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Comment mettre à la porte un homme valant 70 milliards de dollars?

Voici une nouvelle qui est pratiquement passée inaperçue chez nous. Mais qui a fait beaucoup de bruit aux Etats Unis : le congédiement de Jeffrey Gundlach par la firme TCW, sur des rumeurs de marijuana et de porno Internet au bureau. Le gestionnaire vedette supervisait un portefeuille de 70 G$US de fonds communs d’obligations. TCW…une filiale de la banque française Société Générale….

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Rapidement, deux clans se sont formés dans l’industrie : les pro et anti TCW. L’histoire a fait tellement de bruit que plusieurs publications en ont parlé. Deux magazines importants ont joué chacun un gros papier sur le sujet : Bloomberg Markets et Fortune.

L’histoire de Gundlach inspirera à coup sûr un scénariste de Hollywood. C’est juste une question de temps. Dans un texte intitulé « Bonds and Betrayal », Bloomberg Markets révèle sa propre recherche indiquant que Gundlach a battu 99% de tous les gestionnaires de revenus fixes américains entre 2005 et 2009!

Ses adjoints l’appellent « Le Parrain » tellement il exige leur fidélité. Pendant 24 ans, Gundlach a dirigé une quinzaine de fonds totalisant 110 G$US en actifs (70% du portefeuille de TCW). Il les gérait avec une autonomie telle qu’il s’agissait pratiquement d’une entreprise au sein de l’entreprise.

L’homme affiche une assurance insolente, se qualifiant de « machine à faire de l’argent » sur la place publique. Il dit qu’il est littéralement « l’homme qui fait pleuvoir sur le désert » ou, dans une autre déclaration, « je suis incroyablement brillant du point de vue analytique ».

Malheureusement pour ses ennemis, Bloomberg rappelle que ses performances sont tout simplement brillantes.

Son fonds commun vedette, le TCW Total Return Bond Fund, a enregistré des gains de 20% en 2009, soit plus du double de la moyenne de ses pairs (8,6%). Son rendement annuel fut de 7,8% pour la décennie se terminant le 4 décembre dernier. Il a battu le rendement moyen de 7,6% des fonds Pimco de son rival et gourou de l’industrie des obligations, Bill Gross, chez Pacific Investment Management. Jeffrey Gundlach fut un des gestionnaires retenus pour administrer les « actifs en détresse » du programme mis en place par le Trésor américain à la suite de la crise des PCAA.

Chaque année depuis 2005, ses revenus personnels ont totalisé 135 M$US. Le 19 novembre 2009, il fut mis en nomination comme gestionnaire d’obligations de la décennie par Morningstar, rappelle Fortune dans son texte intitulé « Firing the 70$ Billion man ». Deux semaines plus tard, TCW le mettait à la porte.

Cette décision a ébranlé cette firme, une filiale de la banque française Société Générale. Car le départ de Gundlach a entraîné celui de presque toute son équipe de 65 personnes : 45 ont suivi leur gourou. Du coup, dans un geste rare, TCW a baissé les frais facturés aux clients pour éviter qu’eux aussi ne suivent le gestionnaire vedette au sein de sa propre firme, DoubleLine Capital, qu’il vient de fonder.

Fortune écrit qu’il est difficile de savoir ce qui est le plus imposant chez Gundlach : son intelligence, son ego ou sa haine de TCW.

Bloomberg écrit que le jour de son congédiement, le patron de Gundlach, Robert Day, son mentor et protecteur, a affirmé, lors d’une conférence destinée aux 700 employés de la firme, que Gundlach était devenu incontrôlable. « C’est comme si vous avez un soldat en train de brasser la chaloupe de George Washington alors qu’il traverse la rivière Delaware », dit-il, évoquant un geste désespéré mais finalement victorieux de Washington, qui a ultimement scellé la victoire de la Révolution américaine de 1776. « Vos choix sont simples, poursuit-il. Vous devez tirer sur le soldat et le jeter par-dessus bord. Sinon, tout le monde se noie. »

Quelques heures après avoir été congédié, Gundlach se rend à son bureau privé de Santa Monica pour se buter sur une équipe d’enquêteurs privés engagés par TCW, qui avaient défoncé la porte. Ces derniers accumulaient les indices, dont plusieurs, croustillants, allaient être révélés à la face du monde quelques jours plus tard : plusieurs pots remplis de marijuana, du matériel servant à consommer de la drogue, 70 DVD porno et une douzaine « d’appareils sexuels ». Devant ses protestations, les enquêteurs ont sommé Gundlach de quitter immédiatement le bureau, qu’ils considéraient comme faisant partie des lieux de travail du gestionnaire.

