Cycle Economique et Financier

L’austérité, chemin vers la prospérité? par Bruno Colmant

L’austérité, chemin vers la prospérité? par Bruno Colmant

  Entre dettes publiques gigantesques, modèles sociaux désuets conjugués à une population vieillissante et de productivité insuffisante, le chemin de la prospérité s’annonce étroit. Il passera probablement par l’inflation.

On reproche souvent aux économistes de se borner à commenter les crises passées plutôt qu’à déceler les bulles financières en formation. Ce n’est pas faux. Rares sont ceux qui avaient pressenti le danger des subprimes. Trop souvent, les économistes s’accommodent des constats de l’économie sans en formuler les scénarios futurs. A leur décharge, on argumentera que l’économie relève plus de l’anthropologique que de la mathématique et qu’il est difficile de transformer des intuitions en prédictions. Mais, cette fois-ci, il est plus facile de cerner le prochain choc financier: c’est la dette publique au sein des pays développés. Il est là. Devant nous. Nous allons rembourser 40 ans d’indiscipline et d’aveuglement budgétaire.

Cette dette prend des proportions stratosphériques. En Belgique, par exemple, elle s’élève à près d’une année de PNB.

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Cette dette prend des proportions stratosphériques. En Belgique, par exemple, elle s’élève à près d’une année de PNB.

Mais à cette dette existante, déjà comptabilisée, s’ajoute une dette diffuse, « hors bilan », à savoir le coût des pensions et du vieillissement de la population. Si on cumule la dette existante au coût du vieillissement, on arrive (sous réserve d’une vérification économétrique) à environ une année et demi de PNB, soit environ 500milliards d’euros. Cela représente 50.000 euros par habitant. Si on ramène ces chiffres à la population active, on en arrive à 100.000euros par personne. Sauf à imaginer que l’argent devienne une virtualité ou une abstraction, il faut admettre que 50.000 ou 100.000 euros, c’est vraiment beaucoup, surtout dans une économie dont le taux de croissance ne devrait pas dépasser 2% au cours de la prochaine décennie.

Bulle

L’excès d’endettement public constitue-t-il une bulle financière? Peut-être. Toutes les bulles sont caractérisées par le même attribut: un excès de dettes, qu’on appelle l’effet de levier. Dans le cas de la dette publique, le levier semble un euphémisme pour qualifier ce qui s’assimile à une véritable poulie à l’endettement. L’effet de levier consiste à emprunter de manière excessive, ce qui gonfle artificiellement la valeur des actifs jusqu’à former une bulle. A un moment, l’élévation conduit à l’explosion de la bulle. Lorsqu’elle explose, c’est le krach.

La question est alors de savoir quel est l’actif qui fait l’objet d’une bulle au travers de la dette publique. La réponse est simple: notre bien-être. Ou plutôt la prospérité des futures générations. Nous avons emprunté le confort financier des prochaines générations. Le coût de cet emprunt de prospérité était flou et lointain. Il devient aujourd’hui très net. Et il faudra admettre, même à contrecœur, que la gestion financière du pays au cours de la dernière décennie n’a pas été optimale. D’ailleurs, un fait ne trompe pas: l’ampleur du déficit budgétaire ne sert pas à de grands travaux d’infrastructure destinés à moderniser la Belgique. Il alimente des dépenses courantes de l’État.

Lorsqu’on s’interroge sur les origines de cette dette, la première réponse qui fuse est de l’attribuer à la crise financière. L’explication est politiquement commode, mais elle est totalement incorrecte. Elle relève même de l’imposture intellectuelle. Ce ne sont pas les sauvetages bancaires qui ont créé la dette. Ils l’ont réveillée et révélée.

Depuis 30 ans

La dette est née dans les années 70, trente ans avant les subprimes. Libérés du carcan monétaire des accords d’après-guerre au moment des premiers chocs pétroliers, les gouvernements européens ont tenté de camoufler la mutation de nos économies à coups de transferts sociaux, aides publiques et autres soutiens à l’économie. À l’époque, l’Europe sortait de 30 ans de croissance, fertilisée par la reconstruction industrielle et le plan Marshall.

Lors des années 70, on a aussi construit un indispensable (mais dispendieux) système de protection sociale, y compris un mécanisme de pension avantageux. Mais cette architecture sociale a cependant été construite sur de mauvaises bases. Au lieu d’individualiser progressivement les contributions de chaque citoyen, on a non seulement collectivisé le système, mais aussi repoussé le financement.

Modèle de rentiers

Cela aurait pu fonctionner si deux conditions avaient été remplies.

La première consistait en une croissance et une démographie positives.

