Asie hors émergents

Une catastrophe si japonaise….

Une catastrophe si japonaise

Depuis l’effroyable tsunami du 11 mars et l’accident majeur survenu à Fukushima, l’Archipel loue le sacrifice des «samouraïs nucléaires» restés dans la centrale. Sans illusions sur les failles du système et les mensonges qui l’ont conduit au bord de l’apocalypse

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PLUS/MOINS DE RISQUE NUCLEAIRE EN SUIVANT :

Il s’appelait Hisashi Ouchi. Le 23 décembre 1999, à la veille d’un Noël assombri par le plus important accident nucléaire du Japon moderne, du moins jusqu’à la semaine dernière, les funérailles de cet ouvrier de 35 ans furent retransmises en direct et suivies par des milliers de personnes. Hisashi avait été irradié en septembre à la centrale de KashiwazakiKariwa, avant de mourir après trois mois d’atroces souffrances.

C’est à lui et à leurs cinq collègues morts lors du séisme du 11 mars que le dernier carré des employés restés dans l’enfer de la centrale de Fukushima a dédié, jeudi, un e-mail adressé à leurs familles. Pour dire combien tous gardent en tête, sous leurs combinaisons blanches lestées de compteurs et de détecteurs, l’issue fatale qui résulterait d’une contamination radioactive massive, à 250 kilomètres du grand Tokyo, mégapole de 30 millions d’habitants.

«Ils nous ont dit que, comme lui, ils acceptaient leur sort, comme s’ils encouraient la peine de mort», a raconté la fille d’un de ces «samouraïs nucléaires» dont le Japon entier vante le courage et l’esprit de sacrifice. Il s’agit d’environ 180 employés, soit quatre équipes d’une cinquantaine de courageux qui œuvrent par rotations pour diriger les ultimes manœuvres de refroidissement des réacteurs.

Et qui répondent, par leur courage, à tant de défaillances.

Le Japon n’en sait guère plus sur ses nouveaux héros. Tout juste quelques phrases lâchées par leurs proches, isolés des caméras et évacués avec les trente mille autres personnes résidant dans un rayon de vingt kilomètres autour de la centrale. Les «cinquante de Fukushima» sont des ombres dont la principale qualité, outre leur abnégation, est d’être des employés ordinaires de Tepco, la compagnie électrique coupable d’une litanie de négligences.

On sait que l’un d’eux devait partir sous peu à la retraite. Qu’un autre, aux commandes de la centrale dévastée par la première explosion survenue samedi dernier vers 17 heures, s’est plaint de la mauvaise qualité du repas servi à sa première «sortie»… «Cette manière de risquer leur vie pour le pays, et pour leur employeur, est une qualité vraiment japonaise, juge Jinzaburo Takagi, un physicien devenu l’un des principaux détracteurs du lobby nucléaire nippon. Elle prouve que le système incarné par Tepco (l’opérateur électrique propriétaire de la centrale, ndlr), et ses abus n’a pas tué l’honneur qui est en nous.»

Les combines affairistes des compagnies électriques japonaises et du trio industriel Hitachi-Toshiba-Mitsubishi ne sont pas ignorées non plus. Tout comme le risque de voir, après quelques années de convalescence atomique, bureaucrates et conglomérats repartir à l’assaut des politiques pour obtenir de nouvelles implantations, installer de nouveaux réacteurs ou généraliser l’utilisation du Mox, ce très controversé mélange de plutonium et d’uranium préparé par le géant français Areva dont le Japon s’est fait le chantre.

Mais le moment n’est pas venu, alors que l’Archipel frôle l’apocalypse, de craquer sous la pression. La maîtrise de soi, même si elle risque d’être interprétée à l’étranger comme une indifférence coupable ou une soumission problématique, est la réponse d’un peuple élevé dans la conviction fataliste que «tout est appelé à disparaître». Emotions et indignations, comme dans le fameux livre Le Pavillon d’Or de Yukio Mishima, ne semblent bonnes qu’à être refoulées: «Tu as dû me prendre pour un pauvre type, pour quelque malade toujours prêt à déverser son âme dans le giron du premier venu», écrivait l’auteur, qui se suicida le 25 novembre 1970 à Tokyo. «Il n’en est rien, je n’ai pas l’habitude de me livrer à n’importe qui.»

Et puis il y a les circonstances, si japonaises elles aussi: la terre qui, comme on l’enseigne depuis le plus jeune âge dans les manuels scolaires, se laisse soudain aller à une sourde colère, faisant déferler sur le rivage une vague tueuse semblable à celle des estampes d’Hokusai. «Je ne peux pas croire que nous serions restés aussi calmes, aussi stoïques, si un tsunami d’une telle ampleur n’avait pas précédé la tragédie nucléaire de Fukushima» estime Koji Kitamura, l’un des premiers secouristes de la Croix-Rouge de Kobe arrivés le 12 mars à l’aube à Morioka puis à Kamaichi, deux localités du nord de l’Archipel balayées par les flots.

