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USA/RUSSIE: Les doctrines influent sur l’Ukraine

USA/RUSSIE: Les doctrines influent sur l’Ukraine

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Gyula Csurgai est directeur du Geneva Institute of Geopolitical Studies. Il analyse le conflit ukrainien à la lumière de théories géopolitiques qui influencent les politiques respectives de Washington et de Moscou. L’Europe, elle, est encore affaiblie par la crise ukrainienne, ce qui va dans le sens de l’intérêt des Etats-Unis.

Interview: Mohammad Farrok/ Agefi Suisse

La situation en Ukraine évolue-t-elle vers un conflit?

Il y a un risque de conflit, et l’on va dans cette direction si l’on n’accepte pas l’idée d’une fédéralisation de l’Ukraine. Mais peut-être est-ce déjà trop tard. Dans ce cas, on pourrait assister à un scénario à la Yougoslave, avec un éclatement de l’Ukraine mais le processus sera moins long. Le scénario alternatif est celui des concessions avec l’attribution de larges compétences à la région orientale.

Quel est l’intérêt géopolitique des Etats-Unis?

C’est une continuation de sa politique de puissance dominante maritime. Dans la longue durée, la rivalité entre puissances maritimes et terrestres a toujours existé. Or, dans cette rivalité, l’Ukraine joue un rôle considérable de par sa structure géographique et économique. L’industrie de l’est de l’Ukraine collabore étroitement avec la Russie notamment dans le domaine de la défense. De ce point de vue, les Russes ne peuvent accepter de perdre le contrôle sur cette région stratégique et son industrie lourde. De son côté, l’Occident n’a pas les moyens de son ambition, faute d’argent en suffisance pour sortir l’Ukraine de sa situation. Quant au projet du FMI qui impose une réduction drastique du budget, il pourrait avoir les mêmes dures conséquences qu’il a eues ailleurs, notamment en Argentine.

« L’économie de l’Ukraine est tournée vers la Russie, son principal partenaire commercial, qui compte pour 23% de ses exportations. La Russie est aussi la principale terre d’immigration pour les travailleurs ukrainiens: deux millions d’entre eux au moins y travaillent comme saisonniers ou y sont résidents. Cette dépendance est plus marquée encore dans l’est du pays. D’abord, parce que nombre d’ouvriers choisissent de travailler en Russie, où les salaires sont plus hauts. Ensuite, parce que les aciéries et l’industrie lourde exportent avant tout vers l’ancienne république soviétique. Moscou utilise à dessein les sanctions: leurs effets seront les plus douloureux dans les régions de l’est, où gronde déjà le mécontentement contre les nouvelles autorités de Kiev. « 

Où va la politique des sanctions?

Une politique de sanctions se heurte à l’interdépendance économique et, à cet égard, il y a divergence entre l’Europe et les Etats-Unis. L’Allemagne ne peut guère ne plus acheter de gaz russe, alors qu’elle est reliée à la Russie par le gazoduc North Stream. De plus, l’Allemagne a abandonné la filière nucléaire et il lui faut des sources alternatives d’énergie. L’Europe a beaucoup à perdre, y compris la France qui a vendu à la Russie deux navires de guerre de classe Mistral, le Vladivostok prêt à être livré d’ici la fin 2104 et le Sébastopol dont la construction a débuté en juin 2013. L’intérêt de l’Europe est de trouver un modus vivendi avec Moscou. Mais peut-être est-ce précisément l’intérêt des Etats-Unis d’affaiblir les Russes et de garder les Européens sous contrôle.

« L’Ukraine pourrait générer une grave crise alimentaire

C’est bien sur du côté de la Russie et de l’Ukraine, respectivement 5e et 6e exportateurs mondiaux de blé que se tournent les regards

Sixième fournisseur mondial de blé, quatrième dans le maïs et cinquième dans l’orge, l’Ukraine tire près de 10% de son produit intérieur d’une industrie primaire très mécanisée employant presque 6% de la population.

