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La crise de la zone euro: le rôle des statistiques

La crise de la zone euro: le rôle des statistiques

La crise de la zone euro: le rôle des statistiques Il serait téméraire de continuer avec le même système décentralisé pratiqué jusqu’ici, consistant à confier aux pays membres le soin d’élaborer eux-mêmes, avec une grande autonomie, des statistiques nationales pour le compte de l’organisme européen de statistiques (Eurostat)

WE HAVE YOUR DATA

Depuis l’éclatement de la crise des dettes souveraines, les responsables de l’Union européenne (UE) savent que, pour assurer la pérennité de la monnaie unique, ils doivent impérativement améliorer les mécanismes de contrôle, de prévention et de correction des déséquilibres des finances publiques. Ce suivi ne peut être efficace que si l’autorité de contrôle dispose de données fiables, établies de manière impartiale sur la base des définitions et des méthodes prescrites par l’Union. Or, l’expérience de la zone euro, notamment dans le cas de la Grèce, a révélé au grand jour les failles des statistiques européennes, en particulier celles servant au monitoring des budgets nationaux. Désormais, il serait téméraire de continuer avec le même système décentralisé pratiqué jusqu’ici, consistant à confier aux pays membres le soin d’élaborer eux-mêmes, avec une grande autonomie, des statistiques nationales pour le compte de l’organisme européen de statistiques (Eurostat).

PLUS DE FAUSSES STATS GOLDMANISES EN SUIVANT:

Rappelons qu’au moment de création de la monnaie unique en 1999, l’adhésion de la Grèce à la zone euro avait été retardée pour cause de non-conformité aux critères de Maastricht, en particulier celui exigeant un déficit public en deçà de 3% du PIB. Finalement, le pays a pu se joindre au club en 2001, ayant formellement rempli les conditions sur la base de données fournies à l’Eurostat et agréées par cet organisme. Ce revirement aussi vertueux que spectaculaire, qui plus est dans un temps record, de la part d’un pays peu habitué jusque-là au statut de bon élève en matière de discipline budgétaire, aurait dû déjà attirer des soupçons. Il a fallu attendre jusqu’en 2004 pour découvrir que les statistiques relatives au déficit de l’Etat et à la dette publique avaient été sciemment faussées, en particulier le ratio du déficit au PIB, qui se situait en réalité bien au-delà du seuil limite de 3%. Par la suite, l’absence de sanctions infligées au pays ayant ainsi triché et le caractère insignifiant des mesures prises par l’Eurostat pour renforcer les mécanismes de contrôle de qualité ont nui irrémédiablement à la crédibilité des statistiques helléniques. Il va sans dire que la crise de la dette grecque qui secoue depuis 2009 toute la zone euro et au-delà a été aggravée par la perte de confiance – hélas tardive – des marchés financiers dans les indicateurs économiques de ce pays. A noter que les agences de notation, censées s’interroger avant les autres sur la qualité des données, ont leur part de responsabilité dans cette affaire.

Comme pour l’ensemble de la crise de la zone euro, ici aussi, la responsabilité du dysfonctionnement doit être attribuée à la fois aux pays incriminés et aux structures de l’UE. Sur le plan grec, les défaillances ont été nombreuses, en particulier l’usage des méthodes comptables et techniques statistiques inappropriées ainsi que le manque de ressources et de compétences au sein de l’organisme officiel chargé de l’élaboration des statistiques. A cela s’ajoute toutefois un élément plus grave, à savoir la manipulation délibérée des chiffres suite à des pressions politiques. Citons comme exemple la pratique comptable liée aux transferts (subventions) issus de l’UE consistant à enregistrer ces sommes importantes comme des recettes publiques au moment de leur réception mais comme des opérations financières lors de leur utilisation. Etant donné que, techniquement, ces dernières n’entrent pas dans la définition de dépenses publiques, il en résulte une sous-estimation du déficit budgétaire. D’autres procédés comptables douteux ont également été identifiés tels que le recours aux comptes extrabudgétaires pour les entités publiques déficitaires ou le non-enregistrement de certaines dépenses militaires pour des raisons de secret de défense.

Sur le plan européen, le problème réside essentiellement dans le fait que le système statistique sur lequel reposent les contrôles relatifs à la gestion des budgets publics des membres est basé sur le principe dit de subsidiarité. Selon ce principe, appliqué par l’UE dans d’autres domaines également , une fonction n’est exercée par le niveau supranational que si elle ne peut pas l’être de manière satisfaisante au niveau national. Ainsi, les statistiques sont élaborées à la base de manière autonome par les pays membres, selon les normes fixées au niveau européen. Or ce principe s’appuie sur celui de la bonne foi, une condition qui est loin d’être réalisée lorsque le pays est directement intéressé par les chiffres élaborés. D’autant plus que, dans certains pays, les institutions productrices de statistiques officielles ne sont pas totalement autonomes par rapport au gouvernement et peuvent faire l’objet de pressions politiques. Imaginons un instant que, dans notre système fédéraliste en Suisse, on laisse aux cantons la responsabilité d’élaboration des indicateurs tels que le revenu cantonal, qui seraient ensuite utilisés par la Confédération pour déterminer les montants à recevoir ou à verser dans le cadre de la péréquation financière.

Ce qui est arrivé à la Grèce peut théoriquement arriver dans d’autres pays membres. Il est donc primordial de remédier à la situation en agissant à deux niveaux. Au niveau des pays membres, la mesure la plus urgente serait de conférer une autonomie de jure – via la Constitution – et de facto à l’institution chargée d’élaborer les statistiques officielles. A plus long terme, on pourrait créer une autorité compétente, indépendante du gouvernement, capable d’analyser en toute impartialité les indicateurs économiques du pays. Au niveau de l’UE, il faut sérieusement revoir le champ d’application du principe de subsidiarité, en plaçant par exemple des observateurs d’Eurostat au sein des organismes statistiques des pays membres. A plus long terme, il va falloir aller au-delà des critères de Maastricht, en basant les mécanismes de contrôle sur un véritable tableau de bord d’indicateurs plus économiques que comptables. Enfin, last but not least, il faut prévoir et appliquer des sanctions sévères en cas de manipulation frauduleuse des statistiques officielles.

Par Milad Zarin Professeur d’économie politique à l’Université de Neuchâtel/Le Temps 19-12-2012

http://www.letemps.ch/Page/Uuid/05eb5a72-493d-11e2-803a-ba68653806cb/La_crise_de_la_zone_euro_le_r%C3%B4le_des_statistiques

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