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Marchés Actions : Le suivisme si fonctionnel des analystes

 Les analystes rythment la vie des marchés. A chaque fois qu’une entreprise cotée publie des résultats, les opérateurs s’empressent de tirer des comparaisons avec les prévisions des experts. Si le bénéfice s’inscrit en dessous du consensus, la sanction ne tarde pas: le cours du titre s’en ressent dans la journée. Ainsi se suivent et se ressemblent les séances en saison de résultats. Après la débâcle financière de 2008 – que de rares analystes avaient vu venir – on aurait pu s’attendre à une certaine remise en cause de leur rôle. Il n’en fut rien. Le consensus reste un benchmark très prisé. Aux Etats-Unis, certains analystes conservent une grande influence sur l’avenir des entreprises. Et celles-ci ne s’en plaignent pas. Car le suivi des analystes est une excellente garantie de liquidité sur les actions. Personne n’est dupe: les sociétés cotées ont besoin des analystes et l’inverse est tout aussi vrai. François Degeorge, professeur à l’Université de Lugano, décrypte cette réalité

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Analystes: la légitime défiance

Ils rythment la vie des marchés. Leur fiabilité est périodiquement mise en doute. C’est le tour d’un professeur de l’Université de Lugano.

Diplômé de Harvard, François Degeorge enseigne la finance à l’Université de Lugano (USI). Il suit avec un regard acéré le travail des analystes financiers, auxquels il a consacré une grande partie de ses recherches. Invité lundi à Lausanne à s’exprimer devant les collaborateurs de la Banque Privée Espírito Santo Santo (qui lui avait remis un prix en 2009), le professeur décrypte pour L’Agefi les évolutions d’une profession controversée.

La débâcle financière de 2008 a débouché sur une vaste remise en cause du rôle des analystes d’actions. Leur rôle va-t-il évoluer?

Il est encore trop tôt pour déceler de vrais changements. Cependant, les dernières crises financières ont provoqué d’importantes modifications dans les logiques de travail. Suite à l’explosion de la bulle internet au début des années 2000, l’attorney général de New York, Eliot Spitzer, a forcé les grandes banques d’affaires américaines à séparer leurs départements d’analyse du reste de leurs activités.

Auparavant, la signature de contrats en fusions et acquisitions avait tendance à influencer les recommandations des analystes. Cette séparation claire a renforcé la crédibilité des analystes par la réduction des conflits d’intérêts.

Une évolution positive…

Oui, à ceci près que des dizaines de banques ont fermé par la suite leurs départements d’analyse. Le nombre d’analystes en poste s’est alors mis à chuter drastiquement.

A quoi servent-ils encore?

C’est justement lorsque leur nombre diminue que l’utilité des analystes redevient perceptible. On remarque alors que la liquidité chute sur les titres qui ne sont plus notés. Leur présence apporte une profondeur supplémentaire au marché. Je remarque aussi une nette différence entre l’Europe et les Etats-Unis, où les analystes ont souvent un rôle important. Ils sont bien plus écoutés.

Certaines méthodes d’analyse se révèlent-elles plus efficaces?

Il y a beaucoup d’effets de mode dans ce domaine. Les banques ont tendance à s’inspirer d’anciens modèles qu’elles vendent avec un nouveau packaging. C’est par exemple le cas de l’approche EVA (economic value added), dont la formule existe depuis les années 1950.

La crise renouvelle-t-elle le genre?

On revient aujourd’hui à des approches plus traditionnelles qui ont déjà fait leur preuves, comme le discounted cash-flow ou la comparaison de sociétés similaires.

Percevez-vous une forme de suivisme chez les analystes?

Il est souvent préférable d’avoir tort avec la masse que d’avoir raison seul. Malgré cet instinct grégaire, certains analystes osent se démarquer. Ce sont en général des personnes confirmées qui n’ont plus rien à prouver. L’approche contrariante est donc souvent liée à l’âge de l’analyste.

Plus fondamentalement, l’analyse financière des résultats d’une entreprise peut-elle déboucher sur un objectif de cours?

Les objectifs de cours sont à prendre avec une grande précaution. Une cible de cours honnête devrait admettre une importante marge d’erreur, mais cela lui retirerait toute crédibilité.

Les analystes apportent également des commentaires sur les perspectives des entreprises…

C’est effectivement une part importante de leur travail, qui n’a pas été suffisamment étudiée par les chercheurs. Les analystes ne font pas que des estimations et des recommandations.

Ils apportent une vision qualitative des sociétés qu’ils suivent. Parfois, ils se rendent également sur le terrain pour visiter les entreprises. Cette dimension n’est pas à négliger.

Pour les sociétés cotées, les publications de résultats suivent une étrange dramaturgie: les chiffres annoncés s’inscrivent audessus ou en-dessous du consensus des analystes, avec ensuite des conséquences sur le cours de l’action. Quel est le sens de ce rituel des marchés?

C’est un jeu compliqué. Dans la plupart des cas, les bénéfices des sociétés sont égaux ou juste audessus des attentes des analystes.

Le phénomène se reproduit avec une telle régularité qu’il ne peut être le fruit du hasard. Pour faire une analogie, un météorologue n’a aucune influence sur la météo.

La prévision d’un analyste, à l’inverse, peut influencer le bénéfice annoncé par une entreprise, si celle-ci s’efforce d’atteindre le consensus.

Comment les entreprises réagissent- elles face à cette réalité?

Par des artifices comptables ou des contrats enregistrés juste avant la fin de l’année, elles s’arrangent pour dépasser les attentes.

Statistiquement, les résultats sont beaucoup plus souvent juste au-dessus que juste en-dessous du consensus.

Mais les prévisions des analystes sont à leur tour calées sur les objectifs énoncés par l’entreprise elle-même en début d’année. Les dirigeants font-ils exprès d’être excessivement pessimistes pour ensuite battre le consensus?

Cette tentation existe évidemment, mais les analystes ne sont pas dupes.

Pour ne pas indisposer les entreprises, ils préféreront émettre des prévisions légèrement trop pessimistes.

Les prévisions les plus gênantes sont celles qui s’écartent trop du consensus. Vers le haut, parce qu’il sera alors difficile de répondre aux attentes, ou vers le bas, car l’image de l’entreprise s’en ressentira.

Cette mascarade a-t-elle une quelconque utilité?

En se faisant l’avocat du diable, on peut répondre oui, puisque les entreprises se battent pour dépasser les attentes. La présence des analystes force donc les dirigeants à se dépasser. Cependant, la mascarade peut déraper: Enron demandait aux analystes quels bénéfices ils souhaitaient voir pour maintenir leurs recommandations à l’achat sur le titre. On a vu les conséquences de ces excès.

source agefi mars10

EN COMPLEMENT : Prédictions des experts comment-echapper-aux-ravages-du-consensus… (cliquez sur le lien)

Formation Financière : Tout ce qu’on doit connaître du consensus de marché

S&P 500: Mieux vaut préférer les titres délaissés par les analystes

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