Gundlach a répliqué que ces objets étaient des reliques issues d’un passé depuis longtemps révolu et qu’ils étaient entreposés dans des caisses. Il affirme que TCW les a révélé pour mettre à mal sa réputation face aux investisseurs.

Rapidement, TCW a poursuivi Jeffrey Gundlach, l’accusant de lui avoir volé des données confidentielles sur ses clients. Ce dernier a répliqué par une contre-poursuite, accusant TCW de l’avoir évincé pour mettre la main sur ses juteuses commissions.

Jeffrey Gundlach est connu pour ses coups de gueule. Il peut faire des remontrances très publiques si un membre de son équipe fait une erreur ou… porte une cravate qui n’est pas à son goût. L’homme ne tourne jamais la langue avant de donner son opinion sur quoi que ce soit. Mais ses fidèles conservent comme des reliques saintes tout message de félicitations.

Fils d’un chimiste, neveu de l’inventeur du principe du photocopieur chez Xerox, il emporte un doctorat en mathématiques à l’université Yale sur « les implications possibles de la non-existence de l’infini ». Une affirmation en contradiction avec la majorité des théories mathématiques du 20e siècle, qui considèrent comme un fait l’existence de l’infini.

Puis, pendant plusieurs années, il mène une carrière de batteur dans le groupe rock Nuisance. En 1985, alors qu’il regarde l’émission « La vie des gens riches et célèbres », il découvre que les avocats des firmes de gestion sont parmi les personnages les mieux payés en Amérique. Il se jette sur le téléphone et écume les pages jaunes à la section « firmes d’investissement ». Il finit par se faire engager comme stagiaire pour 30 000$ par an chez un trust.

Il aboutit chez TCW où il dévore le classique « Inside the Yield Book », un livre de Sidney Homer et Martin L. Leibowitz considéré comme la Bible des techniques d’analyse des obligations. Complètement séduit par le monde des obligations, il s’y jette corps et âme. Mais, à l’époque, les gestionnaires fuyaient ce marché parce que, quand les taux d’intérêt chutaient, les emprunteurs refinancaient leurs propriétés longtemps avant que ne se terminent leurs hypothèques. Ce qui effaçaient les gains des investisseurs.

Gundlach considérait que la plupart des investisseurs actifs sur le marché des obligations hypothécaires ne savaient pas ce qu’ils faisaient. Car ils se basaient sur des modèles historiques qui ne leur permettaient pas de prévoir les soubresauts des taux d’intérêt ou les remboursements d’hypothèques avant terme (mortgage prepayment) par les propriétaires de maison.

Gundlach imagine donc un modèle mathématique qui permettait de contourner ces difficultés. En 1989, il hérite de quelques portefeuilles et de sa propre équipe de gestionnaires. À la fin de 1992, Gundlach avait déjà obtenu des actifs de 10G$US et, en juin, TCW lance le fonds vedette TCW Total Return Bond Fund. Le patron de TCW, Robert Day, lui présente les administrateurs de sa firme, comme Henry Kissinger et Kenneth Lay, fondateur d’Enron.

En juillet 2001, Société Générale achète 51% des actions de TCW pour 784 M$US. En cinq ans, la banque française injectera 425 M$ pour acquérir jusqu’à 70% de la firme. Durant cette transaction, les grands patrons de TCW se sont vus accorder des paquets d’actions et d’options d’achat d’actions de la firme. Mais pas les gestionnaires vedettes. Ce qui a exaspéré Jeffrey Gundlach.D’autant plus que l’attribution d’options aux dirigeants s’est traduit, à ses yeux, par une dilution de la valeur de ses propres actions dans la firme. Mais, en septembre 2005, il devient gestionnaire en chef de la firme dans un effort de la direction pour amener la nouvelle génération aux postes de commande.

