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Les Clefs pour Comprendre: La Révolution Suisse, un processus irréversible? Par Bruno Bertez

Les Clefs pour Comprendre: La Révolution Suisse, un processus irréversible? Par Bruno Bertez

Sans  s’en rendre compte, la Suisse a fait la Révolution. Nous pesons nos mots, Révolution.

Elle l’a faite, non parce que qu’elle l’a choisi, mais au contraire parce qu’elle ne s’en est pas rendue  compte. Dans ce pays démocratique, les plus grands choix historiques ont été faits sans bruit, sans votation. Ils ont été imposés par le cours de choses, comme d’évidence.

Si nous avions vocation polémique dans ce papier, nous dirions que ce choix a découlé:

1- De la globalisation des grandes banques suisses et de leur volonté de jouer un rôle mondial.

2- Du remplacisme, c’est à dire changement de peuple, progressif.

3- Du glissement socialiste de l’électorat.

4- De l’absence de clairvoyance des conservateurs qui n’ont pas compris l’enjeu identitaire.

La Révolution Suisse, c’est celle de l’intégration au marché mondial, selon la règle conjointe de la finance et de la domination américaine, dont l’Europe n’est que la courroie de transmission. Nous conseillons aux sceptiques de travailler sur tous les exemples historiques d’intégration et les conséquences qui en ont découlé. Travaillez aussi sur les exemples inverses, ceux de recherche de la spécificité ou d’autarcie, on y voit plus clair.

Le mot fort, c’est « intégration ». Car tout s’ensuit. Tout est lié dans un système. La fin progressive de la spécificité, de la protection, de l’autarcie partielle. La fin d’un système de valeurs à la fois des marchandises, des services, du travail et des valeurs morales.

Le mouvement des dernières années s’analyse lucidement comme un mouvement continu de démantèlement. De la protection aux frontières, de la façon de faire des affaires, des relations au sein du travail, de la protection de la sphère privée, du secret bancaire, de la neutralité, etc. etc.

Le lecteur intéressé complétera lui-même car nous ne cherchons pas à persuader ceux qui nient le phénomène, mais à faire réfléchir ceux qui le pressentent.

Nous  avons un postulat de base historique. L’intégration produit, par la concurrence, puis la diffusion de proche en proche, l’alignement des valeurs locales sur les valeurs moyennes mondiales. Cela est vrai s’agissant des valeurs économiques comme les prix de marché des biens et services, mais c’est vrai du taux de profit moyen, du prix du travail, des taux d’intérêt, du taux de l’hypothécaire cher aux Suisses ; bref, de toutes ces grandeurs qui sont encore spécifiques en Suisse. Mais c’est vrai aussi des autres marchés, sur le long terme bien sûr : marché de la politique, des idées, des principes, des théories, de la culture. Déjà, simples exemples, on voit exiger l’introduction d’un salaire minimum, puis la contestation de l’armée populaire. Déjà la Banque Nationale Suisse a lié son destin et celui de la monnaie à l’euro, elle abandonne l’objectif unique de stabilité monétaire pour les autres objectifs tels que contrôle du chômage, de la compétitivité, soutien des déséquilibres bancaires sources de fragilité.

La politique agricole suisse volera en éclats lorsque le niveau de vie sera sous pression, il faudra alors baisser le coût de la nourriture. Il faudra réduire les marges de la distribution. Ce n’est qu’un exemple pour faire réfléchir. Le commerce indépendant, local, encore très fort en Suisse, subira des coups de boutoirs. La physionomie des villages se transformera. La Poste, les transports locaux, etc. La politique locale, cantonale, puis fédérale, mutera. Il viendra s’ajouter, conséquence directe de l’intégration, les questions de la sécurité et des inégalités, ceci produira plus de contrôles de l’Etat, plus de lois, plus de dirigisme. Le poids de l’Etat se renforcera, ses règlements, ses rigidités  également.

Les Suisses ne voient pas les choses de cet œil, mais la preuve de ce que nous avançons crève les yeux, c’est la montée de l’UDC ici et des fractions identitaires,  là. On refuse de voir que c’est l’évolution décrite ci-dessus  qui produit, au sens fort de « produire », le besoin de la réaction UDC. Il n’y a nul choix, nul hasard, la montée de l’UDC exprime par un  moyen indirect la réaction à cette Révolution de l’intégration et la force de la réaction prouve a contrario la force de l’action d’intégration. Il est évident que le discours politiquement correct permet de masquer la réalité et d’occulter ce qui est à l’œuvre. Dommage car il empêche aussi les prises de conscience lucides. Et les débats. Le débat central escamoté, même pas formulé, est celui-ci: la Suisse peut-elle s’intégrer dans l’universel ? Est-ce le bon choix de suivre la prétention française, socialiste? Quels sont les atouts du pays pour y faire face et tirer son épingle du jeu? La prétention du choix de l’universel ne fait-elle pas le jeu des plus forts dès lors que l’universel est truqué, que c’est leur universel, le leur,  à eux?

