Art de la guerre monétaire et économique

Entretien avec Nicolas Baverez: « Nous sommes devant une décennie d’efforts »

Entretien avec Nicolas Baverez: « Nous sommes devant une décennie d’efforts«  

   « On n’est pas au même point que la Grèce mais on est exactement sur la même trajectoire« , estime Nicolas Baverez.   

« On est plus gros, on a plus de défenses mais si on continue à faire ce qu’on a fait pendant un quart de siècle, dans les dix ans qui viennent on connaîtra une crise comparable à celle de la Grèce« , ajoute cet économiste.   

« On va avoir une croissance durablement bloquée autour de 1%, un endettement public autour de 100% du PIB en 2012 et un chômage revenu à 10%« ,  rechérit il   

« Tout ceci génère beaucoup d’anxiété politique et sociale et se traduit notamment par des poussées populistes et xénophobes« , comme en Italie, en Autriche ou aux Pays-Bas, Jamais vraiment sortie de la crise des chocs pétroliers des années 1970, la France « est en pleine dépression collective« , ajoute Nicolas Baverez. « Et avec la dépression collective, il y a la possibilité de la violence. »   

L’économiste et essayiste Nicolas Baverez juge les politiques d’austérité indispensables. A condition qu’elles soient coordonnées en Europe pour éviter une nouvelle récession.    

PLUS DE BAVEREZ EN SUIVANT :   

 La crise grecque, la chute de l’euro et des Bourses sont-elles un mauvais moment à passer ou bien dévoilent-elles la faiblesse économique de l’Europe?    

    
Ces chocs servent de révélateurs d’une crise qui mute et qui sera longue: de bancaire et financière, elle est devenue économique et social puis politique; d’américaine puis mondiale, elle est devenue européenne.   

L’Union européenne n’existe pas comme puissance économique et politique mais se réduit à une addition d’Etats. Le soutien tardif à la Grèce est décidé et financé par les gouvernements nationaux et non par la Commission.   

Par ailleurs, la zone euro a été construite sur des principes insoutenables: absence de réassurance politique; absence de solidarité budgétaire et fiscale; absence de flexibilité. D’où le cumul d’une crise financière liée au surendettement et d’une crise économique avec la divergence explosive entre les pays compétitifs, l’Allemagne, les Pays-Bas et les Scandinaves, et les autres qui ont utilisé l’euro comme une sécurité sociale monétaire permettant de vivre à crédit: c’est le cas de la Grèce et du Portugal, de l’Espagne et de l’Italie, mais aussi de la France.   

 

La France?
   

Notre pays est directement concerné, même s’il est pour l’heure protégé par sa proximité avec l’Allemagne. La France n’est pas la Grèce mais se trouve sur la même trajectoire. La dette publique atteindra 100% du PIB en 2012, avec des dépenses de 56% du PIB peu compressibles et des recettes de 47% du PIB non extensibles. La croissance repose sur la consommation, soutenue par les transferts sociaux (35% du PIB).   

Donc par de la dette publique! Le gouvernement doit donc impérativement enrayer la spirale des déficits et des dettes publics. Nous n’échapperons pas à la rigueur. Elle commence par une réforme des retraites qui ne soit pas cosmétique, même si le retour rapide à l’équilibre est exclu, et par un coup d’arrêt à la course folle des dépenses dans le budget 2011.   

 

Mais en coupant les dépenses publiques, ne risque-t-on pas de retomber en récession?
   

Si tous les pays européens font des plans de rigueur simultanés, nous allons droit à la rechute dans la déflation. Il faut donc que les gouvernements coordonnent leurs mesures. L’Allemagne, par exemple, n’est pas obligée d’appliquer la même austérité que la France grâce aux réformes de l’Agenda 2010 lancé par le gouvernement Schröder. Il faut aussi que cette politique soit progressive. Enfin, il faut se mettre en position de profiter de la croissance des pays émergents qui dépasse 6%, ce qui implique de reconstituer la compétitivité de l’appareil de production et de ne pas céder à la tentation protectionniste. En réalité, nous sommes devant une décennie d’efforts pour nous désendetter et nous remettre en situation de produire.   

 

Comme le Japon des années 1990?   

Le scénario « à la japonaise » d’une longue période de croissance faible est déjà en cours depuis vingt ans en Europe. Il s’explique par le vieillissement de la population, la perte de compétitivité, la surévaluation de l’euro et le surendettement. Les économistes Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff, en s’appuyant sur un siècle de données, montrent que la croissance économique ralentit fortement quand la dette dépasse 90% du PIB. C’est la situation du Japon depuis 1990. C’est maintenant la notre..   

Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff : L’explosion de la dette publique freine la croissance économique (cliquez sur le lien)   

Andreas Hofert :Le défi titanesque de la dette publique (cliquez sur le lien)   

 

L’euro est-il attaqué à juste titre ou par spéculation?   

La BCE a pour mission d’assurer la stabilité financière, avec le résultat que l’on sait. Elle a commis l’exploit, inédit depuis l’erreur cardinale de la FED en 1929, d’augmenter ses taux d’intérêt à l’été 2008, en pleine crise bancaire. Au moment où nous nous enfoncions dans la déflation, son gouverneur continuait de voir l’inflation comme unique problème de l’Europe.   

 Les banquiers centraux européens, a force d’ignorer l’économie réelle, c’est-à-dire l’activité et l’emploi, ont une responsabilité équivalente à celle de gouvernements dans la crise budgétaire et financière actuelle. La BCE elle-même en convient implicitement en étant obligée de remettre en question ses principes directeurs. La crise financière l’a obligé a maintenir des taux d’intérêt bas, à prolonger ses programmes d’achats d’obligations sur le marché, à suspendre ses exigences de notation pour les titres de dette publique, en attendant sans doute, demain d’acheter directement des titres de dette publique sur le marché – au mépris de la lettre des traités -. Le dogme monétaire a euthanasié l’économie européenne qui se venge aujourd’hui avec la baisse de l’euro.   

 Celle-ci est salutaire et doit se poursuivre pour libérer la production et réduire la pression sur les économies les plus vulnérables qui ne peuvent plus s’ajuster par la dépréciation du change. Les marchés ont toutes les raisons de délaisser l’euro au profit du dollar. Les Etats-Unis enregistrent une croissance de 3,5% et plus de 150.000 créations d’emploi par mois avec une dette de l’Etat fédéral limitée à 52% du PIB. L’activité progresse de moins de 1% en Europe avec un taux de chômage de 10% et une dette de 84% du PIB.   

 

La solution peut-elle être le retour des usines en Europe grâce à une politique industrielle commune?
   

C’est le cœur du problème: comment faire à nouveau de notre continent un centre de production, d’investissement et de recherche. L’Europe aurait dû appliquer la stratégie de Lisbonne qui visait à améliorer sa compétitivité. Elle doit se repositionner dans la mondialisation autour des trois moteurs de croissance du futur : les consommateurs des marchés émergents où les classes moyennes rassembleront près de 3 milliards d’hommes en 2025 ; le green business, abordé sous l’angle des technologies et non des taxes ; la société de l’information.   

Nous devons redevenir des producteurs et non pas seulement des consommateurs, des Européens et non pas seulement des nationalistes étroits, des citoyens du monde et non pas seulement des victimes d’une histoire qui échappe à l’Europe après avoir été pendant des siècles façonnée par elle.

source bousier.com mai10

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