Art de la guerre monétaire et économique

Prolétariat et sous Prolétariat Par Michel Onfray

Prolétariat et sous Prolétariat Par Michel Onfray

« Ils ont tout salopé, pourri, dégueulé à tort et à travers […]. Ils veulent revendiquer partout, en tout et sur tout et puis c’est marre. C’est des débris qu’ont des droits. Un pays ça finit en “droits” […]. » — Louis-Ferdinand Céline, Les Beaux Draps (1941)

La manifestation du vendredi 5 décembre  2019 a été celle des gens qui ont des choses à perdre alors que celles des gilets-jaunes rassemblaient ceux qui avaient déjà tout perdu. D’un côté, sous le drapeau rouge de la CGT, du PCF, de La France insoumise, de Sud, on trouvait des cheminots, des conducteurs de métro, des enseignants, des retraités, des infirmières, des pompiers, des ambulanciers, des déménageurs, des chauffeurs de taxi, des avocats, des policiers, des agents de service du service public, des routiers, des salariés de dépôts de carburant qui souhaitent, et ils ont raison, que ce qui est présenté par certains comme des avantages acquis, ce que je nommerais pour ma part des acquis sociaux, soient à … conserver!

(Ouvrons une parenthèse en passant pour constater que se montrer conservateur n’est pas une mauvaise chose quand il s’agit de garder le meilleur de ce qui a été obtenu avec des siècles de combats éthiques et politiques: conserver l’idée hugolienne qu’un enfant est mieux sur les bancs d’une école qu’au fond des mines est incontestablement meilleur que progresser dans le sens de la marchandisation des corps en validant le fait qu’on puisse commercialiser une grossesse et vendre l’enfant que les barbares d’hier envoyaient à la mine. Destiner un enfant à un souterrain ontologique ou existentiel n’est pas moins barbare que de le réserver aux veines de charbon les plus étroites parce que, plus petits, ils excellaient dans l’extraction du minerai. Je préfère être le conservateur d’une idée humaniste que le progressiste d’une idée déshumanisante.)

Revenons à nos drapeaux rouges…

Ceux qui défilaient sous l’oriflamme incarnat pensaient à leur avenir; ceux qui arboraient le gilet jaune ne se projetaient pas si loin tellement leur présent désolant ne leur permet même pas de s’imaginer à l’âge de retraite car ils savent déjà qu’ils n’en auront pas. A quoi bon se battre pour une échéance située dans deux ou trois décennies quand leur souci est de savoir comment vivre dans les deux ou trois jours qui viennent?

Avec cette manifestation, on a senti revivre les journalistes du système: enfin le jaune allait se dissoudre dans le rouge! Bon signe, on voyait désormais Martinez pérorer comme au bon vieux temps: avec les mêmes méthodes que celles que Juan Branco a dénoncées (en sortant des archives la vidéo d’un partage des tâches médiatiques entre l’insoumis François Ruffin et le candidat Emmanuel Macron, une entente convenue sur le dos des salariés du chantier d’Ecopla…), les officiels reprenaient la main, avec leurs vieilles ficelles. Pour la galerie, devant les caméras, on fait le cador, on annonce qu’on ira jusqu’au bout, qu’on ne calera pas, qu’on fera plier le président de la République pendant que ledit président de la République commence à perdre les eaux en assurant les policiers que leur régime ne sera pas touché, que les enseignants seront augmentés, etc. On apprend que le Premier ministre va se faire bientôt l’instituteur de ces crétins de manifestants qui ne comprennent pas que cette réforme est faite pour leur bien et non pour obéir aux injonctions de Maastricht!

L’ineffable Sibeth Ndiaye n’a-t-elle pas eu en effet le culot de dire sur France-Info fin novembre: « cette réforme est, surtout (sic !), une des réponses aux injustices importantes qui existent dans notre pays ». Ce qui, traduit du novlangue en ancien langage donne: « cette réforme qui va augmenter les injustices est la réponse donnée à ceux qui veulent les réduire, sinon les abolir, c’est donc une réforme juste et non juste une réforme »… Comprenne qui pourra. Du moins: comprenne qui voudra! Cette dame qui porte la parole du gouvernement voit-elle qu’elle prend les gens pour des imbéciles, pour ne pas utiliser un mot grossier,  ou est-ce à l’insu de son plein gré?

