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Mécanique de multiplication des dettes décryptée

Mécanique de multiplication des dettes décryptée

Dans le second tome de son ouvrage «De crise en crise» publié  par les éditions Slatkine, le créateur du Crea, Jean-Christian Lambelet revient sur la récession financière de 2007-2009 et les conséquences régulatoires qu’elle a engendré.

  La mécanique qui mène à la multiplication des dettes, et donc au surendettement, n’est pas toujours connue et appréciée comme il conviendrait. Un premier point à retenir est qu’il ne s’agit pas seulement de dettes: pour chaque emprunteur (ou débiteur) il doit  y avoir un prêteur (ou créancier). La multiplication des dettes s’accompagne donc d’une multiplication équivalente des créances et il faut considérer non seulement le comportement des emprunteurs, mais aussi celui des prêteurs.

Deuxièmement (et c’est la partie centrale de ladite mécanique), un groupe quelconque d’agents – entreprises ou particuliers – peut en certaines circonstances, comme pendant une période d’euphorie, s’engager dans un processus dynamique et cumulatif d’emprunts et de prêts, lesquels atteindront un volume toujours plus grand jusqu’à constituer un réseau de dettes et de créances aussi vaste que serré. (…) En substance, ce processus consiste en ceci que, dans un groupe quelconque d’agents dont les noms vont de A à Z, A prêtera à B, qui prêtera à C, qui prêtera à D, (…) qui prêtera à Z, lequel prêtera de nouveau à A, qui prêtera à B – et ainsi de suite.

PLUS/MOINS DE DETTES EN SUIVANT :

Par métaphore, on peut donc évoquer un carrousel financier, ou des rondes financières successives, ou encore des guirlandes de prêts et de dettes. (En américain, on parlerait de « daisy chains » – de chaînes de pâquerettes – bien que l’expression ait aussi un autre sens dans le monde de la finance américaine (…). Ce processus connaît-il une ou des limites «naturelles»? Ou peut-il se poursuivre indéfiniment? À cet égard, il faut relever que le processus peut parfaitement s’enclencher et se développer en présence d’un stock de monnaie qui reste constant, le numéraire disponible circulant en rondes successives. (En généralisant, la politique monétaire reste inchangée). Le processus est aussi compatible avec des fonds propres qui restent constants pour chaque agent. Le stock de numéraire et le volume des fonds propres ne sont donc pas limitatifs même s’ils restent constants.

Cela étant, une première limite au processus est qu’au fur et à mesure que le numéraire circule en rond, les agents dans la chaîne verront leur taux d’endettement augmenter ou, si l’on préfère, leur taux de capitalisation baisser par sauts successifs; en d’autres termes, le ratio de leurs fonds propres (supposés constants par hypothèse) à leurs engagements diminuera continuelle- ment. Cela signifie que tous se trouveront dans une situation toujours plus exposée et risquée, et l’on peut penser qu’un moment viendra où ils jugeront que leur degré d’exposition ne saurait aller plus loin.

A noter toutefois qu’il s’agit là d’une limite non pas «naturelle» ou physique, c’est-à-dire matérielle, mais purement psychologique.

Par conséquent, un problème peut survenir: après que la mécanique se sera enclenchée, que l’euphorie se renforcera, que les affaires deviendront toujours plus florissantes et qu’elles paraîtront destinées à le rester, des agents aussi enthousiastes que souvent myopes pourront facilement devenir de plus en plus imprudents et ils se satisferont, comme la crise financière l’a montré à souhait, de taux de capitalisation qui s’avéreront beaucoup trop bas lorsque les ardeurs se seront refroidies et que la crise aura éclaté. En outre et comme le montre un autre appendice (le premier en fin de volume), le réseau serré mais fragile de dettes et de créances qui s’est créé ainsi sera susceptible de vaciller, voire de s’écrouler suite aux réactions en chaîne qui pourront se produire si, pour une raison ou une autre, des agents sous-capitalisés, même en nombre relativement petit, font naufrage et tombent en faillite. Dernier point à relever, ce réseau deviendra aussi de plus en plus fragile si, avec son extension continue, les nouveaux prêts et emprunts se font toujours davantage à court terme. Les créances deviendront ainsi exigibles à des délais de plus en plus courts, voire immédiatement ou presque pour certaines d’entre elles, d’où une situation très vite critique lorsqu’un choc négatif surviendra. Emprunts et prêts ne sont évidemment pas gratuits. Une deuxième limite est donc celle posée par les taux d’intérêt. Si ces derniers sont à la hausse suite à un resserrement de la politique monétaire, cela freinera la multiplication des crédits au point, si la hausse est suffisamment forte, de faire partir la mécanique dans l’autre sens, celui d’une contraction du volume des crédits.

En théorie, cela devrait permettre d’empêcher des bulles financières de se produire. Mais encore faut-il, pour empêcher la formation de ces bulles, que la politique monétaire fasse grimper les taux d’intérêt dans une mesure suffisante et surtout suffisamment tôt. On a vu plus haut que les taux à court terme sont devenus bas, puis extrêmement bas aux USA entre février 2001 et juin 2004 (soit pendant pas moins de quarante mois) en raison de la politique monétaire expansive suivie par une Fed dirigée par Alan Greenspan, une politique qui a favorisé l’éclosion de plusieurs bulles, puis les a alimentées, même si ce n’est pas le seul facteur à avoir joué.

