Art de la guerre monétaire et économique

Coronavirus et Tyrannie numérique. LE POINT SUR LE RETOUR DU TOTALITARISME EN RUSSIE 

Coronavirus et Tyrannie numérique. LE POINT SUR LE RETOUR DU TOTALITARISME EN RUSSIE 

Que s’est-il passé en Russie depuis les premiers jours du Covid-19? Alors que le pays a dans un premier temps résisté à la pression des organismes internationaux en se limitant à des mesures sanitaires, un tournant s’est opéré depuis fin mars. Toutes les digues semblent céder les unes derrière les autres, emportant avec fracas l’état de droit, les fêtes de Pâques, la Parade du 9 mai. Si la population dans l’ensemble obéit, le mécontentement monte sur fond de crise socio-économique et des soutiens traditionnels du président Poutine critiquent fortement cette orientation globaliste qui confine la Russie dans une situation de plus en plus absurde… En l’occurrence, c’est l’état de droit en Russie qui est suspendu. Dans la foulée, les mains libérées, Sobianine, comme d’autres chefs locaux, renforce encore les mesures liberticides à Moscou, à contre-courant des recommandations fédérales (Karine Béchet-Golovko).

Dans un premier temps, alors que les pays européens dont la France, à la suite de la Chine, se lançaient dans le confinement et les autorisations de sortie, la Russie tenait un discours rationnel et ses décisions l’étaient aussi: contrôle systématique sanitaire aux frontières, désinfection des lieux publics et recommandations au niveau individuel, puis fermeture des frontières. Les chiffres des personnes contaminées et décédées en raison du coronavirus étaient d’ailleurs très faibles. Puis, mi-mars, la situation a commencé de basculer. La première attaque a été lancée contre les universités, même avant les écoles, tenues de passer à l’enseignement à distance. Puis les écoles, mises en vacances avant d’être rouvertes à distance. Ce qui dans un pays aux dimensions de la Russie était une chimère et effectivement ne fonctionne pas. Sans même parler de la chute de la qualité de l’enseignement: seuls 25 % des enfants y ont techniquement accès. Les écoles vont fermer mi-mai, les enfants auront perdu un an. Ce n’est rien dans une vie, mais l’intérêt objectif de ces mesures restera encore à prouver, puisque ce coronavirus touche essentiellement les personnes âgées et à l’immunité fragilisée. La justice a elle aussi été «skypée», ce qui a pour effet de rendre objectivement impossible le traitement des affaires pénales au fond. Ce premier pas est en fait l’utilisation d’une situation par les élites néolibérales russes pour implanter l’un des dogmes du monde nouveau — le tout-numérique, c’est-à-dire lorsque la technologie n’est plus un moyen, mais une fin en soi.

Le basculement

Fin mars, la situation a basculé. Le 25 mars, Poutine annonce simplement une semaine de «congés payés». Sobianine déclare immédiatement que ce ne sont pas des vacances et les magasins, restaurants et cafés sont fermés, l’interdiction de sortie pour les personnes âgées de plus de 65 ans ayant été prononcée peu avant. Alors que le Gouvernement est satisfait de la situation, peu de personnes touchées, un rythme d’évolution maîtrisé, l’OMS se déclare le 28 mars extrêmement mécontente, la Russie est sommée d’abdiquer définitivement devant les impératifs sanitaires globaux. Ayant actionné préventivement le régime de surveillance renforcé, inférieur à celui de l’état d’urgence, le 29 mars, le maire de Moscou, Sobianine, suivi par d’autres gouverneurs, lance la machine infernale contre la population, alors que l’état d’urgence n’est pas déclaré en Russie. Les Moscovites peuvent sortir le chien et les poubelles (dans un rayon de 100 m) et faire leurs courses. Les contacts physiques avec les parents âgés doivent être évités — des volontaires vont s’en occuper, s’ils ont besoin d’aide. Car à la différence des enfants et des petits-enfants, les volontaires, qui circulent dans la ville, sont idéologiquement protégés d’une contamination. Le problème est que ce régime ne permet pas aux dirigeants locaux de fermer unilatéralement les entreprises ni de mettre la population en assignation à domicile. Beaucoup commencent à s’interroger sur la légalité de ces restrictions aux libertés constitutionnelles, qui interviennent sans l’adoption de loi fédérale. Le porte-parole du Kremlin, Dmitri Peskov déclare le jour même que ces mesures sont justifiées par la situation. Non pas légales, mais justifiées. Rapidement, pour tenter de légitimer la situation, le président russe adopte le 2 avril un oukase autorisant les pouvoirs régionaux à agir selon les besoins, indépendamment du Centre, jusqu’au 30 avril (ce qui a été reporté, à ce jour, jusqu’au 12 mai). Mais le président se base sur l’article 80 de la Constitution russe, qui ne lui confère aucun pouvoir normatif et non pas sur l’article 88, qui lui prévoit la mise en œuvre de l’état d’urgence, l’implication donc des autres branches du pouvoir et une régulation au niveau fédéral. Il y a donc un refus pour le centre d’assumer la situation politique. Or, un président n’est pas un chef de tribu, sa volonté souveraine n’est pas suffisante à fonder en droit ses décisions et l’illégalité se propage. En l’occurrence, c’est l’état de droit en Russie qui est suspendu. Dans la foulée, les mains libérées, Sobianine, comme d’autres chefs locaux, renforce encore les mesures liberticides à Moscou, à contre-courant des recommandations fédérales. Alors que le Gouvernement parle de l’importance de ne pas mettre de barrières à la circulation intérieure dans le pays, dès le 11 avril, Moscou est pris dans un réseau de postes de contrôle à l’entrée de la ville, ne laissant pas passer les véhicules non immatriculés dans la capitale. Alors que le Gouvernement et le président insistent sur la nécessité de ne pas totalement bloquer l’économie, Sobianine adopte un nouvel oukase, le 13 avril, qui paralyse totalement l’activité économique de la capitale. 3 millions de personnes (sur une ville de 13 millions) pouvaient encore avoir une activité professionnelle, il déclare qu’il ne doit en rester qu’un dixième.