Cette manifestation met en exergue, hélas, la digestion quasi complète du mouvement des gilets-jaunes. La revendication, légitime je le répète, de ces manifestants écarte d’un revers de la main les suppliques des gilets-jaunes qui se méfiaient de la récupération venue des partis politiques et des syndicats qui (comme c’est bizarre !) reprennent aujourd’hui la main. Voient-ils aujourd’hui, ces gilets-jaunes, combien ils avaient alors raison? Ou pas?

Le sous-prolétariat des gilets-jaunes avait des revendications claires:

  • 1. La démocratie directe et non la démocratie indirecte confisquée par les fameux corps intermédiaires qui, à l’issue de cette manifestation, se frottaient les mains; il suffisait de voir la mine réjouie de Mélenchon, le général en chef des récupérateurs d’énergie.
  • 2. L’instauration de référendums d’initiative citoyenne pour redonner à la base le pouvoir de décider et non l’abandon servile des masses aux directives des états-majors parisiens des partis et des syndicats initiateurs de cette grève.
  • 3. La relocalisation des décisions, autrement dit, une variation sur le thème girondin de l’autogestion, du communalisme libertaire, du conseillisme et non le retour à la pyramide du pouvoir si bien analysée par La Boétie avec un sommet dans lequel s’écrit la partition, les fameux états majors parisiens, et , à la base, le populo qui la met en musique dans des défilés de rue le doigt sur la couture du pantalon.
  • 4. La  remise en cause de l’Etat maastrichtien, non pas clairement sous cette forme, mais dans la revendication qu’il faut en finir avec la paupérisation qui s’avère la production la plus visible de cet Etat et non l’alignement sur des syndicats et des partis qui, après le cirque médiatique des présidentielles, finissent toujours, sous prétexte d’un antifascisme fantasmé, par voter pour le candidat de Maastricht, donc pour la paupérisation dont les gilets-jaunes sont les premières victimes.

Cette digestion du sous-prolétariat par le prolétariat rejoue la fable marxiste! Marx n’aurait probablement pas aimé les gilets-jaunes, au contraire de Bakounine qui les aurait embrassés sur la bouche en sachant qu’ils portaient la vitalité de la révolte, lire son Empire knouto-germanique

Dans son Manifeste du parti communiste, Marx parle en effet de « la pègre prolétarienne » pour caractériser ce qu’il nomme aussi le lumpenprolétariat, autrement dit le sous-prolétariat. Il n’aimait pas les ouvriers ou les employés non marxistes, ni même les gens modestes, les artisans, les petits commerçants, les paysans, tous coupables d’être contre-révolutionnaires, réactionnaires et suspects de n’aspirer qu’à la condition bourgeoise. Cette grille marxiste fait toujours la loi en vertu du gauchisme culturel qui imbibe le pays comme l’eau croupie sature un marécage.

La manifestation du 5 décembre signe le triomphe du prolétariat en rouge sur le sous-prolétariat en jaune. Cette entreprise de récupération de l’énergie populaire pour en faire de la force politicienne destinée à légitimer les partis   et les syndicats du système (qui négocieront l’obtention de ce que le gouvernement a déjà prévu de lâcher en rédigeant son projet…) témoigne de la capacité à étouffer le petit peuple par ceux qui s’en présentent comme les défenseurs. C’est l’une des modalités du populicide néo-marxiste.

Certes il convient de ne pas jeter le bébé avec l’eau du bain et de ne pas flétrir cette lutte initiée début décembre. Mais elle montre à qui veut bien voir que tous les moyens sont bons pour en finir avec la parole des plus modestes portée par les gilets-jaunes des ronds points.

On sait ce que Mai 68 a donné: le PCF-CGT avec d’autres ont négocié avec le gouvernement pompidolien et obtenu des augmentations de salaire qu’une décision gouvernementale d’augmenter le coût de la vie quelques mois plus tard a immédiatement évaporées.

Je me souviens des images* d’une femme anonyme qui, dans le film de Jacques Willemont intitulé « Wonder, Mai 68 », montrent un échange entre des syndicalistes de gauche cravatés et une jeune femme dans une colère sublime qui refuse de reprendre le travail. La fin de ce petit film montre un contremaître, cravaté comme les syndicalistes, qui invite au « retour à la normale »; et tout le monde rentre, sauf cette femme qui disparaît dans un néant qui a tout absorbé, son visage, sa colère, son écœurement, sa dignité, sa beauté, pour le dire en un seul mot: sa vérité.

