Agences de Notation

La croissance économique reste le handicap du marché unique européen

La croissance économique reste le handicap du marché unique européen

Le repli des bourses et la crise de la dette prouvent que l’Union européenne a échoué à transformer son grand marché en un moteur dynamique de son économie

 

«Faire du marché unique un atout, en accélérant la libéralisation des services et l’intégration financière»: depuis le lancement de la première «stratégie de Lisbonne» en mars 2000, cette phrase est un leitmotiv à Bruxelles. Au point que l’ancien commissaire italien Mario Monti, influente voix économique de l’Union européenne (UE), a de nouveau remis un rapport sur ce sujet en mai 2010.

Problème: les chiffres n’ont depuis lors pas concrétisé cet objectif, loin de là. La croissance de l’UE à vingt-sept, à l’exception de la reprise constatée en 2006-2007, s’est dangereusement rapprochée ces dernières années d’une moyenne située entre 1 et 2%: 1,7% en 2005, 3% en 2006, 2,9% en 2007, 0,9% en 2008, –4,1% en 2009 et 1,8% en 2010. Une courbe épousée de très près par la zone euro (–4,1% en 2009 et 1,7% en 2010), dont les 3/5 du PIB sont représentés par l’Allemagne, la France et l’Italie. Des chiffres à rapprocher de cette autre réalité qu’est, pour le premier marché du monde en termes de PIB, le boulet du déficit commercial. Un déficit plombé par la facture énergétique et le déséquilibre des échanges avec la Chine, avec laquelle l’UE enregistrait en 2010 169 milliards d’euros de déficit, proche du record de 2008.

PLUS/MOINS DE CROISSANCE EN SUIVANT :

Demande intérieure insuffisante

Les causes du ralentissement de l’économie communautaire sont connues: un vieillissement démographique qui ne cesse à travers le continent d’alourdir la facture sociale, un coût beaucoup plus élevé que prévu de l’élargissement aux douze nouveaux pays membres d’Europe centrale et orientale (même si la Pologne est actuellement l’une des locomotives de l’UE), une demande intérieure insuffisante et des réformes inachevées. «L’Europe économique déçoit […] La transformation du marché unique et de l’avènement de l’euro, obtenue au prix de grands sacrifices, n’a pas débouché sur une amélioration de la performance de l’UE» déploraient, en 2006, les analystes Jean Pisani-Ferry et Philippe Aghion.

Cette incapacité à générer ensemble de la croissance est illustrée par la crise de la dette et les vertigineuses différences de notation: trop de divergences, et des écarts trop grands de compétitivité, que la nouvelle stratégie «Europe 2020», lancée dans l’indifférence l’an dernier, paraît peu capable de résoudre. Avec, en plus, de sombres perspectives: publié en juillet, le dernier rapport sur l’innovation et la recherche de la Commission confirme que l’UE est devancée par ses principaux concurrents. Malgré une augmentation de 50% des investissements dans ce domaine entre 1995 et 2008, les Vingt-Sept sont devancés par les Etats Unis (60%), les grands pays émergents (+145%) et la Chine (+855%).

«Les projets et les chantiers ne manquent pas pour relancer la croissance, nuance l’économiste Milan Vujisic. Ce qui semble encore faire défaut, c’est une ambition politique où la vision d’avenir dépasse les frontières nationales et les ambitions locales.» Sauf que les remèdes proposés, comme la création d’euro-obligations pour financer infrastructures et initiatives communes, butent aujour­d’hui sur le fait que le fossé, notamment entre l’Europe du Nord et celle du Sud, et devenu un précipice.

Le symbole de l’Allemagne

L’Allemagne, qui a multiplié par quatre ses exportations vers la Chine en 10 ans, et qui commerce plus avec Pékin qu’avec Washington, symbolise ce décrochage. Même si l’UE reste, de très loin, son premier marché, Berlin a profité à la fois de la vigueur de ses industries et des opportunités sur son flanc est et sud: «La délocalisation massive en Europe de l’Est a été un moteur essentiel, en termes de coût et de main-d’œuvre, pour doper la «super-compétitivité allemande», confirme Dalia Marin, de l’Université de Munich.

Plutôt que d’être harmonieusement répartie, la croissance européenne a éclaté entre 2000 et 2010. Soit l’inverse de ce que l’on attend d’un marché unique.

EN COMPLEMENT : Agences de notation pour… leaders européens

A quand une évaluation des performances d’Angela Merkel, Nicolas Sarkozy, Georges Papandréou ou Silvio Berlusconi par le département des «études politiques» de Standard and Poors, Fitch, ou Moody’s? L’Union européenne, en mal de leadership crédible, n’en souffrirait peut être pas

Reportage Fiction

Bruxelles, fin juin 2015: le sommet imminent des chefs d’Etat ou de gouvernement de l’Union européenne se doit de réagir. Comme chaque année depuis la dramatique crise de la monnaie unique de 2011-2012 et la mutualisation partielle des dettes souveraines des pays membres de la zone euro pour surmonter la défiance des marchés, les trois agences de notation financière viennent d’évaluer le bilan respectif d’Angela Merkel, Nicolas Sarkozy, Giulio Tremonti (successeur de Silvio Berlusconi à l’issue d’une crise politique majeure) et Mariano Rajoy, le premier ministre espagnol élu en novembre 2011.