L’on est en droit de se demander s’il y a la peste pour que de telles mesures soient prises, et en quoi la régulation de ce virus ne peut se faire qu’en dehors du cadre juridique, pourtant prévu par la Constitution. Or, la Russie est très peu touchée. Selon les données officielles, O, O16 % des décès sont imputables au coronavirus. L’impression de débordement des hôpitaux résulte à la fois de mesures de «désorganisation» ponctuelles, dont on peut se demander si elles sont prises volontairement, et de la politique néolibérale dite d’«optimisation» des hôpitaux, qui comme ailleurs, a conduit à la réduction abrupte de lits, de spécialistes et de bâtiments (…).

(…)

Aujourd’hui, dans le cadre du coronavirus, cette distinction étatiste/globaliste prend toute son ampleur. Par exemple, le 10 avril, le maire de Moscou a décidé du renforcement du contrôle automatisé des déplacements des Moscovites. Ainsi, toute personne qui veut se déplacer dans la ville autrement qu’à pied, à cheval ou en calèche doit, sur le site de la mairie de Moscou, dans une base de données centralisée, enregistrer ses cartes de transport et les plaques d’immatriculation de son véhicule, informations qui seront liées à son numéro de carte d’identité, pour obtenir un code électronique. Se trouvant géographiquement à Moscou, tous les services d’État, notamment le renseignement, sont ainsi contraints d’enregistrer leurs véhicules dans une base de données unique afin de pouvoir circuler — ce qui rend accessible le déplacement de tous les véhicules publics, militaires ou civils, à des hackers ou à des services de renseignements étrangers. Alors que les services d’État sont en général très discrets et n’ont pas pour habitude de contester ou discuter des décisions politiques, ils viennent d’exprimer, ce qui est une première, leur mécontentement. Quant au gouverneur de la région de Tomsk, il a déclaré que ces codes délivrés pour circuler dans la ville constituaient une atteinte à la dignité de la personne humaine, position que l’on ne peut que saluer.

Des élus locaux de l’opposition libérale se sont pourvus en justice contre les décisions de Sobianine. Ils furent, sans grande surprise, déboutés, mais les explications de la Mairie de Moscou valent de s’y arrêter un instant:

«À l’inverse de l’opinion erronée des requérants, les dispositions contestées ne contreviennent pas aux droits des citoyens (…) mais font reposer sur les citoyens des obligations particulières de droit public, comprenant notamment une limitation de leur liberté de déplacement (…). Le respect par les citoyens du régime d’isolement volontaire et l’obtention des laissez-passer électroniques est la confirmation de la réalisation de bonne foi par les citoyens de leurs droits et obligations».

Autrement dit, les gens se sont confinés eux-mêmes, ce n’est donc pas une limitation de leurs droits, mais si vous ne respectez pas cette non-limitation, vous aurez une amende, automatique de surcroît, et ce à chaque fois que votre véhicule passera devant une caméra de la ville. Le droit est mort, vive le coronavirus!

Comment la population réagit-elle?