Troisièmement, les emprunts ne sont pas contractés, et les prêts ne sont pas accordés, sans qu’il y ait des raisons pour cela, les uns et les autres répondant bien sûr à des motifs économiques (notamment la rentabilité des investissements réels et les besoins en liquidités). Ces motifs ne sont pas illimités et, pour un environnement économique donné, leur «stock» est une quantité finie. On a donc là une troisième limite, bien qu’elle soit probablement assez élastique. En période d’euphorie, la rentabilité des projets d’investissement tendra en effet à être surestimée toujours davantage (qu’on songe à la bulle dot.com) et des agents myopes tendront à croire qu’une liquidité abondante et bon marché restera toujours à leur portée. Dans le contexte d’une bulle financière, ces trois limites contribueront à freiner, mais elles n’empêcheront pas la multiplication des crédits – et donc le surendettement – tant du moins qu’emprunteurs et prêteurs continueront à se laisser emporter par l’euphorie sous-jacente à la bulle et tant, plus fondamentalement, qu’ils ne seront pas devenus plus lucides et de sens plus rassis (on y reviendra in fine). Cela mène à la question de savoir si l’on ne pourrait pas, et si l’on ne devrait pas, mettre en place des réglementations et mécanismes propres à empêcher, en temps voulu, le surendettement de se produire – et empêcher donc la survenue subséquente et inévitable d’une crise financière.

Le taux d’endettement d’une banque ou de toute autre entreprise est défini comme le ratio dettes/fonds propres (en anglais, on parle de leverage ratio ou, de manière plus précise, de debt-to-equity ratio). En règle générale et toutes autres choses égales, plus ce ratio est élevé et plus une banque ou autre entreprise est « exposée», c’est-à-dire susceptible de connaître des difficultés, voire de faire faillite si elle frappée par un choc négatif. Ce concept n’est cependant pas aussi simple qu’il paraît, car il faut tenir compte non seulement du total des dettes, mais de leurs caractéristiques. Un ratio donné sera ainsi plus périlleux si les dettes sont à court terme, et donc exigibles «bientôt».

En outre, il faut aussi considérer l’autre côté du bilan, celui des actifs: pour un ratio d’endettement donné, une banque ou entreprise sera d’autant plus solide que ses actifs sont sûrs, de bonne qualité et liquides; et vice versa. La notion de « fonds propres », c’est-à-dire le dénominateur du ratio, n’est pas non plus aussi limpide qu’on pourrait le croire: faut-il, par exemple, y inclure – outre le capital proprement dit – les réserves figurant ou non au bilan, en particulier les réserves latentes ainsi que les réserves cachées ou occultes?

Si la notion de taux d’endettement n’est donc pas aussi simple qu’il pourrait sembler, c’est encore plus le cas de celle de « surendettement ». En théorie, il y a surendettement lorsque le ratio des dettes aux fonds propres d’une banque ou autre entreprise dépasse une certaine norme ou un certain niveau optimal. C’est la théorie et l’analyse appliquée des «besoins en capital » (capital requirements) qui devrait, en principe, indiquer ce niveau optimal et qui devrait donc permettre de définir le surendettement. Le fait est cependant que l’analyse théorique des capital requirements est aujourd’hui encore relativement peu développée et qu’il n’existe pas dans ce domaine de modèle ou de cadre conceptuel qui fasse l’objet d’un large consensus et qui pourrait servir de guide dans la pratique.

Les modèles qui ont été proposés, dans des études souvent hautement techniques et abstraites, font entre autres appel à la notion que la société en général n’accepte, pour un degré donné d’efficacité économique, qu’un certain degré d’exposition aux risques, y compris ceux d’ordre systémique.

Mais comment mesurer en pratique, et donc connaître, ce degré d’exposition socialement acceptable, lequel ne devrait pas être dépassé et qui, s’il n’est pas réalisé spontanément, devra alors être imposé par la voie réglementaire? Par conséquent, il est fixé de manière arbitraire dans les tentatives d’application pratique de certains de ces modèles. En outre, les études en question se concentrent presque toutes sur les banques alors que le surendettement peut toucher, et a touché, d’autres secteurs, dont non seulement le système bancaire parallèle, mais aussi les ménages et les États (moins, jusqu’ici, les entreprises industrielles et commerciales). Bref, la notion de surendettement est tout sauf évidente et l’on ne sait pas bien à partir de quel niveau il est permis de parler de surendettement, même si la réalité du phénomène ne fait guère de doute. (…) Les critères et règles proposés pour ce nouveau système inter- national de régulation prudentielle ont été publiés à la fin de 2010 et ils devraient être mis en place progressivement d’ici 2018 ou 2019. La nature de Bâle III n’est pas essentiellement différente de ses prédécesseurs, mais sans entrer dans trop de détails les exigences en capital seront renforcées quantitative- ment comme qualitativement et de nouvelles seront introduites en matière de liquidité. Du point de vue quantitatif, les exigences en capital devront ainsi passer à 10,5% des actifs pondérés par leurs degrés de risque, contre 8% sous les régimes de Bâle I et II. Par ailleurs, plus d’importance sera dorénavant accordée aux engagements des banques et ce qui est considéré comme leurs fonds propres sera défini plus strictement. L’exposition des banques aux produits dérivés émis ou acquis par elles ainsi qu’aux opérations de repo sera prise en considération ou mieux prise en considération. Le caractère pro-cyclique des exigences en capital devra être réduit, sinon supprimé. Il deviendra obligatoire et non plus facultatif pour les banques d’estimer au mieux les risques encourus en cas de contraction conjoncturelle, et donc de défaillance de certains actifs ou de pertes sur ces actifs. Enfin, un plancher ou une limite globale et non différenciée au ratio fonds propres/actifs viendra, du moins en principe, s’ajouter aux autres exigences.

source agefi sep11

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