La seconde requérait une stabilisation de l’espérance de vie. Or, en trente ans, tout a basculé: les crises économiques se sont succédé, la population a vieilli et l’espérance de vie s’est allongée au-delà de toute espérance. Par pusillanimité politique, l’État-providence s’est alors transformé en gigantesque cavalerie financière conduisant une croissance astronomique de la dette publique. C’est même plus grave: au lieu de promouvoir un système de stimulation économique, l’État-providence belge a conforté un modèle de rentiers.

Ceci ne veut pas dire que notre modèle social, destiné à aider les plus démunis, est mauvais. Au contraire: il véhicule l’humanisme européen. Mais les stabilisateurs économiques, destinés atténuer les chocs conjoncturels, donnent désormais de la gîte à toute l’économie. Les théories keynésiennes ont été dévoyées et ont servi d’alibi à l’indolence politique.

Comment allons-nous résoudre ce problème?

 Il n’y aura aucune solution unique, mais plutôt une juxtaposition de pistes. Tout d’abord, la correction des égarements budgétaires relèvera, pour une grande partie, des exigences européennes et de la discipline des marchés financiers. Les accords de Bâle 3 vont, par exemple, consolider la structure des banques et la solidité des États. Sans modification de la trajectoire budgétaire, l’État aura de plus en plus de mal à emprunter. Il lui faudra diminuer strictement ses dépenses dans le sens d’une responsabilisation de chaque citoyen, plutôt que dans l’entretien d’un État providentiel. Il devra aussi relever l’impôt, même si son niveau est déjà confiscatoire et fait suffoquer l’économie.

Inflation

Mais, à notre intuition (et même si l’idée est loin d’être partagée), l’inflation viendra finalement alléger les dettes de l’État. D’ailleurs, l’histoire instruit que l’inflation est un substitut à un manque de démographie. Et puis, surtout, l’inflation s’avère être l’impôt silencieux le plus commode pour des gouvernements excessivement endettés. Cette inflation sera probablement mondiale. Il y a quelques mois, Attali évoquait un « Weimar planétaire », en référence à l’hyperinflation de l’entre-deux-guerres allemand. Lorsque les anticipations d’inflation se réveilleront, les taux d’intérêt s’élèveront et diminueront la valeur de marché de la dette publique. En même temps, les recettes fiscales augmenteront, tandis que les dépenses seront certainement gelées.

Sera-ce un krach obligataire? C’est loin d’être exclu. Bien sûr, l’inflation appauvrit le rentier. Mais, comme l’avançait Keynes, il est « plus grave, dans un monde appauvri, de provoquer le chômage que de décevoir le rentier ».

Certains parlent, aujourd’hui de déflation et de scénario à la japonaise. Nous n’y croyons aucunement. Outre le fait que le Japon est incomparable géographiquement et sociologiquement, les gouvernements européens combattront à tout prix une déflation en injectant de l’argent dans l’économie, quitte à susciter de l’inflation. De surcroît, l’économie belge n’est, par exemple, pas en déflation: le taux d’inflation atteint presque 3%.

En résumé, entre dettes publiques gigantesques, modèles sociaux désuets conjugués à une population vieillissante et de productivité insuffisante, le chemin de la prospérité s’annonce étroit. Il passera probablement par l’inflation. D’ailleurs, l’inflation est un moyen d’exprimer que l’épargne vaut moins, ou inversement que l’avenir coûte plus cher. L‘inflation oblige à l’entreprenariat et à la prise de risque, puisque l’inflation pénalise l’immobilisme des placements sans risque. Mais il faudra aussi se débarrasser des vieux réflexes idéologiques des années 70 et admettre que la compétitivité de notre économie passera par l’acceptation d’un modèle d’économie de marché. Une chose est certaine: la génération des quadragénaires n’acceptera plus que le pays soit dirigé avec les mêmes réflexes politiques que ceux qui ont prévalu dans les années 70.

Par Bruno Colmant, professeur Dr. à l’UCL, aux Facultés Saint-Louis et à Vlerick Management School, membre de l’Académie Royale de Belgique oct10

EN COMPLEMENT : Déflation ou planche à billets

Lorsqu’on prend du recul par rapport aux soubresauts de l’économie, force est de constater que la situation des finances publiques européennes est inquiétante. Alors, de quoi demain sera-t-il fait? Il n’y aura aucune solution purement nationale, mais plutôt des orientations européennes. Tout le monde a compris que l’impôt ne suffira pas à corriger l’endettement public, car cela étoufferait la croissance qu’il faut justement susciter. Quel sera alors le scénario? 

