Behaviorisme et Finance Comportementale

L’optimisme, le pessimisme et le paradoxe du contrarien par Andreas Höfert

L’optimisme, le pessimisme et le paradoxe du contrarien parAndreas Höfert

L’approche tendanciellement négative se révèle en général être une stratégie dominante pour un prévisionniste.

Mes collègues et amis s’en plaignent bien souvent. Je suis un pessimiste invétéré. Un ouvrage de Cioran trône toujours sur ma table de nuit. «Espérer, c’est démentir l’avenir», comme l’exprime si bien le penseur roumain. Néanmoins, je ne suis pas le seul économiste pessimiste. Bien au contraire, depuis Malthus au moins, le pessimisme est un trait de notre métier. La science économique se définit comme science lugubre, car elle cherche à réconcilier l’infini des envies avec la limitation des ressources, entreprise vouée par définition à l’échec ou, tout au moins, source permanente de conflits. 

Ce pessimisme professionnel a cependant un avantage. Il permet de compenser ce que l’on nomme en finance comportementale le «biais optimiste», c’est-à-dire la tendance systématique qu’ont les êtres humains à surestimer les issues positives et à sous-estimer les issues négatives dans le futur.

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De plus, pour un prévisionniste, le pessimisme se révèle être une stratégie dominante. On pardonne plus facilement un excès de pessimisme qu’un excès d’optimisme. Dans le premier cas, le public oubliera bien volontiers une prévision négative si, le cas échéant, le futur est meilleur que prévu. Tandis que, dans le second cas, le public déçu reprochera au prévisionniste optimiste son manque de clairvoyance.

Tel Candide à la fin de la nouvelle de Voltaire, je cultive donc mon jardin comme pessimiste heureux. Néanmoins, il y a deux semaines, j’ai trouvé mon maître à l’occasion d’un débat avec le directeur des investissements d’un prospère hedge fonds londonien. Cet homme d’une intelligence et d’une éloquence rares possède une perception de l’avenir encore plus sombre que la mienne: «Les Etats-Unis n’ont même pas encore entamé leur processus de désendettement», déplorait-il. «Jusqu’ici, ils n’ont fait que transférer leur énorme dette d’une entité à une autre. Il faudra au moins quinze ans de quasi-stagnation pour remettre les Etats-Unis sur les rails. L’euro éclatera. La Chine fait face à la mère de toutes les bulles immobilières, etc

Lorsque je lui ai demandé ce qui le ferait douter de ses propres prévisions, telle fut sa réponse: «Je suis un contrarien, ce qui m’amène à adopter presque toujours une position opposée au consensus du marché. C’est l’un des piliers principal de ma réussite en tant qu’investisseur. Toutefois, à l’heure actuelle, le consensus est également très pessimiste – ce qui est assez rare pour être souligné – et cela me met mal à l’aise.»

Depuis les moutons de Panurge au moins, il est acquis que l’esprit grégaire commet beaucoup d’erreurs comportementales, notamment celle du biais ou de l’excès optimiste. En toute logique, le pessimisme va de pair avec le fait d’être contrarien, c’est-à-dire anticonformiste en regard du consensus des marchés. Dès lors, un consensus pessimiste aboutit à une forme de dissonance cognitive dans l’esprit du contrarien. Comment y remédier?

La psychologie nous explique que lorsque l’on est confronté à une dissonance cognitive, il convient d’éliminer l’une des sources de cette dissonance. Dans le cas présent il faut soit suivre le troupeau pessimiste, soit devenir soi-même un contrarien optimiste. Ou alors pourra-t-on utiliser la stratégie du renard et des raisins en essayant de mitiger les conflits d’informations. C’est la voie suivie par mon interlocuteur: «En fait, si le consensus des analystes est pessimiste, la foule des investisseurs ne l’est pas comme en témoigne la progression excellente des marchés depuis le début de l’année.»

Mais cet aveu implicite d’avoir tort, sur le court terme tout au moins, ne ressemble-t-il pas en fin de compte à un sophisme? Lorsque le consensus est pessimiste, être contrarien devient un paradoxe, une coquille vide. Au final, l’investisseur qui a le plus de succès n’est probablement pas le contrarien qui toujours s’oppose au consensus, mais celui qui a la discipline nécessaire pour faire fi du consensus et uniquement se baser sur les fondamentaux.

Andreas Höfert  Chef économiste UBS Janv12

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