Mais nous n’avons pas l’intention de polémiquer et nous nous bornerons donc à proposer une piste de réflexion.

Nous affirmons que lorsque les grandes banques suisses ont cédé à l’attrait de l’intégration financière sous la règle américaine, tout a commencé. Elles n’ont pas su, comme la Deutsche Bank en Allemagne, résister au champ de sirènes de l’accès à la manne du recyclage des déficits US et elles ont mis, à partir de là, un doigt dans un engrenage que personne n’a aperçu. Le surproduit de la Suisse a basculé, il a eu une autre origine et on ne l’a vu que dans la crise de 2008 lorsque l’on s’est aperçu de l’intégration financière et de ses risques. L’analyse n’a pas été faite, comme si tout coulait de source, sauver les banques, continuer comme avant, persévérer dans la dépendance, d’abord américaine, puis dans la dépendance européenne. Le grand ratissage fiscal mondial est venu compléter ce que la lutte contre le terrorisme n’avait fait qu’entamer. La dépendance des banques à l’égard des lois, des réglementations, des refinancements, est un phénomène majeur que personne n’a voulu voir et critiquer.

Nous n’insistons pas car ce serait donner l’impression que seule l’intégration bancaire est en cause, or, dans notre conception, ce n’est pas le cas. Il y a les valeurs, la culture, le jeu des marques et la publicité, la domination de la télévision, des films, etc.

La Suisse a courte vue. Elle se fait des illusions sur ses atouts, alors que la prospérité relative actuelle repose déjà sur la liquidation des bijoux de famille, sur la liquidation de la réputation, du fonds de commerce.  Elle confond ses atouts statiques, présents, avec ceux qui détermineront son avenir. Combien de fois n’entendons-nous pas : « Mais les fonds étrangers, la gestion, les résidents au forfait, tout cela ne représente que… »,  et on donne un chiffre. On oublie que ce  qui compte en régime capitaliste, ce ne sont pas les valeurs absolues, le capitalisme n’est pas la production de chiffres d’affaires, mais la production de profits, de marges, de valeurs ajoutées, lesquels ont un effet multiplicateur.  Les valeurs ajoutées d’ici ont un effet multiplicateur là-bas comme dans la fable des abeilles de Mandeville.

Le profit, « le gras », font boule de neige par le bais de l’épargne, des taux, de l’effet de richesse. Et même par l’effet du gaspillage. A ceux qui doutent de cette réalité, nous recommandons d’analyser ce que l’on appelle les cercles vertueux en économie. Le cercle vertueux, c’est  à la marge, sur le bord, qu’il se caresse. Le capitalisme c’est le discontinu, on est soit en gain, soit en perte, c’est le règne du tout ou rien. Réfléchissez bien avant d’instaurer un salaire minimum élevé.

Pour comprendre, reportez-vous au cercle tellement vertueux qu’il en devient vicieux de l’accumulation du capital par le bais des mécanismes de marché: 10 millions de profits auxquels on applique un multiple cours bénéfice modeste de 15 fois créent une richesse, un effet de richesse de 150 millions, une traite sur l’avenir de 150 millions! C’est cela la mécanique capitaliste, c’est celle du multiplicateur…. mais il joue dans les deux sens.

Nous prenons les paris: dans 10 ans,  le taux de chômage moyen en Suisse aura doublé.

BRUNO BERTEZ Le Jeudi 14 Novembre 2013

llustrations et mise en page by THE WOLF

L’adieu très ému au pays des merveilles

La troisième édition de l’ouvrage de Konrad Hummler consacré à la Suisse démontre que l’auteur n’a rien perdu de son talent

Konrad Hummler (KH) n’a rien perdu de sa verve. La troisième édition de sa Bergsicht (Vue de la montagne), consacrée à la Suisse, «pays des merveilles», en est la preuve. Exemples convaincants à l’appui, KH oppose, à propos de ce pays qui lui est cher, clichés et réalités.