Selon les experts, les tensions actuelles ne devraient pas avoir d’impact direct sur les récoltes de blé (semé en automne). Signe toutefois inquiétant, l’Ukraine n’a pas répondu au dernier appel d’offre du GASC, l’autorité égyptienne d’approvisionnement, alors qu’elle en était jusqu’en janvier le troisième fournisseur.

Les troubles politiques auront en revanche de sérieuses répercussions sur les semences de printemps, affectant en particulier l’orge et le maïs. L’Ukrainian Agribusiness Club estime que la situation met en cause 11 millions de tonnes de grains, soit près de 20% de la production de l’an dernier (63 millions de tonnes), générant un manque à gagner de plus de 2 milliards de dollars. D’autres sources chiffrent les pertes possibles à 20 millions de tonnes. En cause, le financement des semences. L’Ukraine importe environ 50% des semences de maïs. Affaiblies par les taux d’intérêt imposés par les banques ukrainiennes (autour de 20%) et un hryvnia très dévalué, les exploitations de petite ou moyenne taille auront des difficultés à assurer.

Combinée à la sécheresse qui touche la région des plaines aux Etats-Unis, la situation peut devenir inquiétante si la Russie était amenée à bloquer les exportations comme en 2010.

 L’inquiétude en Ukraine est aggravée par un niveau insuffisant de précipitations qui pourrait compromettre ensemencement et récoltes. Un péril au moins aussi sérieux que celui de la situation politique si l’on en croit plusieurs analystes. Et qui ne se limite pas à l’Ukraine mais mettrait aussi en péril certaines récoltes européennes, plus particulièrement celles de l’orge en Allemagne du Sud où les pluies d’hiver ont atteint un niveau inférieur de moitié aux moyennes. La demande européenne de maïs marque une hausse. Mais les difficultés de financement que rencontrent les producteurs ukrainiens pourraient compromettre jusqu’à 20 millions de tonnes de maïs. 

Si l’approvisionnement ukrainien venait à se détériorer, l’Europe devrait se tourner vers d’autres sources, en particulier le maïs canadien qui présente l’inconvénient d’être génétiquement modifié ce que les consommateurs européens n’apprécient guère, même pour l’alimentation animale. » Agefi Suisse

Pour comprendre la situation sur le terrain, il faut prendre en considération les doctrines. Il faut mentionner celle de Halford John Mmprendre la situation sur le terrain, il faut prendre en considération les doctrines. Il faut mentionner celle de ackinder un géopoliticien britannique qui a élaboré la théorie du heartland. Dans cette optique, les puissances maritimes, autrefois la Grande-Bretagne maintenant les Etats-Unis doivent contrôler le heartland, en particulier l’Eurasie qui concentre la plus grande partie de la population et des ressources mondiales. Il faut empêcher l’apparition d’une puissance rivale ou une alliance. La guerre du Kosovo s’est inscrite dans cette logique qui a renforcé l’influence américaine dans la région balkanique.  Il y a encore Nicholas Spykman, un Américain qui a développé et modifié les théories de Mackinder. Pour lui, il faut contrôler le rimland, la zone côtière de l’Eurasie. L’extension de l’OTAN à l’Europe centrale et orientale correspond à la doctrine de Mackinder, alors que le contrôle des zones côtières s’inscrit dans la logique de Spykman. C’est une politique d’endiguement qui n’est plus idéologique. Il y a enfin Zbigniew Brzezinski dans ses livres The Great Chessboard, Second Chance ou The Choice qui reprend les idées de Spykman et Mackinder et présente l’Ukraine comme une pièce maîtresse de sa stratégie.

Qu’en est-il des géopoliticiens russes?

Du côté russe, on peut citer Aleksandr Dugin qui influence la géopolitique russe et enseigne à l’Université de Moscou. Il défend l’idée eurasiatique et préconise de faire des alliances pour réduire la domination des puissances maritimes. Pour les Russes, l’extension de l’OTAN est une humiliation et ils veulent contrôler les zones périphériques autour de la Russie dont l’Ukraine fait partie.

