Commentaire de Marché

Première gorgée de bière fiscale par Pierre-Antoine Delhommais

 Première gorgée de bière fiscale par Pierre-Antoine Delhommais

Beaucoup de commentateurs trouvent Jean-Marc Ayrault ennuyeux, presque sinistre. C’est injuste. Il est très drôle, par exemple quand il explique que seuls les 10 % de Français les plus aisés seront concernés par les mesures de rigueur prises pour réduire les déficits. De toute évidence, il plaisante : 100 % des Français vont être touchés. Les très fortunés, les moins fortunés, les classes moyennes, les pauvres, les célibataires, les couples avec enfants, les couples sans enfants, les vieux, les jeunes, tout le monde aura droit à sa dose d’austérité. Pas versée selon les mêmes modalités, certes, et surtout pas avec les mêmes effets.

Le Point 17

Avec le super-impôt à 75 %, les super-riches vont devoir différer les travaux d’agrandissement de la villa de l’île de Ré. Rien de gravissime. Le rabotage de la niche des emplois à domicile va contraindre les jeunes cadres dynamiques à payer leur nounou au black. Embêtant, mais surtout pour la nounou. Avec la refiscalisation des heures supplémentaires, en revanche, les 9,5 millions de salariés dont la feuille de paie est rognée en moyenne de 45 euros par mois vont devoir économiser sur leur budget vacances ou resto. Ce qui est déjà moins drôle. Pour les plus modestes, enfin, l’austérité aura un goût plus amer encore : le prix de la gorgée de bière et de la bouffée de cigarette.

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Les conséquences concrètes de la rigueur seront inversement proportionnelles au niveau des revenus. L’austérité, la vraie, celle qui oblige à modifier les habitudes de vie, qui noircit le quotidien, se fera plus durement ressentir dans les bars-tabacs-PMU de province que dans les cafés chics de Paris. En 1790, les révolutionnaires s’étaient empressés de supprimer la gabelle, cet impôt sur le sel que le peuple ne supportait plus. Le gouvernement de M. Ayrault, lui, commence par augmenter les taxes sur quelques-uns de ses produits de consommation préférés.

Avec la double légitimité de ministre du Budget et d’ex-chirurgien esthétique, M. Cahuzac a tenté de justifier, l’autre jour sur RTL, face à des auditeurs furibards, la hausse du prix de la bière et des cigarettes. Il a avancé à la fois des raisons de santé publique et de santé financière. Prétendant lutter en même temps contre les déficits et « les addictions pathologiques ». Magnifique combat, surtout quand on l’observe depuis son appartement du 16e arrondissement de Paris. De là, il est vrai, peu importe (même si tout cela est nocif, on est bien d’accord) que l’on touche les plus démunis, à savoir les chômeurs. Ces derniers sont 53 % à fumer (37,5 % pour ceux qui ont un emploi) et ils boivent quotidiennement 3,7 verres d’alcool (contre 2,7). Mais voilà, il est plus facile d’augmenter le prix du demi que de couper dans les effectifs des fonctionnaires. Il est plus facile de taxer le paquet de Gauloises que les montres de collection…

L’habileté des gouvernements de la France à imposer la consommation de tabac et d’alcool faisait déjà l’admiration de Bismarck à la fin du XIXe siècle : « Quand je songe que l’impôt des boissons en France rapporte 450 millions de francs, que le tabac rapporte presque autant, j’en éprouve une certaine humiliation, et je me dis : est-ce que nous serions moins intelligents que les Français ? » À l’époque, seule la Russie tsariste faisait mieux que la France en la matière, en tirant le tiers de ses recettes fiscales de la vente de vodka.

Pour rester dans l’Histoire, on peut aussi rappeler que ce sont les taxes sur l’alcool qui sauvèrent les finances publiques américaines du désastre pendant la grande crise des années 30. Et pas du tout la hausse spectaculaire du taux marginal d’imposition (de 25 % à 90 %) décidée par Roosevelt, tellement vantée par l’économiste Thomas Piketty, qui a inspiré à M. Hollande l’idée de la taxe à 75 %. Entre 1929 et 1935, les recettes de l’impôt sur le revenu s’effondrèrent (passant de 1 096 à 527 milliards de dollars). Dans le même temps, les recettes de la fiscalité indirecte s’envolèrent, de 540 à 1 364 milliards de dollars. Grâce… à la fin de la Prohibition, qui permit à l’État de taxer le whisky et la bière.

De ce New Deal fiscal deux leçons peuvent être tirées, toujours d’actualité. La première est que les riches se débrouillent toujours pour échapper à l’impôt, surtout par temps de crise. La deuxième est que les seuls impôts vraiment rentables sont ceux qui touchent le plus grand nombre. En 2011, la TVA a rapporté 132 milliards d’euros et la CSG, 88 milliards, contre seulement 51 pour l’impôt sur le revenu (payé seulement par un foyer sur deux). Les taxes sur le tabac ont rapporté 14 milliards, contre 4 milliards seulement pour l’ISF. Quant au symbolique et médiatique impôt de 75 %, qui ne touche que 1 500 personnes, il devrait faire rentrer dans les caisses de l’État 200 millions d’euros, contre 500 millions pour la hausse du droit d’accise sur la bière et 1 milliard pour celle du prix des cigarettes. Il va falloir boire plus d’un demi pour oublier ce triste constat : les impôts sur les pauvres rapportent plus que les impôts sur les riches.

Source : Le Point – Publié le 18/10/2012

http://www.lepoint.fr/editos-du-point/pierre-antoine-delhommais/premiere-gorgee-de-biere-fiscale-18-10-2012-1518180_493.php

EN COMPLEMENT : Sire, point d’augmentation d’impôts !

