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Etats Unis : Les illusions du déclinisme

Etats Unis : Les illusions du déclinisme

La montée en puissance de l’Asie ne signifie pas que les Etats-Unis régressent.

A suivre les médias, la cause semble entendue: le déclin de l’Occident est imminent, les Etats-Unis se voient de plus en plus souvent comparés à la Rome décadente et l’Europe est condamnée à ne plus jouer à l’avenir que les seconds rôles, ne serait-ce qu’en raison du fort vieillissement de sa population. La crise financière et économique actuelle fait le reste. Le doyen de la Lee Kuan Yew School of Public Policy de Singapour, Kishore Mahbubani, a donné le coup d’envoi à ces sombres pronostics dans son livre The Irresistible Shift of Global Power to the East, paru en 2008 à New York. En clair, le grand basculement de ce siècle dans le monde en faveur de l’Asie est inéluctable.

PLUS DE Joseph S. Nye EN SUIVANT :

Le politologue américain Joseph S. Nye, professeur à la Kennedy School of Government de l’Université de Harvard, se montre beaucoup plus nuancé que son collègue de Singapour dans son dernier ouvrage, The Future of Power (2011). Il y parle du retour en puissance de l’Asie puisqu’il prévoit qu’en 2050 elle aura presque retrouvé le rang qu’elle occupait il y a 300 ans, soit 60% de la population mondiale et le même pourcentage de la production mondiale. S’il admet que deux grands transferts de pouvoir sont en train de s’opérer (un transfert entre Etats et un transfert de tous les Etats vers des acteurs non étatiques), il souligne le fait qu’à l’âge de l’information, l’Etat qui gagne n’est plus celui qui a l’armée la plus puissante mais celui qui a la meilleure histoire à raconter (the best story to tell). La légitimité et la crédibilité de sa gouvernance en dépendent. «La meilleure propagande est l’absence de propagande», en déduit Joseph Nye en parlant des nations. Pour faire admettre ce paradoxe, il précise aussitôt que l’exemple vécu génère sa propre attractivité. La meilleure publicité est incapable à la longue de vendre un produit impopulaire, surtout en ces temps de concurrence effrénée des systèmes. «Politics has become a contest of competitive credibility», résume de façon percutante l’auteur. Ce qui laisse entendre qu’aucun Etat n’est plus aujourd’hui en mesure d’exercer un contrôle total, ne serait-ce que compte tenu de la montée en puissance des réseaux sociaux. La culture d’un pays, ses valeurs et sa réalité vécue doivent s’exprimer à travers une politique étrangère crédible et dotée d’une authentique autorité morale. Désormais, la politique étrangère américaine va avoir, selon lui, comme pivot l’Asie de l’Est.

Dans cette compétition aussi implacable que l’ancienne sinon plus, l’Occident ne part pas battu d’avance. La (re)montée en puissance de l’Asie ne signifie pas que les autres parties du monde perdent leur importance. L’attractivité américaine est intacte. Les innovations qui procèdent d’une créativité jamais démentie voient très souvent le jour sur le sol américain. De nombreux jeunes étrangers de toutes les parties du monde (parmi lesquels 125.000 Chinois) trouvent chaque année le chemin des excellentes universités américaines. Le nombre de prix Nobel américains ne cesse d’augmenter. Le dollar, même affaibli, ne sera pas remplacé de sitôt par une autre monnaie de référence. Personne ne doute de la force de frappe militaire américaine. La synergie entre hard power et soft power fonctionne. Parler du déplacement du pouvoir au XXIe siècle comme d’un déclin de l’Amérique est donc inadéquat et trompeur. Le monde de demain ne sera ni unipolaire, ni multipolaire, ni chaotique, il sera tout à la fois. Et l’Amérique devra, c’est vrai, réfléchir à la façon de traiter l’ascension des autres pays.

Joseph Nye invite les prévisionnistes à plus de prudence et évoque à ce propos le précédent japonais. Il y a à peine deux décennies, nombreux étaient ceux qui annonçaient la montée imminente du Japon au rang de première puissance mondiale. Les techniques de gestion innovatrices de Mitsubishi et d’autres faisaient l’objet de commentaires dithyrambiques. Le ministère de la planification MITI était mondialement l’exemple à suivre. Et, pourtant, le sort en a décidé autrement. C’est qu’il faut toujours accueillir les extrapolations avec circonspection. Et, à la différence des êtres humains, les nations n’ont pas une durée de vie prévisible.

Joseph Nye fait preuve de beaucoup de réserve quand il s’agit d’évaluer les nouveaux et les anciens rivaux de l’Amérique. Il ne pense par exemple pas beaucoup de bien du concept des BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) qui veut «marier des contraires» mais qui subit en définitive fortement l’influence du poids lourd chinois. Au sujet de la Chine, dont il reconnaît qu’elle a fait des progrès considérables et qui est peut-être promise à un bel avenir, il se demande néanmoins si elle pourra être longtemps politiquement stable et si elle réussira à maîtriser ses problèmes démographiques (séquelles de la politique de l’enfant unique) et ses contradictions sociales (classe ouvrière déracinée, classe moyenne urbaine en expansion, inégalités régionales, pauvreté rurale). L’Empire du Milieu pourra-t-il, du free rider qu’il est aujourd’hui, se transformer en un responsible stakeholder et jouer sur la scène mondiale un rôle correspondant à son importance? La question reste grande ouverte.

HENRI SCHWAMM Université de Genève dec11

4 réponses »

  1. la Chine explosera, spéculations et contradictions…..
    le Japon se recroquevillera ,déjà commencé il y a 20 ans
    les USA continueront à dominer-toujours avec la création et l’information
    l’Europe est déjà un musée

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  2. Article très intéressant et sujet à réflexion.
    Le changement de paradigme n’est peut-être pas celui que l’on tente de nous mettre dans la tête.
    Même le déclin de l’Europe est sujet à caution.
    De quoi rêve les Chinois (le peuple), du modèle européen, de notre façon de vivre…
    Alors, il est temps de changer notre état d’esprit et de croire en notre avenir.

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  3. Les manipulations GÉANTES en cours, vont faire qu’effectivement
    les USA et leurs « associés » de la « Grande Bretagne » (sic) vont encore et toujours
    conserver leur primauté économique et apar suite politique… sans oublier la militaire !
    Certes, la Chine fait une ascension irrésistible, mais elle prendra tout simplement
    la place de n°2 … du moins pour un bon demi siècle ENCORE et ce
    dépendant de l’évolution interne du pays soumis à des tensions extrêmes.
    Les manips des monnaies diverses et les banques européennes refusant d’assumer
    leur statut DE PRÊTEUR, ouvrent EN GRAND la voie aux banques anglo saxonnes
    qui vont ainsi prendre le contrôle d’une bonne partie des économies européennes …
    voire mondiales, en concurrence DIRECTE avec les chinois QUI ONT DÉJÀ COMMENCÉ CE P’TIT JEU LÀ !

    La MONSTRUEUSE incompétence des « politiques européens » aura fait arriver le crépuscule de L’Europe économique. R.I P. A.C

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