Les gens sont en général obéissants. L’instinct de révolte ne se réveille pas spontanément, il doit être travaillé et aucune force politique n’est aujourd’hui apte à cela. Donc, dans l’ensemble, les Russes obéissent, même si leurs préoccupations sont plus sociales que sanitaires. Selon un sondage publié fin mars, 60 % des personnes interrogées n’ont pas suffisamment de revenus pour tenir jusqu’à la fin du mois, et cette somme est significative pour 34,6 % d’entre eux. À la mi-avril, selon l’Institut Levada, 68 % des Russes n’avaient pas peur de tomber malades du coronavirus. Depuis, avec le poids incroyable d’une propagande omniprésente, la pression monte dans la population. Pourtant, des manifestations contre le coronavirus sont organisées, «virtuelles» ou réelles, comme ce fut le cas à Vladikavkaz, demandant soit la déclaration de l’état d’urgence, soit la fin du confinement et la reprise de la vie économique.

Parallèlement, alors que toute discussion devient inacceptable, des réactions de rejet émergent dans les forces intellectuelles, qui étaient traditionnellement du côté du président Poutine. Ainsi, l’on a pu voir l’émission Bessogon («Chasse-démons») du grand cinéaste Nikita Mikhalkov «Dans la poche de qui se trouve l’État» (1), critiquer l’absence de vision stratégique du pouvoir en l’espèce et ce fanatisme globaliste en Russie, détruisant l’enseignement, qui risque d’entraîner l’État dans sa chute. Cette émission a été retirée par la chaîne fédérale Rossia 24. L’on note aussi l’article, aussi virulent que surprenant, d’Alexandre Prokhanov, dans la revue Zavtra (N° 16), faisant suite à l’annulation de la Parade militaire du 9 mai, déclarant en substance que si la présidence n’arrive plus à assumer la gouvernance dans l’intérêt du pays, il se trouvera bien quelqu’un d’autre pour l’assumer à sa place.

Le coronavirus, en ce sens, est bien plus une crise idéologique que sanitaire. Les virus ont toujours existé et existeront toujours, mais c’est l’État souverain qui est commandé de se plier devant les recommandations internationales au nom d’une tyrannie sanitaire globale. Et il se plie, pliant avec lui le rationnel et la logique, ne trouvant alors refuge que dans l’absurde.

  • Karine Béchet-Golovko, professeur invité à la faculté de droit de l’Université d’État de Moscou, est animatrice du blog Russie Politics.

NOTE

(1) Voir : «RUSSIE • Sous l’empire du tout-numérique», Turbulences, 8 mai 2020.

https://olivierdemeulenaere.wordpress.com/2020/05/28/yoram-lass-medecin-chercheur-ancien-directeur-general-du-ministere-de-la-sante-israelien-denonce-le-lavage-de-cerveau-de-populations-entieres-et-une-hysterie-monumentale/

https://www.pravdareport.com/news/society/144610-moscow_mayor/

https://nicolasbonnal.wordpress.com/2020/05/29/coronavirus-et-tyrannie-numerique-le-point-sur-le-retour-du-totalitarisme-en-russie-que-sest-il-passe-en-russie-depuis-les-premiers-jours-du-covid-19-alors-que-le-pays-a-dans-un-premier-t/

Le pseudo-allègement de la quarantaine à Moscou : quand Sobianine pousse Poutine à la faute politique

