Commentaire de Marché

La rigueur à contretemps, par Martin Wolf

La rigueur à contretemps, par Martin Wolf

  A nouveau retentit la clameur de l’ancienne religion économique : repentez-vous avant qu’il ne soit trop tard ! La mort est le salaire du péché budgétaire ! Mais doit-on d’ores et déjà compresser les dépenses ? J’en doute. Certes, une compression tardive comporte un risque d’inflation, et même de défaut ; mais une compression prématurée pourrait entraîner une période de récession, voire de déflation. Alors que nous avons survécu de justesse au pire effondrement financier de l’histoire, nous devons être bien conscients que, en période de ralentissement économique, ces risques sont sérieux.

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Certains soutiennent que l’économie est toujours en équilibre. D’autres, à la suite d’Andrew Mellon, secrétaire américain au Trésor sous le président Herbert Hoover (1929-1933), affirment qu’après un gros boom du crédit, nous devrions « liquider le travail, liquider les actions, liquider les agriculteurs, liquider l’immobilier, (…) cela purgera la pourriture du système ». Je ne m’adresse pas à ces hommes des cavernes. Je m’adresse à ceux qui conviennent que les erreurs passées ont poussé l’économie mondiale dans le précipice et veulent l’en sortir aussi vite que possible.

Toutefois, des personnes sensées estiment que le plus grand danger actuel serait de retarder le resserrement budgétaire. Leur avis se fonde sur quatre raisons.

Tout d’abord, ils craignent que les marchés financiers, après s’être attaqués à la Grèce, au Portugal et à l’Espagne, s’en prennent bientôt au Royaume-Uni, et même aux Etats-Unis.

Deuxièmement, ils pensent que les déficits étouffent la dépense privée indispensable à la reprise.

En troisième lieu, ils soutiennent que les déficits importants conduisent droit à l’inflation.

Et, enfin, ils pensent que les déficits budgétaires échouent à soutenir la demande.

Qu’en est-il en réalité ?

En 2010, d’après les dernières prévisions du Fonds monétaire international (FMI), les secteurs privés des grands pays à hauts revenus enregistreront un énorme excédent de recettes par rapport aux dépenses. Cet excédent devrait représenter 7,8 % du PIB de ces pays, mais il sera de 12,6 % au Japon, 9,7 % au Royaume-Uni, 7,7 % aux Etats-Unis et 6,8 % dans la zone euro.

Bref, nous assistons à une épidémie de frugalité dans le secteur privé. Une telle tempérance, cependant, entraîne soit un excédent des comptes courants, soit des déficits budgétaires. Parmi les pays que je viens de citer, seuls le Japon et l’Allemagne sont dans le premier cas. Les autres sont importateurs de capitaux et connaîtront des déficits budgétaires plus importants que leurs excédents privés. Ce sera un raz-de-marée de comptes dans le rouge, mettent en garde les hystériques.

Mais la contraction des dépenses privées a-t-elle précédé ou suivi les déficits budgétaires ?

 Réponse : elle les a précédés. Dans le cas des Etats-Unis, l’énorme variation de la balance privée, passant d’un déficit de 2,2 % du PIB à un excédent de 6,6 % entre le quatrième trimestre 2007 et le deuxième trimestre 2009, a coïncidé avec la crise financière. Le fait que la demande agrégée et les taux d’intérêt à long terme aient chuté en même temps montre que l’effondrement de la dépense privée est à la source des déficits budgétaires. L’extravagance du comportement privé a entraîné l’extravagance du comportement public.

Récemment, l’économiste Jeffrey Sachs (université Columbia) a soutenu que la relance budgétaire était inutile : la politique monétaire aurait suffi. Je ne suis pas d’accord. Malgré la politique monétaire la plus agressive jamais menée, les secteurs privés ont généré d’énormes excédents. La politique monétaire s’est avérée inefficace. Les dépenses budgétaires – dues pour l’essentiel aux stabilisateurs automatiques et non aux mesures de relance – ont contribué à soutenir la demande durant la crise.

Mais, même avec un soutien monétaire, elles ont été insuffisantes pour éviter de fortes récessions. L’argument selon lequel la relance était inutile est difficile à accepter. Il est plus juste de penser qu’elle a été trop modeste, mais aussi mal ciblée.

A quel moment les déficits doivent-ils être éliminés ? Il faut être conscient du risque que cela comporte : diminuer la dépense publique ne fera pas automatiquement augmenter la dépense privée. Les efforts de réduction du déficit structurel pourraient au contraire aggraver les déficits budgétaires cycliques.

Tant que la production demeure souffreteuse, il est peu probable que le soutien budgétaire ait des effets inflationnistes. Il n’étouffera pas non plus le secteur privé : il est plus probable qu’il le favorise. La question, dans ce cas, est de savoir si les déficits peuvent être financés. Ma réponse est oui. N’oublions pas que, tant que le secteur privé présente des excédents financiers, il doit acheter des créances sur le secteur public, à moins que le monde développé dans son ensemble ne soit sur le point d’accumuler d’énormes excédents extérieurs.

Certes, le secteur privé peut choisir entre différents pays. Mais il est peu probable qu’il abandonne les Etats-Unis. Le problème des pays européens périphériques est qu’ils n’ont guère de chances de retrouver rapidement le chemin de la croissance. Les marchés ne croient pas à la durabilité politique d’une économie d’extrême rigueur. Ce qui est inquiétant, ce sont moins les déficits que l’incapacité à renouer avec la croissance pour les résorber.

La meilleure politique consisterait à mettre en place des mesures capables de soutenir une forte demande à court terme, tout en contenant les gigantesques déficits sur le long terme.

Il serait cependant particulièrement dommageable, aujourd’hui, que l’austérité budgétaire s’empare de l’économie européenne et contraigne les Etats-Unis à adopter des mesures protectionnistes. Comme l’a récemment souligné Fred Bergsten du Peterson Institute for International Economics de Washington, de telles politiques pourraient être très dangereuses. Ainsi, loin d’avoir un effet stabilisateur, un resserrement budgétaire prématuré pourrait faire vaciller toute l’économie mondiale. Dans ce cas, la décision de transformer l’ensemble de la zone euro en une vaste Allemagne serait – et devra être – considérée comme un acte de guerre mercantiliste contre les Etats-Unis.

Combien de temps ceux-ci toléreraient-ils l’hypocrisie de ces pays excédentaires qui font porter aux emprunteurs la responsabilité des déficits que leurs propres excédents rendent inévitables ? A mon avis, pas longtemps, du moins à présent que le gouvernement américain est devenu l’emprunteur mondial en dernier ressort.

Bien sûr, je conçois que des déficits budgétaires gigantesques rendent les gens nerveux. Je comprends aussi le désir de retrouver une solvabilité crédible. Mais suivre aveuglément les règles budgétaires tout en ignorant ce qui se passe dans le secteur privé ou sur le plan des balances extérieures ne peut déboucher que sur la déception et le conflit politique. Toute stabilisation budgétaire qui soutient la croissance est la bienvenue. Une stabilisation budgétaire prématurée qui saperait cette croissance serait une nouvelle folie.

Cette chronique de Martin Wolf, éditorialiste économique, est publiée en partenariat exclusif avec le « Financial Times ».(Traduit de l’anglais par Gilles Berton)

LE MONDE ECONOMIE | 21.06.10

BILLET PRECEDENT : La déflation reste un danger, par Martin Wolf  (cliquez sur le lien)

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