, il est vrai que l’Inde a connu, au bout du compte, une « bonne crise ». Elle doit à présent abandonner progressivement le soutien exceptionnel apporté à l’économie et entreprendre les réformes nécessaires pour parvenir à une croissance rapide et partagée.

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En présentant son budget fin février, le ministre indien des finances, Pranab Mukherjee, a rappelé qu’il y a un an l’Inde se trouvait confrontée à un double défi : la crise mondiale et une mousson médiocre. Aujourd’hui, explique-t-il, « je peux vous assurer que nous avons parfaitement surmonté ces deux obstacles ». Comme le souligne le dernier rapport économique du gouvernement indien, « une série de mesures de relance ont été mises en place (…). Dès le deuxième trimestre (2009), l’économie a montré des signes de reprise et aujourd’hui, à l’approche du terme de l’année fiscale en cours, l’Inde semble retrouver rapidement la prospérité des années antérieures à 2008 ».

Au cours de l’année fiscale 2008-2009, le produit intérieur brut (PIB) indien a augmenté de 6,7 %. Cette année, il devrait croître de 7,2 %. Si l’économie indienne a pu surmonter les turbulences récentes en essuyant si peu de dégâts, même les analystes les plus prudents sont en droit d’être optimistes sur son avenir.

Les mesures de relance ont un coût. Le déficit budgétaire du gouvernement central est passé de 2,6 % du PIB en 2007-2008 à un taux provisoire de 5,9 % en 2009, et son montant est estimé à 6,5 % pour 2010. Si l’on prend en compte les différents Etats, le déficit est passé de 4 % du PIB en 2007-2008 à 8,5 % en 2008-2009, et devrait atteindre 9,7 % cette année. Le PIB nominal de l’Inde a augmenté à un rythme moyen de 14 % entre 2004-2005 et 2009-2010, ce qui rend un déficit de 10 % du PIB parfaitement soutenable. J’aimerais que les choses se présentent de la même façon au Royaume-Uni.

La poursuite d’un tel déficit n’est toutefois pas souhaitable.

En premier lieu, une bonne part des dépenses – notamment les subventions sur les engrais, la nourriture et le carburant – est mal ciblée.

 Deuxièmement, l’épargne du secteur public s’est effondrée, passant de 5 % du PIB en 2007-2008 à 1,4 % en 2008-2009. Cette tendance doit être enrayée.

Avant la crise, le taux d’épargne brut du pays avait atteint 36 % du PIB. Le pays étant attractif pour les capitaux étrangers à long terme, cela permettrait un taux d’investissement proche de 40 % du PIB, ce qui pourrait générer une croissance de 10 %, voire plus : du fait que la production indienne par tête (à parité de pouvoir d’achat) est le quinzième de celle des Etats-Unis, le potentiel pour une croissance rapide est immense.

J’ai pu constater l’optimisme ambiant lors d’un récent séjour d’une semaine en Inde. L’un des événements marquants auxquels j’ai pu assister était une conférence organisée autour d’un recueil d’essais (India’s Economy, de Shankar Acharya et Rakesh Mohan, Oxford University Press) qui rend hommage à l’oeuvre de Montek Singh Ahluwalia, vice-président de la commission de planification qui est, après le premier ministre Manmohan Singh, l’économiste indien le plus brillant des deux dernières décennies (et qui se trouve également être mon ami depuis trente-neuf ans).

J’ai été frappé par l’optimisme du texte de Shankar Acharya, ancien conseiller économique auprès du gouvernement indien, sur « les performances et politiques macroéconomiques 2000-2008 ». Le livre exprime de manière remarquable la confiance de l’élite technocratique dans les performances et les perspectives de l’Inde. Une même confiance se manifeste aussi dans l’élite du monde des affaires. Cela donne de l’Inde une image radicalement différente de celle que j’avais au milieu des années 1970, à l’époque où j’étais le responsable économique de la Banque mondiale pour l’Inde. L’émergence au sein des élites indiennes d’un consensus sur la direction que doit prendre le pays est évidente pour toute personne qui s’y rend régulièrement.

Un autre élément est la croyance selon laquelle le pragmatisme des politiques indiennes, notamment à l’égard de la finance mondiale et de la balance des paiements, s’est révélé correct. Les responsables d’un si vaste pays, dont tant de citoyens sont vulnérables, redoutent à juste titre de rendre leur économie otage des tendances sociopathes du secteur financier. C’est le thème d’un essai de Rakesh Mohan, ancien gouverneur adjoint de la Banque de réserve indienne.

Pourtant la prudence ne signifie pas l’inertie. En dressant la liste des domaines dans lesquels les réformes sont nécessaires, le Dr Acharya cite, à juste titre, « les infrastructures, l’agriculture, la réglementation du travail, le secteur bancaire, l’énergie, l’éducation et le commerce de détail ». Heureusement, un pays aussi grand que l’Inde serait en mesure de maintenir une croissance rapide même si l’environnement extérieur devenait plus hostile qu’auparavant. Mais cela rendrait d’autant plus urgent la nécessité de lever les obstacles intérieurs.

L’environnement extérieur a aussi son importance, sur trois plans au moins. Tout d’abord, l’Inde a emboîté le pas à la Chine pour s’ouvrir beaucoup plus largement aux échanges. En vérité, le ratio indien par rapport au PIB des échanges de biens et services était le même en 2008 que celui de la Chine en 2003. Ensuite, l’Inde est dépendante de l’étranger pour son approvisionnement en matières premières, notamment en énergie. C’est pourquoi tout choc sur les prix de l’énergie pourrait être très déstabilisateur pour elle. Enfin, l’Inde a besoin de la paix.

Mais si le vieil Etat chinois a une forte légitimité, l’Etat indien est encore jeune. La politique est une négociation permanente. La démocratie n’est pas, comme l’affirment certains, un obstacle aux progrès de l’Inde, mais une condition nécessaire à son existence en tant qu’Etat. Malgré toutes ses limites et ses échecs, le système politique indien fonctionne.

Comme le souligne l’un des chapitres du rapport économique consacré aux « microfondations de la croissance », même « le montant impardonnable du coût de la bureaucratie indienne constitue en fait une ressource précieuse enfouie sous terre ». Tant de choses pourraient être réalisées si l’Etat prenait moins de place. J’imagine sans difficulté une Inde maintenant une croissance proche de 10 % durant de longues années.

L’économie indienne pourrait, en termes de prix du marché, dépasser celle du Royaume-Uni en une décennie, et celle du Japon en vingt ans. Epuisé par le fardeau de ses prétentions, le Royaume-Uni devrait sous peu laisser sa place au Conseil de sécurité de l’ONU à son ancienne colonie, à la seule condition que la France fasse de même au profit de l’Union européenne.

Qu’une responsabilité politique aussi éclairée se manifeste ou pas (et cela ne sera sans doute pas le cas), nous sommes entrés dans l’ère des superpuissances. Et l’Asie en comptera non pas une, mais deux.

Cette chronique de Martin Wolf, éditorialiste économique, est publiée en partenariat exclusif avec le « Financial Times »  FT.

(Traduit de l’anglais par Gilles Berton).LE MONDE ECONOMIE | 08.03.10 |

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