Sans surprise: la chancelière allemande – qui a de nouveau sauvé son siège lors des élections fédérales de septembre 2014 – reste la seule dirigeante d’un grand pays européen à conserver sa note AAA, égale à celle du «Bund», les obligations germaniques de référence. Le président français, dégradé lui par deux fois en deux ans, fulmine. Paris parle d’interdire purement et simplement aux agences de notation financières le droit de publier des études politiques personnalisées, dont les marchés s’avèrent de plus en plus friands. L’hôte de l’Elysée, réélu de justesse en 2012 en jurant de tout faire pour défendre le AAA tricolore (perdu depuis), est surtout furieux d’apprendre que l’agence de notation chinoise Dagong l’a aussi dégradé. De quoi compliquer sa prochaine visite à Pékin, où les évaluations de Dagong sont suivies à la lettre par le Fond souverain de l’Empire du Milieu. L’agence européenne de notation Archimède, crée en 2013 et baptisée ainsi en référence au grand mathématicien grec, est pressée par Bruxelles de riposter. Mais son président, l’ancien patron de la Banque centrale européenne Jean-Claude Trichet, fait la sourde oreille…

Le scénario de cette fiction politique pourrait se poursuivre, à la manière du passionnant feuilleton «Terminus pour l’euro» publié ce jour-ci par Le Monde. Mais la question n’en mérite pas moins d’être posée: puisqu’elles sont censées scruter la dette souveraine des Etats et proposer aux investisseurs une appréciation la plus complète possible, les agences de notation financières ne devraient-elles pas franchir le pas politique? Chaque dirigeant élu présente en effet un programme avant d’affronter les urnes. Ses promesses électorales, même si beaucoup ne seront pas tenues une fois le pouvoir conquis, dessinent alors le paysage économique futur du pays en question. Pourquoi, dans ces conditions, ne pas imiter le Financial Times qui publie chaque année le palmarès des meilleurs ministres des Finances de la planète? Pourquoi ne pas accoler, à chaque chef d’Etat ou de gouvernement, la liste des dépenses approuvées par ses soins et celle des économies réalisées sous son mandat? On imagine sans peine la scène, à Bruxelles, lors des sommets européens: d’un côté de la table, les «déficitaires» excessifs, de l’autre ,les «déficitaires» conformes au Pacte de stabilité… Impensable, vraiment?

Cette méthode, bien sûr, comporterait un problème majeur: comment juger à la même aune les dirigeants de pays non démocratiques, par conséquent non tenus de promettre et protégés de toute alternance? L’on imagine déjà que pour Standard & Poor’s, le premier ministre de Singapour arriverait rituellement en tête avec la meilleure note. Refrain connu d’une île-Etat gérée comme une entreprise. Sans parler de la Chine! Difficile, aussi, de faire fi des conditions économiques et sociales: «On ne gouverne pas l’Italie comme l’Allemagne», ne manquerait pas, depuis sa retraite dorée de Sardaigne, d’éructer Silvio Berlusconi. Et pourtant? La finance globale, qui déplace d’un clic des capitaux de Paris à Oulan-Bator, en Mongolie, a bel et bien les yeux rivés sur les performances des dirigeants internationaux qui, passés à la moulinette des écrans informatiques des traders, se retrouvent jugés comme les grands patrons de multinationales…

Les agences de notation, en s’aventurant sur le terrain politique, exerceraient en plus une pression bénéfique sur les dirigeants de l’Union européenne. Soumis à la nécessité de rester budgétairement vertueux, ceux-ci ne pourraient plus, en douce, régler leurs problèmes par un endettement excessif. La politique, à savoir la renégociation d’un contrat social pour tenir compte des exigences économiques, reprendrait ses droits. Le principe d’égalité entre les Etats membres de l’Union, proclamé par les traités européens, prendrait en plus toute sa signification. Les notations seraient distribuées selon les mêmes critères. Ce que réclament à cor et à cri les partisans d’une plus grande convergence économique des Vingt-Sept.

Arrêtons-la le plaidoyer. La dérive de telles «notations politiques» deviendrait vite patente et la pression ainsi exercée par les marchés financiers sur la vie démocratique serait inacceptable. Mais au fait, la note AAA n’est-elle pas, ces jours-ci, en train de devenir le «Graal» de tous les politiciens européens? Regardez bien les urnes lors des prochains scrutins en Espagne, en Italie ou en France: l’ombre de Standard & Poor’s, Moody’s et autre Fitch y pèsera, de fait, sur les bulletins.

Par Richard Werly Bruxelles /le temps aout11

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