Les Suisses aiment les comparaisons, surtout quand ils se retrouvent – et c’est fréquent – tout en haut des palmarès internationaux. Ces ratings sont pourtant dangereux, note l’observateur saint-gallois. Pour au moins trois raisons: Premièrement, parce qu’ils établissent des corrélations entre des facteurs relativement indépendants les uns des autres et qu’ils en déduisent des relations causales. Exemples: le nombre très faible des jours de grève dans ce pays et l’excellente performance exportatrice de son industrie, le marché du travail prétendument libre et la haute compétitivité de l’économie suisse. Deuxièmement, parce que ces classements sont le plus souvent statiques; ils rendent avant tout compte de situations et beaucoup moins d’évolutions. Troisièmement, parce qu’ils privilégient le gradualisme qui est censé ne rien changer au «cours normal» des choses (en français à plusieurs reprises dans le texte de KH). Or le premier de la classe, fût-il un Etat, peut soudain tomber de son piédestal et rapidement sombrer dans l’insignifiance. Les exemples historiques abondent. Faut-il craindre pareil destin pour la Suisse? Ce sont moins les aspects extérieurs de sa réussite économique qui posent un problème que la nature profonde du pays. Et KH de rappeler que le pavillon suisse de l’Exposition universelle de Séville (1992) était placé sous la devise «La Suisse n’existe pas». Provocation prémonitoire? Divorce entre chimère et réalité? L’auteur penche pour la seconde interprétation.

Premier test: le marché du travail. Le monde entier le cite en exemple.

Il fonctionne apparemment plutôt bien. L’Etat n’intervient qu’indirectement. Les syndicats recourent rarement à la grève. Le chômage est faible. Grâce au système dual de formation professionnelle et à l’immigration, le pays dispose d’une main-d’œuvre qualifiée suffisante. Le niveau des salaires est élevé. Et, pourtant, des failles existent et des dysfonctionnements apparaissent. La réglementation étatique du marché du travail progresse sournoisement. D’aucuns parlent même d’une police des salaires. En période de haute conjoncture, ces interventions ne posent pas de problème majeur. Mais que se passerait-il s’il fallait baisser les salaires pour éviter des licenciements? La gauche politique ne cesse de s’attaquer à ce qui reste du marché du travail libre (initiative 1:12, salaire mensuel minimal de 4000 francs). KH estime qu’une acceptation de ces projets par le peuple porterait gravement atteinte à la place économique suisse. Deuxième test: l’armée. La gauche entend supprimer le service militaire obligatoire des hommes. Les jeunes gens qui refusent de faire leur service militaire peuvent assez facilement s’y soustraire en invoquant des problèmes de santé. Dans un cas grave, l’armée suisse ne serait d’ailleurs guère capable de défendre militairement plus que le territoire d’un grand canton. Le mythe d’une Suisse bien défendue subsiste. La réalité est moins glorieuse.

Troisième test: la politique migratoire. La Suisse est un pays d’immigration. Sa population augmente chaque année de 50.000 à 60.000 personnes. Elle fait preuve d’une réelle capacité à intégrer les étrangers. Artisans de ce succès: les écoles et leurs maîtres qui, au-delà des rudiments du calcul, transmettent la langue, la culture et les règles comportementales du pays (canton) d’accueil. Ici, représentation et réalité se confondent. Mais quid de la réglementation des immigrants à l’avenir? Surtout si, sous la pression de l’Union européenne, leur nombre devait subitement passer à 100.000, voire 200.000?

On pourrait connaître des difficultés de politique intérieure. La haine de l’étranger pourrait faire son apparition en Suisse.

Quatrième test: la qualité des institutions. Un Etat de droit qui fonctionne, une séparation effective des pouvoirs, une protection efficace de la propriété, un Etat au service des citoyens (et non l’inverse) expliquent entre autres pourquoi de nombreuses entreprises ont élu domicile dans ce pays et pourquoi, jusqu’à il y a peu, de riches étrangers lui ont confié leur patrimoine à gérer. Le fisc et le législateur suisses étaient naturellement de la partie. La Weissgeldstrategie a mis fin, dans bien des cas, à cette relation de confiance. Et KH, qui en a personnellement gros sur le cœur, n’exclut pas que le pays des merveilles puisse un jour, pour avoir changé de manière aussi brutale et maladroite de paradigme, se transformer en un désert.

Il est temps que la Suisse s’interroge sur elle-même. Et qu’elle retrouve un (petit) dénominateur commun.

À la différence de la plupart des autres pays du monde, elle se vit comme une réunion volontaire de citoyens. Que valent aujourd’hui, dans sa conception de l’Etat, l’intégrité personnelle, la sphère privée et la propriété privée? L’esprit de milice et la démocratie directe, consubstantiels à la nature même de la Suisse, ont-ils toujours le même sens aux yeux de son peuple? La réponse devrait être sans détour: il ne faut pas que les pouvoirs publics s’attaquent à ces valeurs, ils doivent les protéger contre vents et marées. L’Etat, résume Konrad Hummler, doit être fort et solidement financé là où c’est nécessaire. Efficacement organisé en toutes circonstances. Et inexistant là où il n’est pas vraiment utile.