Il y a aussi les considérations économiques, notamment la dépendance énergétique de l’Europe…

Les enjeux énergétiques sont importants. On peut rappeler que la guerre de Syrie s’inscrit dans un contexte marqué par le projet de gazoduc qui devait amener le gaz du gisement iranien de South Pars jusqu’à la Méditerranée en passant par l’Irak et la Syrie. En 2011, on a même découvert un gisement de gaz offshore au large des côtes syriennes. Déjà, Israël peut se positionner en exportateur avec la mise en exploitation de gisements au large de ses propres côtes. Cet intérêt nouveau pour le gaz prend place dans un contexte qui privilégie les énergies propres. Dans cette perspective, l’Europe est un marché convoité et les Etats-Unis ambitionnent de vendre leur gaz de schiste aux Européens sous forme de LPG, c’est-à-dire de gaz liquide. Il y a certes beaucoup de discussions sur la capacité pour les Etats-Unis de prendre la place de la Russie. La crise ukrainienne peut aussi relancer les projets de produire du gaz de schiste en Europe même, jusqu’à présent freinés par des considérations d’ordre écologique. Il y a la possibilité que certains pays, notamment la Roumanie, la Pologne et même la France reconsidèrent leur position.

La crise ukrainienne ne peut-elle pas relancer la crise de l’euro?

La crise de l’euro peut rebondir à tout moment et il y a même des scénarios de sortie de l’euro. L’un d’eux, élaboré sous l’impulsion de François Hollande, envisage la création d’un euro nord et d’un euro sud pour permettre aux pays les plus faibles de l’Union Européenne de relancer leur exportations et de relancer la croissance. Notons que la Corée du Sud, les Etats-Unis, la Chine entre autres pratiquent une politique de dévaluation de leur monnaie.  

Quels sont les risques politiques de la crise pour l’Europe?

Il faudrait faire une table ronde au niveau européen. Les Catalans ont applaudi la sécession de la Crimée et il y a un risque de balkanisation de l’Europe. Il faudrait aussi réfléchir aux relations avec la Russie. Peut-être l’objectif des Américains est-il de couper l’Europe continentale de la Russie. Mais il est parfois difficile de se prononcer car on ne dispose pas de tous les éléments d’appréciation. On évoque par exemple cette conversation téléphonique entre un politicien Balte et un Polonais dont il ressort que les snipers actifs sur le Maïdan étaient envoyés par les révolutionnaires. Peu de journaux ne Occident ont publié cette information.

Source Agefi Suisse 16.04.2014

http://agefi.com/europe-monde/detail/artikel/le-directeur-du-geneva-institute-of-gepolitical-studies-analyse-le-conflit-a-la-lumiere-de-theories-geopolitiques-influencant-moscou-et-washington.html?catUID=16&issueUID=566&pageUID=16943&cHash=f29549a3407691ce8023cd341192caae

Sanctions contreproductives

Ukraine. Des mesures punitives n’ont jamais empêché un régime de survivre. Cuba le prouve avec le blocus US.

Le conflit ukrainien a remis les sanctions à la mode. Cela n’est pas vraiment une bonne nouvelle, pour au moins deux raisons. La première est que les sanctions n’ont jamais empêché un régime de survivre. Cela fait cinquante ans que les Etats-Unis ont soumis Cuba à un blocus sévère sans que cela n’ait beaucoup gêné le pouvoir en place. Et l’Iran subit des sanctions depuis trente ans sans beaucoup d’effet non plus.

L’explication est simple et elle est politique: lorsqu’elles sont appliquées sans discernement et par simple mesure de rétorsion parce qu’on est fâché d’avoir perdu un marché et non parce qu’on défend sincèrement des valeurs, les sanctions sont non seulement politiquement inefficaces, mais nuisibles car elles ne font que renforcer le nationalisme blessé du pays affecté et conforter le pouvoir en place.