« Nous avons suffisamment de forces et de moyens pour vous rendre la vie insupportable »
Le maire de Moscou a annoncé toute une série de mesures devant soi-disant alléger la quarantaine en vigueur dans la capitale. A part l’ouverture d’une grande partie des magasins, la vie des Moscovites, elle, ne va pas être plus agréable, au contraire les mesures sanitaires sont prévues pour durer. Jusqu’à l’obtention du fameux vaccin. Ubu ayant pris le pouvoir, vous aurez le droit de faire du sport entre 5h et 9h du matin – avec votre masque et les jours de sortie de la population carcérale moscovite sont déterminés par la mairie, à tour de rôle. Seulement 7% des Russes estiment que ces mesures sont prises pour alléger le confinement. Avec son fanatisme, Sobianine met le pouvoir en péril. Le signe ? La sortie tonitruante d’une parodie de Poutine et de Sobianine précisément sur le sujet, d’une rare excellence. Une première en fait, rompant le pacte sacré entre le show-biz et le Président. Sobianine a versé la goute qui a fait déborder le vase et comme il fut publiquement soutenu par Poutine devant les caméras, il entraîne le pouvoir avec lui. Les conséquences de cette faute politique stratégique vont encore être à mesurer dans un pays où la voûte du pouvoir tient par la force d’une seule clé.
Quelle chance, les magasins vont ouvrir, vous pourrez refaire votre garde-robe d’été, si vous en avez encore les moyens, en revanche la coupe « confinement » va encore rester à la mode à Moscou un certain temps. Dans l’ensemble, sur le plan économique, c’est clair : le chômage grimpe (il a doublé pendant le mois d’avril pour concerner officiellement 1,4 million de personnes), le PIB chute (en avril, de 12%) et il faut bien remettre les gens au travail pour éviter la révolte sociale.
Mais cela ne signifie pas que la vie puisse être normale. Cette Agence de la consommation Rospotrebnadzor, qui est en charge du coronavirus (et non pas l’Agence de la santé ou l’Académie des sciences, non, ils risqueraient de ne pas tenir le bon discours), a d’ailleurs annoncé par le truchement de son visage parlant Popova, que les mesures restrictives comme la distance sacrée, le port du masque et des gants, devront durer longtemps, et notamment même l’été pendant la chaleur. D’ailleurs, cela a été normé pour une période allant au minimum jusqu’à la fin de l’année. Oyez, Oyez citoyens, réjouissez-vous, la fête va durer longtemps – jusqu’au bout.
Dans ce contexte, le maire de Moscou se sent pousser des ailes. Son « allègement » des mesures de confinement est un délice : faites du sport le matin de 5h à 9h, si vous mettez le nez dehors port du masque et des gants, tour de ronde pour se promener dans un rayon de 2 km en fonction de votre lieu de résidence (deux fois en semaines et une fois le week-end) mais pas trop longtemps, interdiction de prendre votre voiture pour aller vous promener dans un parc (ouvert uniquement pour les riverains donc), etc. Et les mesures de contraintes doivent durer jusqu’au vaccin magique.
Quelques sorties autorisées pour se défouler les jambes, chacun son tour, avec patrouilles renforcées de police mais attention ça pourrait ne pas durer – cela ne vous rappelle rien ? Tamango, Mérimée, le classique de nos études :

« Afin que sa cargaison humaine souffrît le moins possible des fatigues de la traversée, il avait l’intention de faire monter tous les jours ses esclaves sur le pont.Tout à tour un tiers de ces malheureux avait une heure pour faire sa provision d’air toute la journée. Une partie de l’équipage les surveillait armée jusqu’aux dents, de peur de révolte ; d’ailleurs on avait soin de ne jamais ôter entièrement leurs fers. »

Parler d’une réaction de rejet unanime face à ces mesures dignes d’un petit roitelet en manque de pouvoir n’est rien dire. Dans les milieux médicaux, l’on estime totalement irréaliste le maintien de ces mesures jusqu’à l’apparition d’un vaccin, qui n’est de toute manière pas pour demain. L’on ne compte plus les déclarations  affirmant que le port des gants est simplement inutile et le port du masque dans la rue est dangereux – pour la santé. Car vous ne respirez plus de l’oxygène. 
La population a elle aussi rejeté massivement ces annonces. Selon un sondage réalisé par Rambler51% des personnes interrogées considèrent que ces mesures ne constituent pas en réalité un allègement, 32% déclarent ressentir des émotions contradictoires hésitant entre le rire et l’horreur, 10% sont indifférentes et il reste 7% pour estimer que ces mesures sont prises dans le cadre d’un processus d’allègement des mesures de quarantaine.
Le signe le plus fort de l’erreur politique fondamentale qui a conduit à laisser Sobianine faire son show et pousser la population à bout est la mise en ligne sur Instagram par l’humoriste Galkine (on ne peut plus systémique, le mari de parade de Pougatcheva, la star incontestée de l’estrade russe) d’une parodie de Poutine et de Sobianine justement concernant l’absurdité et l’inhumanité de ces contraintes. Pour les russophones, il faut l’écouter. C’est d’une très très grande qualité, d’une rare qualité dans ces milieux de courtisans. Une bouffée d’oxygène! Avec cette parodie, un signal est lancé : c’est faisable, c’est possible – maintenant. Le culte est tombé, le coronavirus a brisé le sacré, l’union sacrée qui s’était constituée autour d’une personne. Pour le meilleur et pour le pire, cela va maintenant dépendre de la capacité du pouvoir à revenir en politique, à se remettre en cause. Il sera difficile cette fois aussi, comme après l’émission de Mikhalkov (sur cette émission, voir notre texte ici), de parler de provocation …
Sur le plan politique, plus qu’un signal, c’est un verdict. 

EN BANDE SON :

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