HENRI SCHWAMM  Université de Genève/ Agefi Suisse  Mercredi, 13.11.2013

http://agefi.com/une/essentiels/artikel/la-troisieme-edition-de-louvrage-de-konrad-hummler-consacre-a-la-suisse-demontre-que-lauteur-na-rien-perdu-de-son-talent.html

6 réponses »

  1. Dans un sens les prochains mois vont donner le ton: prise de conscience général ou glissement final?

    Trois votations à plus ou moins brève échéance sont cruciales et auront un impact quasi immédiat en cas de vote positif (pour les 2 premières): 1/12 sur la limitation des salaires, Salaire Minimum, et limitation de l’immigration. Pour cette dernière, je crois que cela limiterait de fait les capacités du pays en termes de croissance brute, mais permettrait de limiter la « liquéfaction » par l’intégration mondiale du système Helvète.

    Dans la mesure où la démocratie directe marche toujours il y a toujours un espoir que la «raison » l’emporte (comme le vote contre FATCA qui semble être possible prochainement) et malheureusement aussi un risque de voir aboutir des initiatives délirantes, comme celle pour le revenu minimum de 2500 CHF, garanti par l’Etat dès 18 ans révolus, sans obligation de travailler.

    In Fine, les Suisses, qui ont gardé tout de même une main relativement ferme sur leurs institutions même si le Conseil Fédéral actuel a fait montre d’une grande faiblesse à l’international, peuvent encore protéger leur modèle. Et ils ont parmi beaucoup d’avantages ce que qualifierait de « résilience », à savoir la capacité à préserver par la stabilité de leur système, une sécurité juridique (et fiscale malgré tout), un respect des contrats, qui tendra à devenir de plus en plus rare dans notre monde Socialobamesque.

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  2. Une révolution à mon sens est impulsive c’est un mouvement de foule qui va tel qu’un tsunami tout emporter sur son passage alors que dans le cas que vous énoncez concernant la suisse et même la France ainsi que les autres nations Européennes c’est un mouvement raisonné qui je pense c’est mis en place lentement il y a quelques siècles par une élite autoproclamé s’ appuyant sur différents réseaux d’influence d’hommes et de femmes.

    pour faire simple :

    1- commerce et finance anglo-saxonne (L’Empire Britannique puis les USA puis tout l’occident et leurs satellites )
    2- religieux où spirituel avec une origine messianique (juif/protestant qui a donné la Franc maçonnerie mais aussi le sens d’appartenance à une tribu)
    3- scientifique avec comme base « rationnelle » l’idéologie entropique Darwinienne basé sur l’Eugénisme dont l’idée conceptuelle c’est formé en Angleterre au 19ième siècle et a fini par donner la caricature et l’horreur du 3ième Reich.

    Leurs ennemies les nations occidentales (pour les autres nations ils sont tellement imbus de leurs supériorités qu’ils n’envisagent pas une seconde qu’il y aurait des civilisations supérieures à l’occident).

    Ces nations sont fondées sur l’identité où l’âme des peuples formulé par Gustave Le bon aussi toute les révolutions du 18ème et 19ème siècle avec comme cortège une désorganisation du commerce, de l’économie et des guerres on produit un lent travail de sape dans le but d’affaiblir les nations.

    De ce chaos provoqué mais non contrôlé en a résulté l’avènement du communisme et du nazisme qui est à mon sens leurs progénitures c’est deux caricatures de l’homme nouveau suivant leurs concepts sociologiques de l’être humain.

    Mais d’un mal peut en sortir un bien ils ont beaucoup appris dans l’art de manipuler les masses.

    A mon avis la fin de l’union soviétique leurs a redonné un sentiment de victoire surtout après une peur diffuse d’un holocauste nucléaire aidé d’un formidable bon en avant dans les technologies des transports, de l’information et de l’informatique ils sont passés à la vitesse supérieure.

    Je me trompe peut être sur toute la ligne et en réalité c’est tout simplement un nouveau cycle civilisationnel dû à la connaissance et l’essor de nouvelles technologies mais de mon point de vue l’homme n’a pas changé depuis 10000 ans il y a toujours cette partie sombre qui est en lui :

    une volonté de domination et d’immortalité.

    Cordialement,

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    • volonté de domination et d’immortalité…ce que combattent la plupart des religions non extrémistes. Le pécher originel dans le christianisme nous montre que le mal est en nous est qu’il faut le combattre sans cesse. Les anglos-saxons sont tres croyants, ils le savent bien. Pas si simple.
      Pierrot

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