Kobe, janvier 1995, et Sendai-Fukushima, mars 2011: deux désastres d’une puissance inégalée, face auxquels, à seize ans d’intervalle, les autorités nipponnes semblent tout autant désemparées. «Il faut, pour nous comprendre, suivre le travail jour et nuit des sauveteurs, pas les briefings du gouvernement, complète Kitamura-san. De toute façon, personne n’a confiance dans ceux qui nous dirigent…»

Ebranlé par le plus fort séisme de son histoire moderne, le Japon s’est retrouvé tout au long de cette dramatique semaine devant le miroir de ses qualités suprêmes et de ses défauts les plus incurables: une croyance inébranlable dans la science, une incapacité à contester l’ordre établi, un courage physique indéniable dans l’épreuve. Il y a d’abord eu ces images, invraisemblables, de ces groupes de gens agglutinés sur des ponts en train de photographier la mer prête à les engloutir, sans réaliser que les piliers céderaient bientôt sous les assauts de la vague. Puis ces documents accablants sur la manière dont Tepco, le géant électrique incontesté de la région de Tokyo, n’a cessé depuis des années d’étouffer le débat sur la menace sismique susceptible d’anéantir ses centrales. Enfin, la saga héroïque des «cinquante» de Fuku­shima et de leurs mouvements impuissants dans le cadavre de la centrale-cauchemar, plongée depuis des jours dans l’obscurité. Ce matin encore, des bâtonnets d’encens brûlent pour eux dans presque tous les temples.

Le professeur Katsuhiko Ishibashi est convaincu que l’âme japonaise se trouve là, empêtrée dans ses contradictions. Militant antinucléaire, cet universitaire a commencé à compiler les accu­sations portées contre Tepco après le tremblement de terre du «Grand Hanshin» à Kobe – lequel a heureusement épargné le pays d’un problème nucléaire grâce au fait que les centrales qui ali­mentent la ville sont de l’autre côté de l’Archipel, face à la mer du Japon. Ce qu’il montre, sur son bureau, est édifiant: des piles de coupures de presse et de rapports relatant des fuites cachées, des contaminations radioactives (légères) systématiquement dissimulées… Preuve que la vigilance citoyenne existe bien dans un pays où, en apparence, tout le monde obéit sans ciller: «Notre militantisme n’est pas assez démonstratif, y compris lorsque ­notre destin collectif est en ­danger, se plaint le docteur Masahiko Maekawa, habitué des plateaux de télévision. En fin de compte, nous recherchons toujours davantage l’apaisement que la vérité.»

S’y ajoute, autre constat terrible, celui d’une nation engourdie par le vieillissement de sa population. Il suffit, pour s’en convaincre, de regarder ces jours-ci les images diffusées en continu par la chaîne NHK dans ces gymnases et autres salles collectives de la région du Tohoku mise à genoux par le séisme et le tsunami. A 14 h 46, ce samedi 11 mars, la colère des entrailles de la planète a frappé des provinces rurales dépeuplées, où les municipalités ressemblent à des maisons de retraite à ciel ouvert. Les secouristes étrangers, habitués aux catas­trophes du tiers-monde où ils se portent au secours des jeunes ­enfants et des démunis, n’ont parfois même pas eu à sortir leurs équipements médicaux. Sur les 12 000 couvertures envoyées le lendemain du drame par la municipalité de Kobe, la plupart sont aujourd’hui enroulées sur les épaules de silhouettes fanées aux cheveux gris, anciens paysans, pécheurs ou ouvriers ­accrochés à des localités vides, aux antipodes de la densité délirante de Tokyo et des grandes ­métropoles.

La réaction de la population dans le reste du pays ne peut pas non plus se comprendre sans ce filtre «japonais». En Indonésie, au lendemain du tsunami de décembre 2004, la solidarité s’affichait à chaque coin de rue des grandes villes. Djakarta, Surabaya, Medan étaient devenues d’immenses lieux de collecte d’argent, de vêtements, de nourriture ou de médicaments. Les hôpitaux bruissaient des conversations de médecins et d’infirmières prêts à se rendre au secours des centaines de milliers de sinistrés d’Aceh.

Rien de tout cela dans l’Archipel, tétanisé il est vrai par la menace radioactive, barrage à un afflux humanitaire massif. Hormis quelques groupes de jeunes postés à la sortie des écoles avec des boîtes pour recevoir des dons, les collectes sont discrètes. Ce qui n’empêche pas la Croix-Rouge de Kobe d’avoir déjà reçu 130 millions de yens, soit un peu plus d’un million d’euros. Idem pour les sauveteurs. Les départs du personnel soignant pour le nord du pays se font préfecture par préfecture, par groupes de dix, pour en général quatre jours et trois nuits. Tout est calé, organisé, planifié.

Seul l’Internet nippon semble propice à l’émotion: le secrétaire général du gouvernement, Yukio Edano, crédité pour sa ténacité et ses longues nuits sans sommeil, y a hérité d’un surnom relayé par Twitter et Facebook: «Nuclear-Bauer», en référence au héros de la série américaine «24 heures». Lequel finit toujours par sauver la planète. Preuve que, malgré l’hostilité géologique, les impasses de leur système et les fragilités de leur démographie, les Japonais restent persuadés qu’ils viendront à bout de cette nouvelle épreuve.

Par Richard Werly, Tokyo et Osaka/le temps mars11

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