L'Etat dans tous ses états, ses impots et Nous

La Suisse, en proie à un réel malaise, doit redéfinir ses valeurs

La Suisse, en proie à un réel malaise, doit redéfinir ses valeurs

EN LIEN: Les Clefs pour Comprendre: La Révolution Suisse, un processus irréversible? Par Bruno Bertez

Le taux d’acceptation des initiatives populaires n’a jamais été aussi élevé, selon l’institut gfs. Alors que le taux était nul de 1954 à 1973, il a grimpé à 5% entre 1974 et 1983, puis 6% entre 1984 et 1993, 7% entre 1994 et 2003, avant d’exploser à 27% durant la dernière décennie

Le malaise suisse est un thème récurrent de la littérature suisse depuis Karl Schmid en 1963 (Unbehagen im Kleinstaat) et Max Imboden en 1964 (Helvetisches Malaise). Ce mal-être est réel et peut être mesuré, assure Claude Longchamp, directeur de l’institut gfs, à l’occasion d’un colloque sur ce thème organisé par l’Association Société Civile, présidée par Konrad Hummler, et qui a réuni vendredi et samedi quelque 150 personnalités au Wolfsberg, dans l’est de la Suisse.

Preuve du malaise, le taux d’acceptation des initiatives populaires n’a jamais été aussi élevé, ajoute le politologue. Alors que ce taux était nul de 1954 à 1973, il a grimpé à 5% entre 1974 et 1983, puis 6% entre 1984 et 1993, 7% entre 1994 et 2003, avant d’exploser à 27% durant la dernière décennie.

L’expert observe un glissement de valeurs à travers les votations, au détriment de la responsabilité individuelle. La dynamique actuelle comporte un double risque, une confrontation accrue entre cultures, religions et régions, et un esprit de contrôle. Le malaise n’est toutefois pas assez profond pour se transformer en condamnation générale des autorités politiques, selon Claude Longchamp. Il en veut pour preuve le rejet massif de l’initiative de l’UDC pour une élection du Conseil fédéral par le peuple.

Les Suisses demeurent donc très attachés à leurs institutions. D’ailleurs, l’érosion de confiance qui a succédé au non à l’EEE, et qui s’est répétée en 2004 à travers une multiplication de votes opposés aux recommandations du Conseil fédéral, a pris fin avec la crise financière. L’indice censé mesurer la confiance envers les autorités s’est relevé et se situe au plus haut, selon l’institut gfs. Le politologue s’inquiète toutefois de deux tendances fortes, un pouvoir croissant de la technocratie politique, illustrée par une administration nettement plus sensible aux pressions européennes que les autorités élues, et une montée du populisme, à gauche comme à droite. Sa recommandation? Les Suisses doivent se mettre d’accord sur un dénominateur commun et agir en conséquence. Konrad Hummler, éditeur de Bergsicht, s’inscrit sur la même ligne. Pour l’ex-banquier, le malaise repose sur un déficit moral. Les Suisses doivent s’accorder sur les questions identitaires et la hiérarchie des valeurs débattue, puis défendue à l’intérieur et à l’extérieur: l’Etat est-il au service de l’individu ou l’inverse? Quelle est l’essence de la Suisse? Quelles sont les associations possibles? Quelle est la place de la sphère privée? de la propriété privée? L’individu doit-il assumer ses responsabilités? Claude Longchamp et Konrad Hummler s’accordent pour affirmer que le malaise comporte un élément positif, celui de corriger les défauts du modèle.

Aussi attachés soient-ils aux institutions, les experts sont unanimes à reconnaître que certaines nécessitent une rénovation majeure. «L’AVS et la prévoyance professionnelle sont en profond déséquilibre et doivent être adaptées à l’augmentation de l’espérance de vie et à la baisse des rendements», avance Martin Janssen, directeur d’Ecofin. Malgré ses capacités d’intégration, l’afflux net de 70 000 immigrés par an n’est guère durable, selon Daniel Müller-Jentsch, économiste auprès d’Avenir Suisse. Avec le doublement de la surface d’habitation par tête en 40 ans, il est temps de densifier les surfaces construites et de «transformer l’agglomération en ville», selon l’architecte Benedikt Loderer.

Le malaise est ressenti par une classe moyenne. Depuis 1994, ses revenus ont moins augmenté (+8%) que les bas salaires (10%) et les hauts revenus (+15%) dans un système où les subventions et transferts sociaux jouent un rôle croissant, selon Gerhard Schwarz, directeur d’Avenir Suisse. Le trouble est également ressenti à travers une érosion de certaines valeurs: la mobilité sociale, la perméabilité entre classes, doit donc être renforcée non pas par des transferts accrus, mais par le travail, selon Gerhard Schwarz. Il faut récompenser le travail et sanctionner le manque de volonté de travailler. L’érosion provient donc en partie de l’activité de l’Etat social à travers ses impôts et transferts financiers.

Le malaise que connaît la Suisse n’est pas propre à notre pays mais s’étend à d’innombrables petits Etats, selon Kerstin Odendahl, directrice de l’Institut Walther Schücking à Kiel et professeure de droit international. Les petits Etats, qui représentent le tiers de l’ensemble des Etats et ne cessent d’augmenter, se définissent ici par leur surface et leur population. La perception du malaise résulte d’une analyse des gains et des pertes sur la scène internationale, selon l’experte. Toutefois, même s’ils sont plus stables, flexibles et le moteur de la construction du droit international, les petits Etats sont à la merci des grandes puissances. Protégés par le droit, ils souffrent lorsque la parole appartient au pouvoir politique. C’est le cas lorsque le droit international n’est pas défini ou que règne la «soft law» (des règles établies par des organisations comme l’IOSCO ou l’OCDE). Les petits Etats figurent aussi au sein des perdants lorsque le droit international est certes défini, mais les grands Etats ne le reconnaissent pas (climat), ou lorsque les grands Etats ne mettent pas en œuvre les sanctions (la France à l’égard de la cour de La Haye), ou lorsque les grands Etats ont un droit de veto (Conseil de sécurité de l’ONU).

Les petits Etats ont un avantage décisif, selon Ken Livingstone, maire de Londres de 2000 à 2008, ils sont proches du citoyen. L’homme que l’on surnomme «Ken le Rouge» pour son passé trotskiste se range sur la même ligne que Konrad Hummler sur les avantages des «Etats villes» («City States»). «C’est avant tout une question d’efficacité et de proximité des préoccupations et des besoins du citoyen. Le premier ministre est trop coupé du monde», déclare l’ex-maire de Londres. «Je peux prendre une décision sans entrer dans le long processus de création d’un consensus», affirme-t-il. Son premier décret a d’ailleurs consisté à autoriser les hautes tours et à supprimer quantité de barrières au développement. Dans la politique environnementale, les réunions d’Etats font beaucoup de bruit, mais les grands Etats ne s’engagent pas. A l’inverse, l’association des villes (68 membres) est beaucoup plus efficace.

Le malaise de la Suisse ne résulte donc pas de sa structure, mais des difficultés d’adaptation de ses institutions. Passée du stade d’économie compétitive, avant la crise, à celui d’hypercompétitive à la suite des errements de ses voisins, elle doit d’abord remettre la maison en ordre, pour citer Gerhard Schwarz, si elle veut réussir sur la scène internationale. C’est une chance.

Emmanuel Garessus/ Le Temps 20/11/2013

http://www.letemps.ch/Page/Uuid/f125b3e8-5143-11e3-8d1b-8bdc279acdcc%7C1

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