Commentaire de Marché

Pierre-Antoine Delhommais : Merci les marchés et vive la rigueur

Pierre-Antoine Delhommais : Merci les marchés et vive la rigueur

  Les élus communistes et du Front de gauche viennent de faire une suggestion ingénieuse pour « sortir durablement de la crise économique (…) et affirmer la prééminence du pouvoir politique sur la spéculation financière ». Fermer les Bourses pendant un mois. Cela risque d’être un peu court pour que le calme revienne. Le plus simple et le plus efficace serait encore de les fermer définitivement et, tant qu’on y est, d’abolir les marchés financiers. Pol Pot l’avait bien compris, qui avait décidé d’agir très en amont en décidant de supprimer la monnaie. Plus d’argent, plus de spéculateurs. Plus rien. Juste la tyrannie des Khmers rouges à la place de la dictature des marchés.

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Mais on peut comprendre sans peine l’amertume du PCF et du Front de gauche, tant le plan de sauvetage de 750 milliards d’euros a constitué une démonstration de force sans précédent des « marchés ». Qui ont obligé les Etats de la zone euro à casser leur tirelire, forcé la Banque centrale européenne à prendre des mesures sacrilèges et contraint les pays d’Europe du Sud à adopter dans l’urgence des mesures d’austérité inédites. Les marchés contre les peuples, et en avant les fantasmes.

Il est vrai que les marchés ont un peu des allures de Meetic financier géant. Lieu de rencontre entre ceux qui ont de l’argent et ceux qui en ont besoin, ce qui fait du monde. Un lieu où les emprunteurs de tous horizons viennent draguer l’épargne mondiale – les réserves chinoises, les fonds de pension américains, les caisses de retraite japonaises, l’assurance-vie des Français, etc.

Les Etats sont les principaux clients, et très assidus, de cet immense lupanar.

La dette publique mondiale s’élève à 35 000 milliards de dollars, dont le seul amortissement draine à lui seul le tiers de toute l’épargne de la planète. Elle a doublé en dix ans, triplé en vingt ans. Depuis deux décennies, le pouvoir des marchés sur les Etats a augmenté au même rythme que progressait l’endettement de ces derniers. Leur toute-puissance s’est construite sur le laxisme de gouvernements vivant au-dessus de leurs moyens. Ce sont les Etats eux-mêmes qui, par leur incurie, se sont rendus dépendants des sautes d’humeur des investisseurs étrangers (60 % de la dette française est détenue par des non-résidents). Des pays dont les finances publiques sont en bon ordre, comme la Norvège ou le Canada, n’ont rien à craindre des marchés.

La plupart des grandes nations industrialisées, endettées jusqu’au cou, ont, en revanche, tout à redouter. Etats-Unis, Japon, en passant par la Grèce, le Portugal et l’Espagne, bien sûr, mais aussi le Royaume-Uni, l’Italie ou la France. Tous leurs créanciers prennent peur devant cette fuite en avant généralisée, cette cavalerie budgétaire où l’on emprunte à tout-va pour rembourser un stock de dettes qui gonfle à toute vitesse : sur les 239 milliards d’euros que la France lèvera sur les marchés en 2010, 87 milliards, soit plus que les bugdets de l’enseignement scolaire, de la justice, du travail réunis, serviront à honorer les dettes passées.

Jean Marc Vittori : La cavalerie permanente (cliquez sur le lien)

Partout, le risque de défaut de paiement des Etats menace. Et partout la rigueur budgétaire s’impose à des gouvernements qui ont peur de perdre la confiance de ces prêteurs qui, depuis des années, leur permettent de boucler leurs fins de mois. Car ce sont les abominables « marchés » qui, depuis vingt ans, paient les salaires des instituteurs et des infirmières. Merci à eux et surtout qu’ils continuent de le faire. Qu’ils n’aillent surtout pas se dire, peut-être à juste titre, qu’il est moins risqué de prêter à une entreprise chinoise qu’au Trésor français.

La rigueur, alors que l’économie mondiale sort tout juste du coma, ce n’est certes pas une très bonne nouvelle pour la croissance, surtout dans des pays, comme la France, où la dépense publique et les transferts sociaux la soutiennent à bout de bras.