En janvier 2008, un scandale affecte la Société Générale. Un de ses traders, Jérôme Kerviel, fait perdre jusqu’à 4,9 G$US à la banque dans une série de transactions à découvert « non autorisées ». Kerviel n’a jamais été accusé de profiter personnellement de ces transactions. Mais la banque est sévèrement touchée et remercie son grand patron, Daniel Bouton. Son successeur, Frédéric Oudéa, est engagé pour faire le ménage. Il vendra des filiales et TCW sera dans sa ligne de tir.

Oudéa exige la fin du régime de semi autonomie du gestionnaire vedette Gundlach. L’affrontement, frontal, se traduira par une menace de Gundlach, niée par le principal intéressé, de quitter le navire. Le jour même, le gestionnaire fut congédié.

À la suite du scandale Kerviel, la banque lance une série d’enquêtes internes chez toutes ses filiales, dont TCW. En mai 2008, TCW est plongée jusqu’au cou dans la crise financière. Car Société Générale détient pour 16,5G$US de swaps de défaut de crédit (CDS) de l’assureur AIG, ce qui en fait son créancier le plus important. La banque est littéralement sauvée par le Trésor américain. Sous Gundlach, TCW avait massivement investi dans les CDS et autres instruments financiers exotiques à l’origine de la crise. Sous sa direction, la firme avait, selon Standard & Poor’s, 41,3G$US d’actifs sous gestion en obligations titrisées de dette (collateralized-debt) au 30 septembre 2007, incluant 35,1 G$US de CDO, dont des titres adossés à des hypothèques.

Confronté par ses patrons, Gundlach leur offre de racheter 51% de TCW pour 350 M$US. Plusieurs de ses principaux lieutenants sont présents à cette réunion convoquée par la direction pour « calmer les esprits ». Ils affirment que si Gundlach est congédié, ils le suivraient.

Dans les jours qui suivent, la direction de TCW passe les courriels de Gundlach au peigne fin et, affirment-ils, découvrent une conspiration de guerre envers TCW. Gundlach aurait demandé l’allégeance des membres de son équipe. La direction perd confiance en son gestionnaire et affirme que les membres de son équipe téléchargent des données sur les 24 000 clients de la firme, selon la poursuite, ce que nie Gundlach. Ce dernier a aussi engagé un agent d’immeuble pour magasiner l’espace nécessaire pour une cinquantaine de traders.

Le 4 décembre 2009, l’avocat en chef de TCW annonce à Gundlach que sa carrière chez TCW était terminée. L’avocat tente de lui remettre un document qui décrit comment le gestionnaire a « volé » des renseignements confidentiels sur les clients de la firme. Il descend les 17 étages à pied et prend une marche dans le centre-ville de Los Angeles, l’avocat toujours à ses trousses pour lui remettre le document.

Gundlach réagit en affirmant publiquement que TCW voulait mettre la main sur 500 M$US de commissions qui lui auraient été versées au cours des cinq prochaines années, dont celles rattachées aux actifs en détresse gérés pour le gouvernement. Deux de ces fonds de 3G$US, gérés par Gundlach et un collègue, avaient affiché, selon lui, un rendement de 60% en 2009. Des affirmations que nient TCW.

TCW a perdu ce contrat avec le gouvernement. Et, depuis le départ de Gundlach jusqu’au 6 février, les investisseurs ont retiré pour plus de 6 G$US du Total Return Fund. Depuis le congédiement de Gundlach, les actifs totaux de TCW ont fondu de 25G$US. Les clients qui sont restés, écrit Fortune, semblent très nerveux. Et leur patience a des limites.

Gundlach gère aujourd’hui environ 3G$US mais ne peut faire croître son entreprise, puisqu’elle est visée par une poursuite de 200 M$US par TCW. Une situation qui empèche  les investisseurs institutionnels de lui confier leurs fonds

source Bloomberg/F&I avril10

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