Je me borne en ce moment, sire, à vous rappeler ces trois paroles : point de banqueroute ; point d’augmentation d’impôts ; point d’emprunts.   

À peine nommé contrôleur général des finances, Turgot écrit le 24 août 1774 à Louis XVI pour lui expliquer sa méthode afin de réduire le déficit de la France, au bord – déjà – de la banqueroute. Refuser la facilité de l’emprunt, diminuer les dépenses, ne pas augmenter les impôts. S’attaquer aux privilèges, aux sinécures, aux avantages acquis, avoir le courage politique des réformes et de l’impopularité. Voilà pour la grande Histoire. Pour la petite, l’État avait acheté aux enchères en mai 2010 cette lettre pour un peu plus de 60 000 euros. Extraits d’un texte qui illustre le propos de Hegel : « L’Histoire et l’expérience enseignent que peuples et gouvernements n’ont jamais rien appris de l’Histoire. » 

« Votre Majesté a bien voulu m’autoriser à remettre sous ses yeux l’engagement qu’elle a pris avec elle-même, de me soutenir dans l’exécution des plans d’économie qui sont en tout temps, et aujourd’hui plus que jamais, d’une nécessité indispensable. J’aurais désiré pouvoir lui développer les réflexions que me suggère la position où se trouvent les finances ; le temps ne me le permet pas, et je me réserve de m’expliquer plus au long quand j’aurai pu prendre des connaissances plus exactes. Je me borne en ce moment, Sire, à vous rappeler ces trois paroles : 

Point de banqueroute ; Point d’augmentation d’impôts ; Point d’emprunts. 

Point de banqueroute, ni avouée, ni masquée par des réductions forcées. Point d’augmentation d’impôts, la raison en est dans la situation de vos peuples, et encore plus dans le coeur de Votre Majesté. Point d’emprunts, parce que tout emprunt diminue toujours le revenu libre ; il nécessite au bout de quelque temps ou la banqueroute, ou l’augmentation des impositions. Il ne faut en temps de paix se permettre d’emprunter que pour liquider les dettes anciennes, ou pour rembourser d’autres emprunts faits à un denier plus onéreux.

 Pour remplir ces trois points, il n’y a qu’un moyen. C’est de réduire la dépense au-dessous de la recette, et assez au-dessous pour pouvoir économiser chaque année une vingtaine de millions, afin de rembourser les dettes anciennes. Sans cela, le premier coup de canon forcerait l’État à la banqueroute. 

On demande sur quoi retrancher ; et chaque ordonnateur, dans sa partie, soutiendra que presque toutes les dépenses particulières sont indispensables. Ils peuvent dire de fort bonnes raisons ; mais comme il n’y en a pas pour faire ce qui est impossible, il faut que toutes ces raisons cèdent à la nécessité absolue de l’économie (…) Votre Majesté sait qu’un des plus grands obstacles à l’économie est la multitude des demandes dont elle est continuellement assaillie et que la trop grande facilité de ses prédécesseurs à les accueillir a malheureusement autorisées. Il est des grâces auxquelles on a cru pouvoir se prêter plus aisément, parce qu’elles ne portent pas immédiatement sur le Trésor royal. De ce genre sont les intérêts, les croupes, les privilèges ; elles sont de toutes les plus dangereuses et les plus abusives (…). 

Tant que la finance sera continuellement aux expédients pour assurer les services, Votre Majesté sera toujours dans la dépendance des financiers, et ceux-ci seront toujours les maîtres de faire manquer, par des manoeuvres de place, les opérations les plus importantes (…) Je ne demande point à Votre Majesté d’adopter mes principes, sans les avoir examinés et discutés, soit par elle-même, soit par des personnes de confiance en sa présence ; mais quand elle en aura reconnu la justice et la nécessité, je la supplie d’en maintenir l’exécution avec fermeté, sans se laisser effrayer par des clameurs qu’il est absolument impossible d’éviter en cette matière, quelque système qu’on suive, quelque conduite qu’on tienne (…). 

J’ai prévu que je serais seul à combattre contre les abus de tout genre, contre les efforts de ceux qui gagnent à ces abus ; contre la foule des préjugés qui s’opposent à toute réforme, et qui sont un moyen si puissant dans les mains des gens intéressés à éterniser le désordre. Je serai craint, haï même de la plus grande partie de la cour, de tout ce qui sollicite des grâces. On m’imputera tous les refus ; on me peindra comme un homme dur, parce que j’aurai représenté à Votre Majesté qu’elle ne doit pas enrichir même ceux qu’elle aime, aux dépens de la subsistance de son peuple. Ce peuple auquel je me serai sacrifié est si aisé à tromper, que peut-être j’encourrai sa haine par les mesures mêmes que je prendrai pour le défendre contre la vexation (…). 

C’est avec ces sentiments que je suis avec le plus profond respect

 Sire 

De votre Majesté 

Le très humble et très obéissant Serviteur et Sujet. 

Turgot. »

Le Point – Publié le 11/10/2012

http://www.lepoint.fr/editos-du-point/pierre-antoine-delhommais/sire-point-d-augmentation-d-impots-11-10-2012-1515673_493.php

1 réponse »

  1. Tout est donc dit depuis bien longtemps…

    Comme l’ami Alphonse Allais, lui qui tenait ces propos encore brulants d’actualité, il y a un petit centenaire:

    « Il faut prendre l’argent où il se trouve : chez les pauvres. Certes ils n’en n’ont pas beaucoup, mais ils sont si nombreux ».

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