Les zones monétaires vont-elles entrer dans des luttes de dévaluations concurrentielles? Participerons-nous à un gigantesque Weimar planétaire, c’est-à-dire à une réduction de la dette par l’hyperinflation, comme l’avance Attali? Ou pire, doit-on considérer une banqueroute généralisée ou une répudiation des dettes souveraines. Et dans cette hypothèse funeste, sera-ce une planche à billets artisanale ou une lourde rotative comme l’Allemagne de 1923 ou de 1947? Car, finalement, les Etats décident eux-mêmes de la valeur de la monnaie qu’ils impriment. Ou bien, ne se passera-t-il…rien du tout, la virtualité de l’argent alimentant un équilibre en suspension permanente et un report générationnel perpétuel? Ce serait alors le moratoire permanent. 

A nos yeux, la réponse est probablement inflatoire car l’impôt risquerait de plonger l’Europe en déflation. Or, entre déflation et inflation, le choix sera vite fait pour une inflation modérée, qui est un impôt silencieux. Du reste, on n’a jamais vu un pays sortir de l’endettement par la déflation. En France, Laval avait essayé en 1935, avec des conséquences désastreuses. D’ailleurs, le constat de l’histoire est invariant: les endettements publics stratosphériques, conjugués à des taux d’intérêt bas et de la création monétaire, ne se terminent jamais sereinement. Ils posent des questions sociales et générationnelles élémentaires. A un moment, une population questionne l’endettement de ses aînés. Dans la même logique, le secteur privé du crédit n’arrivera pas à se dissocier des autorités publiques. Il est étroitement associé aux efforts de désendettement de l’Etat et à la dilution des charges publiques en finançant les dettes publiques. 

Et puis, comment imaginer une minute que l’impôt seul financera le coût futur du vieillissement?

 Même si c’est une perspective résignée, ce sera donc probablement l’inflation qui finira par éroder les dettes publiques. Face à ces incertitudes, il nous semble que deux exigences s’imposent. Il faut tout d’abord repenser à la croissance, seul moyen acceptable de digérer l’endettement public. Cela suppose de formuler un modèle de confiance et d’emploi pour les jeunes. Il faut aussi faire une lucide analyse du plan stratégique de l’Europe. Mais il faut également un grand débat citoyen sur le modèle social afin d’étançonner la répartition des revenus. Ce débat ne peut pas être confisqué par quelques gourous improvisés car l’économie sera effervescente, que ce soit par une recherche de croissance salvatrice ou une inflation insidieuse. 

En même temps, il faut se préparer à un débat politique intense. Quelle majorité ou génération va-t-elle imposer sa loi à quelle minorité? Le chemin sera très étroit entre le libéralisme de l’économie de marché, et le socialisme redistributif. Il y aura de fortes tensions politiques, qu’une conjoncture bienveillante avait permis de camoufler depuis 15 ans. Ces tensions seront exacerbées dans un contexte de désordre monétaire.

Par Bruno Colmant, professeur Dr. à l’UCL, aux Facultés Saint-Louis et à Vlerick Management School, membre de l’Académie Royale de Belgique oct10

BILLET PRECEDENT : Le secteur bancaire est presque nationalisé par Bruno Colmant

3 réponses »

  1. Récapitulons :

    – l’Irlande aura un déficit public de 32 % du PIB en 2010 ;

    – l’Irlande aura une dette publique de 113 % du PIB en 2012 ;

    Et les autres Etats occidentaux ?

    D’après le Fonds Monétaire International, en 2014, quelle sera la dette publique par rapport au PIB ?

    En 2014, la dette publique des Pays-Bas sera de 80,9 % du PIB.

    En 2014, la dette publique de l’Allemagne sera de 91,4 % du PIB.

    La dette publique de la France sera de 95,5 % du PIB.

    La dette publique du Royaume-Uni sera de 99,7 % du PIB.

    La dette publique de la Belgique sera de 111,1 % du PIB.

    La dette publique des Etats-Unis sera de 112 % du PIB.

    La dette publique de l’Italie sera de 132,2 % du PIB.

    La dette publique de la Grèce sera de 133,7 % du PIB.

    La dette publique de l’Islande sera de 134,1 % du PIB.

    La dette publique du Japon sera de 239,2 % du PIB.

    C’est à la page 30 :

    http://www.imf.org/external/pubs/ft/spn/2009/spn0921.pdf

    Conclusion :

    l’Irlande, les Pays-Bas, l’Allemagne, la France, le Royaume-Uni, la Belgique, les Etats-Unis, l’Italie, la Grèce, l’Islande, le Japon NE REMBOURSERONT JAMAIS leur dette publique.

    Pronostic :

    l’Irlande, les Pays-Bas, l’Allemagne, la France, le Royaume-Uni, la Belgique, les Etats-Unis, l’Italie, la Grèce, l’Islande, le Japon vont se concerter, puis ils vont se déclarer en défaut de paiement, de façon coordonnée, le même jour, par une déclaration commune.

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