C’est ce qui va se passer avec la Russie, qui n’est pas la Serbie de Milosevic et n’a rien à voir avec l’Afrique du sud de l’apartheid. Laquelle est tombée parce qu’elle défendait des principes devenus intenables et non à cause des sanctions économiques. Les sanctions contre la Russie et leur aggravation probable auront donc un effet inverse à celui recherché car elles seront perçues par la partie russe, et à juste titre, comme illégitimes: comment les Russes pourraient-ils accepter d’être sanctionnés parce qu’ils soutiennent les populations russophones de Crimée et d’Ukraine alors que l’Union européenne et les Etats-Unis n’ont pas été sanctionnés parce qu’ils ont soutenu à coups de milliards et de visites officielles à Maidan les ONG et les militants pro-européens qui ont renversé le gouvernement légal de Kiev? Ce deux poids, deux mesures, ce double standard, ce double langage de l’Occident, droit-de-l’hommiste et prétendument légaliste d’un côté et cyniquement intéressé de l’autre, est de plus en plus mal supporté par le reste de la planète.

Cela dit, il est clair que des sanctions entrainent des dommages économiques sérieux. Pour le pays qui en est frappé et, dans une moindre mesure, pour celui qui les décide. L’économie russe, déjà souffreteuse, sera donc pénalisée et le niveau de vie des citoyens en sera affecté. Mais pas au point d’aboutir à l’effet espéré, à savoir le recul ou le renversement du gouvernement en place. Au contraire. Les faucons en sortiront renforcés et pourront s’appuyer sur le peuple pour mettre au pas les classes moyennes supérieures et les oligarques privés de vacances à Courchevel et de yachts à Cannes.

Sur le plan économique, les Européens, et surtout les Américains qui n’ont que des échanges misérables avec la Russie, s’en tireront mieux que les Russes. Mais ici aussi, les dégâts seront surtout politiques. Cela signifiera que les Européens se seront totalement alignés devant les Etats-Unis et qu’ils auront compromis leur croissance économique pour favoriser celle de leur ami et concurrent américain en se privant de leurs approvisionnements énergétiques en Russie pour se livrer entièrement à leur fournisseur américain. Et cela avec pour bénéfice subsidiaire une nouvelle glaciation durable des relations intra-européennes, toute chance de réaliser un partenariat durable avec la Russie et ses matières premières étant compromise pour longtemps.

Si ce scénario de nouvelle guerre froide, voulu depuis longtemps par les Etats-Unis (voir à ce sujet le livre de Zbigniew Brzezinski, Le grand échiquier) se réalise, alors l’Europe se sera définitivement transformée en vassale et aura renoncé à toute autonomie. La Russie sera tournera vers l’Asie, l’Inde et la Chine pour constituer un empire concurrent. La face du monde s’en trouvera changée, par pour le mieux assurément, car on reviendra à une situation analogue à celle d’avant 1914, quand des empires concurrents se disputaient la maitrise des débouchés et des matières premières. Mais c’est encore de la politique-fiction.

Quant à la Suisse, elle n’a rien à y gagner non plus. Elle se sentira obligée de s’aligner sur les sanctions occidentales et perdra à la fois un grand marché pour ses industries exportatrices et une importante source de capitaux pour sa place financière. Dubai, Singapour et Hong-Kong n’auront qu’à se frotter les mains. Et enfin, elle perdra le meilleur allié de la Genève internationale puisque c’est grâce à la sympathie russe que Genève a pu accueillir les conférences sur la Géorgie, l’Iran, la Syrie … et l’Ukraine!

Il ne reste donc qu’à espérer que la raison l’emportera et que chacun des acteurs, envisageant l’enchainement funeste qu’une sur-réaction aux événements ukrainiens pourrait entrainer, garde sa sérénité. Certes, l’histoire ne se répète pas, mais l’été 1914 nous montre que la raison la gouverne rarement…

GUY METTAN Chambre de commerce Suisse-Russie & CEI JEUDI, 17.04.2014/ Agefi Suisse

http://agefi.com/forum-page-2/detail/artikel/ukraine-des-mesures-punitives-nont-jamais-empeche-un-regime-de-survivre-cuba-le-prouve-avec-le-blocus-us.html?catUID=21&issueUID=567&pageUID=16954&cHash=3baa33855d7257e08543d8a2a093f2a3

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