Mais l’absence de rigueur serait bien pire : des taux d’intérêt à plus de 15 %, comme récemment en Grèce, une possible faillite ou encore une explosion de la dette publique. Les économistes Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff ont démontré que les pays dont la dette publique dépasse 90 % du PIB ont un taux de croissance trois à quatre fois plus faible que ceux où elle est inférieure à 30 %.

Carmen Reinhart et Kenneth Rogoff : L’explosion de la dette publique freine la croissance économique (cliquez sur le lien)

 C’est, dès 2011, que cette barre devrait être franchie en France, excellemment placée pour savoir que les déficits ne font pas la croissance et la création d’emplois. Sans quoi, notre pays qui n’a pas enregistré un seul excédent budgétaire depuis 1973 ne compterait plus un seul chômeur.

Mais la plus grande victoire des marchés, avec le soutien logistique de plusieurs grands économistes anglo-saxons (Stiglitz, Krugman, Wolf), est politique. Avoir fait comprendre aux dirigeants européens, certes par la manière forte, que sans évolution rapide vers le fédéralisme, sans politique budgétaire commune, l’union monétaire était vouée à disparaître. La perspective de voir la Commission donner préalablement son aval aux budgets nationaux fera plus pour assurer l’avenir de l’euro que les 750 milliards débloqués.

Les députés ont beau renâcler – « touche pas à mon déficit » -, elle esquisse ce que pourraient être un jour les Etats-Unis d’Europe dont Victor Hugo fut le premier à parler en termes… hugoliens. « Un jour viendra où les boulets et les bombes seront remplacés par les votes, par le suffrage universel des peuples, par le vénérable arbitrage d’un grand Sénat souverain qui sera à l’Europe ce que le Parlement est à l’Angleterre, ce que la Diète est à l’Allemagne, ce que l’Assemblée législative est à la France. Un jour viendra où l’on verra (…) les Etats-Unis d’Amérique, les Etats-Unis d’Europe, placés en face l’un de l’autre, se tendant la main par-dessus les mers, échangeant leurs produits, leur commerce, leur industrie, leurs arts, leurs génies (…) améliorant la création sous le regard du Créateur, et combinant ensemble, pour en tirer le bien-être de tous, ces deux forces infinies, la fraternité des hommes et la puissance de Dieu. »

Et celle des marchés, ajouterait Lloyd Blankfein, le patron de Goldman Sachs.

LE MONDE | 15.05.10

Courriel : delhommais@lemonde.fr

Pierre-Antoine Delhommais

BILLET PRECEDENT : Pierre-Antoine Delhommais : Un d’mi ? Ben ça f’ra 15 francs, m’sieur ! (cliquez sur le lien)

3 réponses »

  1. Crise de l’euro : « on n’a fait que gagner du temps, rien de plus », selon un économiste de la BCE.

    En adoptant un plan de sauvetage de 750 milliards d’euros afin d’éviter une contagion de la crise grecque à d’autres Etats de la zone euro, « on n’a fait que gagner du temps, rien de plus », estime le chef économiste de la Banque centrale européenne, l’Allemand Jürgen Stark.

    « Quand les marchés deviennent fous, personne ne peut prévoir les conséquences. Les politiques ont dû prendre rapidement des mesures pour enrayer aussi tôt que possible des développements néfastes », a-t-il expliqué dans un entretien à l’édition dominicale du quotidien d’affaires Frankfurter Allgemeine Zeitung. Mais interrogé sur l’efficacité du plan lui-même, M. Stark a estimé que l' »on n’avait fait que gagner du temps, rien de plus ».

    http://www.lesechos.fr/info/marches/afp_00252560-crise-de-l-euro-on-n-a-fait-que-gagner-du-temps-rien-de-plus-selon-un-economiste-de-la-bce.htm

    Ils ont gagné du temps : ils ont gagné quatre jours !

    Lundi 10 mai : ils annonçaient que la zone euro était sauvée grâce à un plan de sauvetage de 750 milliards d’euros. Tous les grands médias répétaient cette propagande : « La zone euro est sauvée ! La Grèce est sauvée ! Les marchés sont rassurés ! »

    Vendredi 14 mai : toutes les Bourses européennes s’effondraient.

    L’illusion n’aura duré que quatre jours.

    Retour au réel.

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