Cette femme magnifique inaugurait le principe de la parole du gilet-jaune. Au bout du compte, les syndicalistes et le contremaître défendaient le même mot d’ordre: après avoir obtenu un plat de lentilles offert par le patronat, les travailleurs sont retournés aux machines, encadrés par les syndicalistes et le contremaître dont on comprenait qu’ils étaient l’avers et le revers d’une même médaille.

Cette femme qui portrait haut et clair ce que Michelet appelait « le génie colérique » refusait ce jeu de dupes. En refusant la dictature jacobine du patronat et des politiciens associés, elle fut la Charlotte Corday de Mai 68… Je ne regarde jamais ces images sans que ma gorge ne se serre…  

Je songe aujourd’hui  aux compagnons d’infortune vêtus en jaune de cette beauté électrique.

Michel Onfray

https://michelonfray.com/interventions-hebdomadaires/proletariat-sous-proletariat?mode=text

EN BANDE SON :

5 réponses »

  1. « Micron 1er », « Charles-Edouard », les Notables des Syndicats classiques soi disant dits « de gauche », le Medef et Consorts, bouffent tous ensembles à la mème table et se partagent le même gâteau, sur le dos des « Sans-dents » qui eux n’ont que des miettes à lécher sur le parquet ….
    Votez Braves gens … Votez …..Mais sachez que si vous continuez à vous comporter toujours comme des moutons, alors vous finirez à l’abattoir ….

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  2. Excellent papier. Susciter ou accompagner les manifestations et la colère sans jamais désigner le vrai responsable des difficultés, l’UE, dont les syndicats et les partis « de gauche » sont les actifs complices, est trahir en toute quiétude. Les dirigeants syndicaux jouent un jeu pervers. Mais les difficultés de tant de nos concitoyens sont si grandes que le temps des tromperies « raisonnables » parait révolu. MM. Mélenchon et Ruffin devrait prendre en compte cette nouvelle donne. Quant à M. Martinez, peine perdue.

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  3. On a la pénible impression que MO cherche à vomir le plus possible.
    Qu’il a transformé sa réflexion en haine plutôt qu’en cheminement vers du mieux, que ce soit par révolution ou réformation, peu importe.

    Il a bien-sûr raison de dénoncer la vaine tentative de récupération par les directions syndicales passablement compromises.

    Mais n’est-ce pas non plus une tentative de leur part de se reprendre, de reconnaitre leur laissé-aller flagrant, leur dissociation de leur base ?

    Un minimum d’analyse, de recul, serait bienvenu.

    Je ne pense pas que ces mouvements soient si bien vus du pouvoir. Certes la sagesse, voire plus, des directions syndicales a du bon. Pour autant, la mobilisation (que je trouve encore bien faible au regard des enjeux de servitude) montre une motivation grandissante contre la barbarie capitaliste.

    Ce projet de loi sur les retraites est surréaliste.
    Depuis 18 mois, il serait en « discussion ». Et j’entends que la concertation va reprendre en même temps que ses grandes lignes seront bientôt dévoilées par le gouvernement.
    Après 18 mois de concertation …
    Prendre les gens pour des bacs à douche à ce point donne envie de tout casser.
    « Quand on dépasse les bornes, il n’y a plus de limites. »
    La macronie est désormais perdue dans une fuite en avant .. fatale.
    Ses hésitations prouvent la tromperie car jamais aucun argument n’est donné.
    On se croirait enprisonné dans « 1984 ».

    D’ailleurs « on » y vient. Les progrès de la technique de surveillance de masse se mettent en place inexorablement, le camp de concentration mondial est bientôt terminé.

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  4. S’autogouverner par RIc, RIP, que sais-je… On va voter chaque semaine (comment?), on sera en campagne en permanence, et après, qui fera appliquer les décisions? Parce qu’il ne faut pas compter sur l’autodiscipline!
    « Sortir de Maastricht »… Pour faire tourner la planche à billets en prise directe sur une turbine? Le SMIC à 1000 milliards de francs?
    L’anarcho-syndicalisme est estimable, mais de nos jours, qui est capable de vivre de son seul travil, sans patron? A part les artisans, je ne vois pas.
    Michel Onfray, professeur de philosophe érudit et compétent, est quelque peu irréaliste.
    P.S.: à mon avis les gilets-jaunes sont, pour la plupart, des gens qui gaspillent leurs ressources (abonnements divers et variés, grosse bagnole…) parce que victimes très consentantes du consumérisme.

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